
Souvent pointés du doigt pour leurs dégâts sur les écosystèmes forestiers et les cultures, les cochons ensauvagés sont considérés depuis belle lurette comme espèce envahissante, cible privilégiée des chasseurs. Mais sait-on vraiment d’où ils viennent et depuis quand ils existent sur le Caillou ?
Pour tenter d’y répondre, une vaste étude scientifique a été menée en Océanie. Le génome de 700 cochons des îles du Pacifique, dont six spécimens ensauvagés originaires de Nouvelle-Calédonie, a ainsi été séquencé et passé au crible par une équipe de chercheurs. Parmi les cinquante collaborateurs internationaux à ce travail, figure l’Agence néo-calédonienne de la biodiversité (ANCB).
Les conclusions de l’étude, publiées le 1er janvier dans la prestigieuse revue internationale Science, ont ainsi révélé l’origine asiatique des cochons sauvages qui vivent en Océanie et donc en Nouvelle-Calédonie. En clair, les premiers spécimens introduits dans le pays par l’homme n’ont pas été transportés depuis l’Europe lors de la colonisation, mais sont bien issus d’Asie. C’est depuis ce continent que les premiers Austronésiens les ont emportés avec eux lors du peuplement progressif de l’Océanie. Ces humains venus de Chine et de Taïwan via les Philippines ont ainsi introduit intentionnellement des cochons dans de nombreuses îles du Pacifique, il y a 3 000 à 3 500 ans, aussi bien en Micronésie et en Mélanésie que jusque dans certains territoires reculés de la Polynésie.
Pour autant, aussi surprenant que cela puisse paraître, la présence des cochons sauvages en Nouvelle-Calédonie serait, elle, bien plus récente. Selon toute vraisemblance, les descendants des cochons actuels auraient fait irruption dans le pays avec l’arrivée des premiers navigateurs européens, du temps des expéditions de James Cook (en 1774) ou encore des premiers baleiniers (à partir de 1820) et santaliers (dès les années 1840). Ils auraient débarqué sur le Caillou avec des spécimens récupérés sur les îles voisines où l’espèce existait déjà, comme le Vanuatu.
Mais comment peut-on en être aussi sûr ? "Les archéologues n’ont jamais trouvé de traces d’ossements de cochons dans l’ensemble de leurs fouilles réalisées sur les sites Lapita et post-Lapita, contrairement au nord du Vanuatu où on a la preuve de leur existence ancienne. Si les cochons étaient présents en Nouvelle-Calédonie à cette époque, notamment comme source de nourriture, il est excessivement improbable de n’en trouver aucune trace aujourd’hui. Peut-être certains ont-ils été introduits, mais alors ils n’ont pas survécu longtemps, explique Patrick Barrière, le coordinateur du pôle espèces envahissantes à l’ANCB, associé à cette étude internationale. Les premiers navigateurs européens embarquaient des cochons qu’ils mangeaient au fur et à mesure de leur voyage. Ils en capturaient donc d’autres au fil de leur périple, notamment dans les îles du Pacifique. Et ce sont ces cochons-là qu’ils ont ramenés en Nouvelle-Calédonie pour se nourrir, mais aussi sans doute pour en faire cadeau aux autorités coutumières."
Les cochons océaniens ont donc une origine commune asiatique et plurimillénaires. "C’est important d’améliorer notre connaissance générale de la région, estime Patrick Barrière. On sait désormais que l’on partage la même histoire liée à l’introduction volontaire de la faune, et notamment de ces cochons, qui constituent un groupe génétique homogène en Océanie. Ces déplacements communs ont généré des invasions communes et les mêmes problématiques de dégâts sur l’environnement dans la plupart des îles du Pacifique que l'on doit combattre ensemble."
S’ils sont moins nombreux que les cerfs, espèce qui concentre jusqu’à 200 spécimens au kilomètre carré dans la Chaîne [1], les cochons sauvages sont également considérés comme envahissants, avec des nuisances "complémentaires et qui se cumulent" sur l’environnement. "C’est dans la Chaîne que les cochons ont le plus d’impact : en fouillant la litière des sous-bois pour se nourrir, ils aggravent l’érosion des sols en pente lors des fortes pluies, poursuit Patrick Barrière. Ces nuisances s’ajoutent ainsi à celles des cerfs sur ces mêmes sous-bois tant pour la biodiversité que pour la ressource en eau."

La première trace d’hybridation avec des cochons domestiques d’origine européenne a pu être datée par cette étude sur le génome d’un cochon ensauvagé de Maré. Ce croisement remonte ainsi à 1889.
Car si les cochons sont initialement issus d’Asie sur le Caillou, d’autres spécimens européens ont été ensuite introduits dans le pays durant la période coloniale. Ces animaux étant transportés du Vieux-Continent ou d’Australie. Car, en dépit de sa proximité avec l’Indonésie, les premiers cochons de l’île Continent viennent, quant à eux, d’Europe et non pas d’Asie.
"C’est l’une des grandes surprises de l’étude, glisse Patrick Barrière. En Nouvelle-Calédonie, l’hybridation entre les cochons ancestraux asiatiques et ceux européens plus modernes a produit des descendants de plus grande taille. C’est pourquoi on peut voir de très gros spécimens dans le pays. On imagine également que cela puisse avoir un effet positif sur leur capacité de reproduction."