
Le 29 décembre dernier, une proposition de délibération transpartisane a été déposée au Congrès [1] afin de poser un cadre juridique à la création d’une filière chanvre avant de s’atteler à sa mise en œuvre opérationnelle. Le texte vise à sécuriser la production, la transformation et les usages du chanvre non stupéfiant avec comme objectif affiché de structurer une filière complète à l’horizon 2030. Les documents insistent notamment sur la transformation locale et identifient clairement le CBD (cannabidiol) comme l’un des principaux leviers économiques du projet.
Une ambition politique qui intervient dans un paysage assez documenté. Depuis 2022, plusieurs études de faisabilité ont été réalisées à la demande des institutions, par l’Agence rurale, les centres techniques FRD et Codem et le cabinet Solutions, que Les Nouvelles calédoniennes ont pu consulter et qui analysent les conditions agronomiques, industrielles et économiques du développement de la filière chanvre en Nouvelle-Calédonie.
Ces rapports convergent sur un constat : à l’échelle mondiale, le CBD concentre l’essentiel de la valeur économique du chanvre. Le rapport de phase 1 relève ainsi que "les usages bien-être et CBD représentent la part majoritaire du marché mondial du chanvre", loin devant les débouchés fibres et matériaux.
Une lecture qui rejoint clairement les priorités énoncées par les élus. Mais les études soulignent également que ce segment est le plus exigeant en matière d’investissements, de normes sanitaires et de volumes. Les auteurs alertent notamment sur le fait que "les coûts de production élevés en Nouvelle-Calédonie pourraient plomber la rentabilité de la filière", rappelant que "la rentabilité de la filière chanvre locale ne pourra être atteinte que si la Nouvelle-Calédonie produit du CBD". Les marchés dominants du CBD à l’heure actuelle sont concentrés en Amérique du Nord, où les cadres réglementaires sont déjà stabilisés et les économies d’échelle importantes. Un écart que les rapports estiment difficilement rattrapables à court terme.
Là où les élus du Congrès évoquent une opportunité de positionnement régional, les rapports mettent en avant une lecture plus prudente. Le rapport de phase 2 rappelle que le Vanuatu (premier pays du Pacifique à avoir autorisé la culture du cannabis à usage médical et industriel, en février 2023) et Fidji ont déjà engagé des productions de chanvre industriel et que l’Australie développe une filière à une échelle sans commune mesure, bénéficiant de surfaces agricoles importantes (9 000 hectares en 2020) et d’un tissu industriel structuré depuis 2004.
Dans ce contexte, les bureaux d’études estiment que la Nouvelle-Calédonie ne peut viser une compétitivité-prix à l’export à court terme, en raison notamment des coûts logistiques, énergétiques et fonciers. Les rapports évoquent davantage de marchés de niche que des volumes significatifs à l’export.
Sur le plan industriel, les études sont particulièrement explicites. Le rapport de phase 3 insiste sur le fait que "la rentabilité de la filière chanvre locale ne pourra être atteinte que si la Nouvelle-Calédonie produit du CBD", tout en soulignant que les coûts de transformation pourraient "plomber la rentabilité" du secteur. Les équipements nécessaires, les exigences de contrôle qualité et les normes sanitaires exigent des investissements élevés.
Les études de faisabilité technique apportent des ordres de grandeur précis sur les investissements nécessaires à la transformation locale :
À eux seuls, ces postes portent l’investissement industriel initial au-delà de 100 millions de francs, hors coûts de recherche et développement, de contrôle qualité, de parcours normatif et de mise en conformité sanitaire, que les rapports jugent indispensables, sans toutefois les chiffrer à ce stade.
Les auteurs soulignent par ailleurs "l’absence de références industrielles connues de la taille de ce qui est visé en Nouvelle-Calédonie", ce qui renforce l'incertitude sur les coûts finaux et les délais de montée en charge.
À ce stade, les projections évoquent quelques dizaines d’emplois au bout de plusieurs années d'activité, bien loin des attentes exprimées par lés élus. Les études soulignent par ailleurs que la rentabilité n'est envisageable qu'à moyen ou long terme, sous réserve d'un soutien public durable et de volumes suffisants.
La proposition de loi-cadre déposée sur le bureau de Congrès répond à l'un des constats des études : l'absence d'un cadre légal stabilisé. Les rapports rappellent que "la règlementation est le principal frein" au développement de la filière. Mais ils soulignent également que "la compétitivité des acteurs calédoniens est l'autre frein majeur", liée aux coûts de production élevés et à la taille limitée du marché local. Autrement dit, la sécurisation juridique, si elle est une condition nécessaire, ne garantit pas à elle seule la viabilité économique du projet.
Les auteurs alertent enfin sur les risques que feraient courir un encadrement trop restrictif - en particulier en termes de monopole public ou de restrictions des importations - susceptible de freiner l'investissement privé sans assurer l'émergence rapide d'une filière locale compétitive.
En filigrane, les études rejoignent donc le discours de prudence des élus. Oui, une filière chanvre est techniquement possible en Nouvelle-Calédonie, mais elles la conditionnent à un certain nombre de prérequis : stabilité règlementaire, financement publics réguliers, montée en compétence progressive et donc un calendrier long. "La filière chanvre ne peut être envisagée comme une réponse rapide aux difficultés économiques du territoire", concluent les auteurs, qui évoquent davantage un pari de long terme que d'un levier immédiat de relance.
La proposition de loi-cadre doit encore être examinée en commission, débattue puis votée en séance au Congrès avant d'être déclinée en textes règlementaires.