
Dans un monde où tout s’accélère, où le repas se réduit souvent à un acte fonctionnel, Géraldine Mohr revendique un autre rapport au temps, au goût et au geste. Traiteur depuis plus de douze ans, elle a façonné à travers son entreprise Gourmandine, une cuisine qu’elle décrit comme "explorative, féminine et singulière", où dialoguent goût, beauté et émotions. "Je veux que chaque plat soit une aventure, un moment où l’on ralentit, où l’on se reconnecte à soi", confie-t-elle.
Son histoire culinaire, pourtant, n’allait pas de soi. Petite, Géraldine était "très gourmande", attirée par les fraises trempées dans le sucre, les framboises à la chantilly ou le chocolat noir. Mais cette gourmandise s’accompagnait d’un sentiment de faute : "l’alimentation a longtemps été une frustration. Je passais de plaisirs immédiats à une énorme culpabilité, avec l’impression qu’il faudrait compenser ensuite selon les normes esthétiques de notre société." Ce rapport ambivalent au goût et au corps l’a tenue à distance des fourneaux, même si elle a baigné très tôt dans l’univers de la restauration, grâce à ses années de service en salle et à ses études de management hôtelier en Belgique.
C’est finalement par hasard, qu’elle "tombe dans la marmite". Un ami réunionnais lui demande un jour un coup de main pour préparer des samoussas créoles à vendre. Elle accepte, s’amuse, persévère – et sans le savoir encore, ouvre la porte à un métier. "Je n’ai jamais arrêté depuis. Les samoussas sont devenus une signature, et ils m’ont menée vers le traiteur." Une aventure qui s’épanouit aujourd’hui dans une cuisine généreuse et métissée, inspirée de saveurs du monde.
Derrière ses assiettes hautes en couleurs et en textures, il y a une femme qui assume ses envies, ses curiosités et ses valeurs. "Quand je cuisine, c’est la femme que je suis et la petite fille en moi qui s’expriment. Ce sont mes découvertes, mes caprices, mes choix locavores." Elle aime d’ailleurs se définir comme "fleuriste culinaire", tant les fleurs s’invitent dans ses rouleaux de printemps, ses bouquets de crudités sculptées ou ses compositions minute. Elle cherche à proposer "quelque chose de vivant, de frais, de profondément féminin, où la nature se déploie".
Mais cette esthétique joyeuse et poétique plonge ses racines dans une histoire plus douloureuse. Géraldine n’hésite pas à le dire : sa cuisine est une "terre-happy" pour la femme qu’elle est devenue, une manière de réparer ce que l’enfance lui a volé. "J’ai grandi trop vite, sans innocence, sans place pour la joie ou la spontanéité. L’hypervigilance et le contrôle avaient remplacé les plaisirs simples." Aujourd’hui, cuisiner est pour elle une exploration sensorielle qui comble ce manque, un chemin vers la réconciliation avec les émotions et le corps.
Cette quête intime trouve un écho particulier dans son engagement éducatif. Géraldine participe au programme “Bien Manger pour Mieux Apprendre”, porté par Pacific Food Lab. "J’ai longtemps manqué de cette éducation au goût, de l’espace pour sentir, explorer, découvrir. Ce projet permet aux enfants, et en particulier aux petites filles, de comprendre que le plaisir est un droit." Pour elle, apprendre à goûter, à ressentir et à savourer est fondamental dans la construction d’une jeune femme. Car au fond, la cuisine est son langage. Un langage fait de couleurs, de parfums, de textures et de sensorialité, où s’expriment à la fois le corps, les émotions et le lien aux autres. "Nous sommes toutes et tous des mangeurs. La cuisine crée une rencontre. Elle dit ce qu’on n’a pas su dire, elle relie ce qui était séparé, elle redonne de la joie là où elle manquait." Géraldine cuisine pour nourrir, mais aussi pour réparer, relier et réjouir. Et cela se sent dans chacune de ses assiettes.

Retrouvez le numéro 7 du magazine L Calédonie, paru en décembre, dans de nombreux points de vente, et sur la page Facebook L Calédonie magazine. [1]