Nouvelle Calédonie
  • Par Christine Lalande / christine.lalande@lnc.nc | Crée le 05.06.2019 à 06h41 | Mis à jour le 05.06.2019 à 06h41
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    la Maison du réseau, les futures mamans disposent d’une grande salle de vie et d’une cuisine équipée. Tout est fait pour qu’elles s’y sentent comme à la maison. Photos Thierry Perron
    La Maison du réseau périnatal s’est installée en avril dans ses nouveaux locaux, tout près du Médipôle. Ce centre accueille deux cents futures mères par an, qui doivent vivre la fin de leur grossesse à proximité des plateaux techniques, ou qui sont en situation de vulnérabilité sociale. Quatre auxiliaires de vie s’y relaient 24 heures sur 24.

    Amandine Pouatebe, originaire de Koné, est hébergée à la Maison du réseau depuis une semaine. Ayant donné la vie à son quatrième enfant sur la route de Gomen, il n’était pas raisonnable de renouveler l’expérience. La petite fille qu’elle attend pour la fin du mois est une « grossesse à risque ». Mais c’est tout à fait sereinement qu’elle rentre déjeuner avec les autres résidentes de la Maison, quatre baguettes de pain sous le bras.

    Ici, les futures mamans entrent et sortent à leur guise, mais sont à un jet de pierre du Médipôle, seule structure du pays à disposer d’un service de néonatalogie. La vie y est communautaire : pour une participation modique de 2 000 francs par semaine, afin de faire des courses, les résidentes cuisinent et font leur ménage, comme si elles étaient chez elles.

    Ce centre d’hébergement, qui a vu le jour en octobre 2011 à la suite de l’adoption d’une législation interdisant les accouchements dans les dispensaires de Brousse, accueille les futures mamans de tout le pays sur demande des personnels médicaux et sociaux. A toute heure du jour ou de la nuit, l’équipe d’encadrement est prête à procéder à l’évacuation des futures mamans vers l’hôpital ou la clinique, mais pas seulement.

    La plus grande hantise : qu’elles accouchent ici.

    Le centre réserve des lits aux jeunes accouchées et à leur bébé, s’ils nécessitent un suivi médical particulier, ou si les mamans sont en situation de précarité incompatible avec les soins à l’enfant ou vulnérables psychologiquement. La Maison, qui occupait auparavant tout un palier au sixième étage d’un immeuble des tours de Magenta, prend doucement ses marques à Dumbéa, dans 400 m2 entièrement conçus pour répondre à son objet. Dans sa salle de garde, Yolaine Felomaki prend son service d’auxiliaire de vie sociale (AVS).

    Entre deux activités qu’elle imagine pour divertir les résidentes, elle est surtout une oreille : « On essaye de combler un peu le manque de la famille et l’ennui, surtout pour celles qui sont là depuis un petit moment. »

    Une équipe sur le qui-vive 

    Les futures mères peuvent séjourner à la Maison du réseau de 24 heures à plusieurs mois. « Les auxiliaires de vie sont un peu des grandes soeurs, des amies, surtout avec les mineures, poursuit Yolaine, jeune maman ellemême d’une petite fille de 7 mois. On connaît le dossier de chacune, il y a parfois des situations très difficiles : on essaye d’être à l’écoute, sans outrepasser nos prérogatives. » Ni puéricultrices ni infirmières, les AVS répartissent leur temps pour s’assurer du confort de chaque résidente. « Il y a dans notre travail tout un volet pédagogique aussi, pour que les mamans n’oublient pas les rendezvous de pesée, les vaccins, ne jamais laisser le bébé tout seul sur le lit… Pour certaines mamans, ce n’est pas acquis », confie Yolaine. « Mais notre plus grande hantise, c’est qu’elles accouchent dans le centre. » Et les nuits ne sont pas de tout repos. « On peut être amenées à faire deux ou trois évacuations dans la même nuit. Si c’est un week-end, on appelle le 15 qui dispatche ensuite vers les ambulances de garde : celles-ci peuvent venir de Païta ou du Mont-Dore… C’est un peu de stress ! », raconte Yolaine. « Entre les dames qui ont leur cinquième enfant et, dans ce cas, ça peut aller très très vite, et celles qui ignorent les premiers symptômes de l’accouchement par peur d’une fausse alerte, par crainte de nous déranger… Et celles qui ne savent pas trop, parce que c’est la première fois… On ne s’ennuie pas ! »

    En temps normal, l’extinction des feux est à 22 h 30 le samedi. Mais les futures mamans prennent au pied de la lettre la philosophie du centre, « comme à la maison », et il n’est pas rare que s’organise une soirée vidéo, ou une grande tablée qui refait le monde jusqu’à 1 heure du matin. « On papote, on papote, confirme Amandine Pouatebe, hilare… C’est ce qui est sympa : on n’est pas toute seule ! On en profite pour parler entre femmes, on garde parfois les nouveau-nés pour les mamans qui veulent dormir, on leur remonte le moral quand elles ne l’ont pas… Peut-être qu’on restera en contact par la suite ? On aura quand même partagé de longs moments ensemble, et quels moments ! », résume- t-elle.

    Yolaine, l’auxiliaire de vie, se félicite de cette communication : « on discute de tout, de tout sauf de maternité parfois. De l’actualité, de la délinquance, des violences conjugales… » Pour l’AVS, le meilleur indicateur de bien-être de ses résidentes est qu’elles reviennent parfois pour une deuxième maternité. « Cela voudrait dire qu’elles se sentent aussi bien chez nous que chez elles : si on est devenu une deuxième famille, alors tout est dit ! »


    « Un lieu démédicalisé et protecteur »

    SANDRINE CAMUZEAUX, COORDINATRICE DU RÉSEAU PÉRINATAL ET DIRECTRICE DE LA MAISON DU RÉSEAU

    Propos recueillis par C. L.

    Les Nouvelles calédoniennes :

    Les missions de la Maison du réseau ont-elles changé avec ce déménagement ?

    Nos missions se sont élargies depuis nos débuts, il y a sept ans. De dix lits nous sommes passés à vingt-quatre avec ces nouveaux locaux, pour répondre à un besoin social en marge de notre mission première, qui est de rapprocher les mamans en fin de grossesse ou en grossesse pathologique des plateaux techniques. Mais il est important de préciser que si la grossesse de nos accueillies n’est pas pathologique, elles conservent tout à fait le choix d’accoucher au Médipôle [voisin, NDLR] ou en clinique. La Maison n’est pas du tout médicalisée, mais s’appuie sur un réseau de 150 professionnels de la périnatalité (créé en 2008), que l’on peut faire intervenir au cas par cas.

    Pourquoi avoir choisi un fonctionnement communautaire ?

    C’est une volonté. On a essayé de faire un « hospitel », puis un centre d’hébergement classique, et enfin on s’est dit que le nom de «Maison » était plus chaleureux que la notion de foyer, que certaines de nos résidentes ont connu toute leur vie et ne veulent plus connaître.

    Cette vie communautaire « démédicalise » un petit peu, et là, c’est la sage-femme qui parle : cela diminue le niveau de stress, ce qui est très important pour une grossesse. Nous avons ainsi vu des menaces d’accouchement prématuré se transformer en grossesses à terme. Si l’on donne à des femmes qui ont des vulnérabilités très importantes, sociales, familiales ou psychiques, un endroit sûr où elles se sentent bien et ne sont pas jugées, cela peut donner des résultats incroyables.

    Vie communautaire et cercle vertueux de la bienveillance

    Chacune se réveille quand elle le souhaite, s’implique à son rythme dans les tâches communes, comme faire les repas, et peut quitter la Maison du réseau jusqu’à 19 heures, pour autant que l’on sache où elle va. Je dirais qu’une journée type à la Maison est la même qu’un week-end chez vous et moi : généralement consacrée à de longues siestes ! Parfois c’est tout ce qu’il leur faut.

    Accueillez-vous également les familles ?

    Non. On montre aux messieurs l’endroit où leur femme sera logée, mais ensuite ils n’ont plus accès au centre. A terme, nous espérons pouvoir proposer un endroit où les familles pourront venir boire un thé avec la future maman. On ne peut pas accueillir non plus les autres enfants si elle en a. Etant un centre d’hébergement et pas un centre médicosocial, on ne peut pas accueillir un mineur sans la présence de l’un de ses parents, et si la maman devait être évacuée en urgence nous serions bien embêtés. On a actuellement une maman qui a un petit de huit mois et qui est de nouveau enceinte de cinq mois et demi : évidemment, là, on l’accueille avec son nourrisson, mais on a une personne prête à venir chercher l’enfant à toute heure.

    Quel est, à ce jour, votre plus beau souvenir professionnel ?

    C’est de voir les réussites qu’on a pu obtenir avec des situations de départ catastrophiques. Arriver à ce que la maman reparte d’ici avec son bébé et qu’elle s’en charge encore aujourd’hui. On échoue tellement dans la parentalité ! C’est ce que j’explique à chaque personne recrutée ici : effectivement on est un centre d’hébergement. Mais ce que l’on fait, il faut aussi le faire avec le coeur. Cette bienveillance, les dames la sentent et l’apprennent.


    6 000

    francs par jour, c’est le coût du séjour d’une future maman en grossesse pathologique à la Maison du réseau. Ce coût grimpe à 150 000 francs par jour pour un séjour à l’hôpital.


    200

    femmes par an sont admises à la Maison du réseau, dont un quart sont en situation de grande vulnérabilité.


    33 millions

    C’est le coût de fonctionnement annuel de la Maison du réseau, pour 24 lits et une surveillance 24 heures sur 24 heures « Très avantageux ! », selon sa directrice.


    « Offrir un cadre le plus propice possible à la détente »

    Yolaine Felomaki, auxiliaire de vie sociale depuis 2011.

     

    Repères 

    Une structure d’utilité publique

    La Maison du réseau, financée par le gouvernement, les trois provinces, la DASS et l’ASSNC, a signé un bail de dix ans avec la Mutuelle des fonctionnaires pour s’installer dans ses nouveaux locaux. En 2017, 66% des femmes qui y ont résidé étaient originaires de la province Nord, 26% de la province Sud et 8% de la province des Iles, pour une durée moyenne de séjour de 24,06 jours. L’ouverture de l’hôpital de Koné n’y a rien changé : « Dans tous les cas, explique Sandrine Camuzeaux, les grossesses pathologiques doivent se rapprocher de la capitale et du Médipôle. »

    36 bonnes raisons

    Si les séjours à la Maison du réseau relèvent au départ de la stricte sécurité obstétricale, pour les femmes domiciliées loin des plateaux techniques, les motivations des résidentes peuvent aussi être très terre à terre : « J’ai de la famille à Nouméa, confesse Amandine, de Koné, mais on ne veut pas déranger. La vie est chère maintenant, on ne veut pas représenter un poids pour les proches… »

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