Nouvelle Calédonie
  • Par Jean-Alexis Gallien-Lamarche / jeanalexis.gallien@lnc.nc | Crée le 16.05.2019 à 06h47 | Mis à jour le 16.05.2019 à 08h13
    Imprimer
    Ce sont les billets de 5 000 francs qui ont été les plus contrefaits depuis le début de l’année, observent les autorités. Comme en Polynésie. Photo J.-A.G.-L.
    Le pays observe une recrudescence de faux billets depuis plusieurs semaines. Étrangement, cette situation coïncide avec un phénomène identique en Polynésie. Les policiers de la brigade financière sont sur la trace du responsable. Les commerçants, qui se font piéger facilement, sont appelés à la vigilance.

    Il palpe délicatement le « bifton », l’incline d’en avant en arrière, le rapproche de son oreille tout en le froissant. Au bureau de la brigade financière de la police nationale, l’enquêteur se réinstalle au fond de son siège, la mine étonnée. « Ces billets de 5 000 francs sont de bonne facture, les faussaires se sont clairement améliorés », dit-il.

    Depuis un signalement de l’Institut d'émission d’outre-mer (IEOM) il y a quelques semaines, ce policier et un collègue sont sur la trace d’un faux monnayeur que l’on dit déjà prudent et malin. Qui se cache derrière ces faux billets plus vrais que vrais ? Travaille-t-il seul ou en équipe ? Quel matériel utilise-t-il ? Est-il basé à Nouméa ou en Brousse ?

    Les pistes sont, pour l’heure, assez maigres et les indices peu nombreux. Les policiers vont, dans un premier temps, chercher à savoir dans quels commerces ou stations service les billets ont été « refourgués » en contactant les transporteurs de fonds.

    Avant [...], les faussaires collaient deux feuilles l’une sur l’autre, et ça marchait 

    « Ce n’est pas évident… Vous imaginez combien de billets de 5 000 francs sont encaissés quotidiennement dans une station-service… », confie une source proche du dossier qui sait bien qu’il faut s’armer de patience dans ce genre d’affaires. 

    « On attend la petite erreur du faussaire qui le fera tomber », raconte le policier de la « financière », sourire malicieux en coin.

    Meilleure qualité de papier

    Depuis 2014 et la mise en circulation des nouveaux francs Pacifique, plus compliqués à imiter, les cas de contrefaçons ont chuté. Cette récente arrivée sur le marché de fausses coupures a donc de quoi inquiéter et pousser à la vigilance. « Avant, les billets étaient facilement falsifiables. Les faussaires collaient deux feuilles l’une sur l’autre, et ça marchait. Cette fois-ci, ils n’utilisent qu’une planche et des imprimantes performantes, que l’on trouve sur le marché, pour réaliser ces faux “5 000” », précise l’enquêteur. Rémi Fritsch, directeur adjoint de l’IEOM, en convient, « la qualité du papier est bien meilleure que les années passées ».

    Érica Gerbier, du service de la monnaie fiduciaire de l’IEOM, relativise, ces coupures restent tout de même des contrefaçons « grossières » qui seraient facilement détectables pour tous ceux qui connaissent les points de sécurité (lire ci-contre). Et pourtant, des commerçants se font encore piéger. 

    Les faux monnayeurs ont plus d’un tour dans leur sac pour tromper leur vigilance. Ils n’utilisent leurs billets, souvent pliés, que lorsqu’il y a du monde à la caisse. Pressé, le commerçant est alors moins concentré pour vérifier l’authenticité de la coupure. « Ils vieillissent les billets avec de la boue, des solvants ou dans une machine à laver », révèle une source proche de l’enquête. Les malfrats auraient, par ailleurs, arrêté de produire des coupures de 10 000 francs, préférant les billets bleus « sûrement que c’est plus facile à écouler », estime Érica Gerbier. Le policier poursuit : « le bleu serait plus facilement imprimable que le rouge »

    La prise de risque est, en revanche, trop importante pour imprimer des billets de 500 et 1 000 francs.

    « C’est la même personne »

    Un élément intrigue. La Polynésie fait, elle aussi, face à une recrudescence de faux billets, « deux ou trois millions de francs auraient été mis en circulation »

    « On ne peut pas encore savoir avec certitude si ce sont les mêmes billets, les mêmes faussaires. L’hypothèse d’une même équipe n’est pas encore totalement exclue », indique-t-on à la brigade financière. Un rapprochement entre les groupes d’enquête est annoncé pour « comparer les numéros de séries »

     

    L’hypothèse d’une même équipe n’est pas totalement exclue 

     

    En quatre mois, deux fois plus de faux billets ont été retrouvés sur le territoire que sur toute l’année dernière. « C’est la même personne, les billets se ressemblent tous », est persuadée Érica Gerbier. 

    Qui se cache donc derrière ces fausses coupures ? « Souvent des gens en manque d’argent qui n’ont pas conscience de ce qu’ils font, que la contrefaçon de monnaie, ce n’est pas rien », analyse le policier. 

    C’est un euphémisme. La fabrication et l’émission de faux billets sont punies de la peine de trente ans de réclusion criminelle devant une cour d’assises.


    Pensez au « Tri » pour reconnaître un faux d’un authentique billet

     

    Les billets de 5 000 et 10 000 francs comportent neuf signes de sécurité qui permettent de reconnaître un authentique d’un faux.

     

    La méthode « Tri », qui ne nécessite pas d’équipements spéciaux, est la meilleure solution pour ne pas se faire piéger. « Toucher, Regarder, Incliner ». Les billets comportent en effet des signes de sécurité qui permettent de reconnaître un authentique d’un faux. « Nous dispensons des formations auprès des commerçants ou des transporteurs de fonds pour qu’ils puissent faire la différence », explique Érica Gerbier de l’IEOM. Et c’est très important. Car il est interdit de remettre une fausse coupure en circulation au risque d’être dans l’illégalité.

    Le toucher

    La texture du papier doit être rigide et craquer sous les doigts. Un effet « craquant » que les faussaires n’arrivent pas à reproduire. Un vrai billet doit aussi comporter des impressions en relief perceptibles au toucher comme la mention « Institut d’émission d’outre-mer » ou encore le chiffre « 5 000 ». « Il ne faut pour autant pas s'arrêter au toucher. Un papier de qualité peut être utilisé », indique le directeur adjoint de l’IEOM, Rémi Fritsch. 

    Le regarder

    « Pas besoin de lampe spéciale, la lumière du jour suffit amplement», introduit Érica Gerbier. Exemple avec le billet de 5 000 francs : il comporte un fil de sécurité (logo IEOM et mention de l’institut d’émission d’outre-mer) ou encore un filigrane visible par transparence (pirogue). 

    Qu’ils soient passés ou non à la machine à laver, qu’ils soient ou non abîmés, les billets gardent leur transparence. Autre astuce : des motifs partiels recto et verso qui se complètent parfaitement par transparence. De plus, deux numéros de série identique, dont un dans la couleur dominante du billet, doivent y être inscrits. 

    L’incliner

    Avec un mouvement de haut en bas et de bas en haut, différents hologrammes apparaissent. Un fil de sécurité métallisé à fenêtres change de couleur (vert/bleu) en fonction de l’inclinaison. 

    Un poisson au centre du billet de 5 000 francs évolue du jaune au vert tandis qu’une bande holographique partiellement démétallisée change d’image.

    Que faire d’un faux billet ?

    Le commerçant doit immédiatement appeler la police. « Cela nous permet de travailler en flagrant délit », indique un enquêteur. Si vous vous en apercevez plus tard, le mieux est de fournir aux autorités le plus possible d’informations précises pour permettre aux enquêteurs d’élucider l’affaire.


    30 ans

    de réclusion criminelle et plus de 53 millions de francs d’amende, c’est la peine encourue devant la cour d’assises en cas de contrefaçon ou de falsification de billets ou de monnaie.


    36 millions

    de billets de banque ont été triés par l’IEOM, en 2018, contre 40millions en 2016. « Le billet comme mode de paiement est en décroissance forte », confirme Rémi Fritsch.


    « Si vous tombez sur un faux billet, il faut appeler la police immédiatement »

    Rémi Fritsch, directeur adjoint de l’IEOM.

  • DANS LA MÊME RUBRIQUE
  • VOS RÉACTIONS