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  • Fabien Zamora/AFP | Crée le 16.05.2019 à 04h25 | Mis à jour le 16.05.2019 à 04h25
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    Si Donald Trump déteste la guerre, John Bolton, son conseiller à la sécurité nationale depuis 2018, semble vouloir pousser à l’extrême la doctrine officielle, « la paix par la force », quitte à aller plus loin que le président.Photo AFP
    Analyse. Escalade USA-Iran, mystérieux « sabotages » de pétroliers… Le risque qu’un des acteurs des innombrables crises dans le Golfe allume l’étincelle de trop est réel, mettent en garde les experts.

    Le chef de la diplomatie américaine, Mike Pompeo, a réfuté mardi toute volonté de conflit avec l’Iran de la part des Etats-Unis. Idem pour le guide suprême de la République islamique d’Iran qui a affirmé mardi qu’« il n’y aurait pas de guerre » avec les Etats-Unis.

    Pour autant, « la possibilité d’un affrontement, même sans provocation, est élevée », estime Ali Vaez, responsable Iran de l’ONG International Crisis Group, basé à Washington. « Le risque d’embrasement est réel », juge Agathe Demarais, directrice des prévisions de la branche recherche et prospective du groupe The Economist basé à Londres.

    « Nous sommes très inquiets qu’un conflit se produise par accident », a lancé lundi le ministre britannique des Affaires étrangères Jeremy Hunt. Et c’est là le nœud du problème pour les experts : une petite étincelle, puis une contagion.

    Entre des Etats-Unis intraitables avec l’Iran (et militairement omniprésents dans la région, avec leur cinquième flotte basée à Bahreïn, récemment renforcée d’un porte-avions) et un régime des mollahs acculé mais maintenant plusieurs fers au feu dans la région (Syrie, Yémen, Liban) et dont les ambitions nucléaires crispent la région, les facteurs de risque sont importants.

    Sans compter des Saoudiens à couteaux tirés avec les Iraniens, des Emiratis dans la roue des Saoudiens, des Qataris sous blocus, une guerre au Yémen, les Israéliens tout proches et une part essentielle du pétrole mondial qui transite par le détroit d’Ormuz…

    Dans cette région, « il serait plus juste de parler d’un état hybride de paix-guerre, avec des variations d’intensité, des crises successives, sans règlement du problème de fond », analyse Jean-Sylvestre Mongrenier de l’Institut franco-belge Thomas More, avant de demander : « jusqu’à quand peut-on repousser les échéances et conjurer le paiement comptant ? », à savoir une guerre.


    Aucun intérêt

    À un conflit armé

    Pourtant, au fond, chaque camp essaie de contrôler la situation et ses alliés et aucun n’a réellement intérêt à un conflit armé. « Rationnellement, cela ne devrait pas aller plus loin car il y a de part et d’autre des gens qui essayent de calmer le jeu », notamment les « establishments » militaires américains et israéliens, estime Denis Bauchard, conseiller Moyen-Orient de l’Institut français des relations internationales (Ifri), pointant aussi le « profil bas » de l’Iran pour l’instant. Mais il y a « aussi de part et d’autre des boutefeux, avec (le conseiller à la sécurité nationale John) Bolton aux Etats-Unis, ou, du côté iranien, les gardiens de la Révolution ».

    Pour lui, « le scénario est celui d’un "à toi, à moi" limité, les Etats-Unis lançant une attaque militaire limitée contre l’Iran, qui répondrait de manière limitée, chacun espérant que tout le monde garde son calme ».

    Mais l’étincelle peut venir d’un de leurs alliés, ou d’acteurs non étatiques. « Si par exemple », élabore-t-il, « si les Houthis au Yémen tiraient un missile sur un pétrolier saoudien en mer Rouge, les représailles pourraient tomber sur l’Iran », allié des Houthis, vu la promesse américaine faite à Téhéran d’une réponse « implacable à toute attaque contre les intérêts des Etats-Unis ou de (leurs) alliés ».

    Surtout si ces éventuelles attaques visent le nerf de la guerre de tous les pays de la région : le pétrole. Comme l’ont illustré les récents et mystérieux « sabotages » de navires au large des Emirats, contribuant à accroître la tension.

    « Si vous tapez sur leurs exportations de pétrole et qu’ensuite les marchés se mettent à douter de la fiabilité de ces pays en tant qu’exportateurs, c’est là que ça peut faire le plus mal », analyse Mme Demarais.

    L’Arabie saoudite a d’ailleurs interrompu mardi ses opérations sur un oléoduc majeur après une attaque de drones contre deux stations de pompage. « Une réponse aux crimes » et au « blocus » saoudien du Yémen voisin, selon un chef houthi.


    Qui a endommagé les navires ?

    Concernant les navires qui auraient été endommagés, « il y a pas mal d’inconnues […] car les Saoudiens et les Emiratis n’ont pas vraiment donné de preuve » des attaques. « Il y a plusieurs hypothèses : une est que ce serait un coup monté des Saoudiens, des Emiratis pour entraîner les Américains dans une réponse militaire », analyse Anne-Sophie Marie, analyste risque pays de l’entreprise Risk & Co.

    Une autre hypothèse pointe « les Iraniens eux-mêmes ou des proxy (supplétifs) iraniens, sachant que les Iraniens ont menacé de s’en prendre au trafic maritime dans le détroit d’Ormuz si on les empêchait de vendre leur pétrole [comme le prévoient les nouvelles sanctions américaines, NDLR], ça pourrait être une mise en garde : "Adoucissez vos positions ou on s’en prendra à vos intérêts" ». Enfin, la troisième, « moins crédible », est celle d’un groupe terroriste.

    Au final, si personne n’allume la mèche et que la situation ne dégénère pas, « les tensions vont continuer au moins tant que Donald Trump est président, car il n’y a que des faucons en politique étrangère et que l’économie américaine va ralentir, donc ils auront intérêt à avoir une politique étrangère musclée pour détourner l’attention des électeurs », prévoit Mme Demarais. « En face, l’Iran va jouer la montre, attendre 2020 en espérant que Trump ne soit pas réélu. »


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    Des attaques de drones revendiquées par des rebelles yéménites ont provoqué mardi la fermeture d’un oléoduc majeur en Arabie saoudite, faisant monter d’un cran les tensions dans le Golfe deux jours après le sabotage mystérieux de quatre navires dont deux tankers saoudiens.

    Premier exportateur de pétrole, le royaume saoudien a affirmé que deux stations de pompage dans la région de Ryad avaient été visées tôt par des « drones armés », ce qui a provoqué un « incendie » et des « dégâts mineurs » à une station, avant que le sinistre ne soit maîtrisé.

    Principale rivale de l’Iran au Moyen-Orient, l’Arabie saoudite intervient militairement au Yémen depuis 2015, ainsi que les Emirats arabes unis, aux côtés des forces gouvernementales contre les rebelles Houthis soutenus par Téhéran, qui dément néanmoins leur fournir des armes.

    Le prix du pétrole

    Ryad est en outre un proche allié des Etats-Unis qui ont renforcé les sanctions économiques contre Téhéran liées au dossier nucléaire, de même que leur présence militaire dans la région en arguant de « menaces » iraniennes.

    Face aux tensions croissantes, les cours du pétrole ont rebondi.

    Mardi, le baril de Brent de la mer du Nord pour livraison en juillet valait 71,10 dollars à Londres, en hausse de 87 cents. A New York, le baril de WTI pour le contrat de juin gagnait 53 cents à 61,57 dollars.

    Tout en annonçant que le géant pétrolier saoudien Aramco « a interrompu temporairement les opérations sur l’oléoduc » Est-Ouest reliant la Province orientale au port de Yanbu sur la mer Rouge, le ministre de l’Energie Khalid al-Falih a souligné que la production et les exportations n’avaient pas cessé.

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