
Rue du commandant Charcot, à Rivière-Salée. Il est 9h30. Dans le jardin de la maison de Francis Maluia, président du collectif Solidarité RS, une dizaine de bénévoles s’affairent, comme chaque semaine, à la préparation des paniers alimentaires : une brique de jus de fruit, un paquet de pâtes et de riz, parfois une boîte de sardine et du thon surgelé. Les "packs" sont alignés sur des tables pliantes, dans l’attente d’être récupérés par les familles.
La distribution s’ouvre dans une heure, mais les premiers bénéficiaires sont déjà là, à patienter de l’autre côté de la rue. "Ils ont peur d’arriver en retard et qu’il n’y ait plus de paniers", explique Karlenn Teria, secrétaire générale du collectif, qu’elle a co-fondé avec trois autres habitants du quartier en juillet 2024, pour répondre à la détresse alimentaire et sociale qui s’était emparée du quartier.
Un an et demi après les émeutes, Solidarité RS peut compter sur une quarantaine de bénévoles et une organisation qui s’est structurée. "On tourne comme une petite entreprise", estime Karlenn Teria. Actions auprès des jeunes, vide-greniers, aide alimentaire… Le collectif est devenu incontournable à Rivière-Salée, et pallie l’absence des services publics, qui n’ont jamais vraiment réinvesti le quartier. Son rôle ne cesse de se renforcer, à mesure que la précarité gagne du terrain. "C’est de plus en plus difficile, la situation s’aggrave. Ce qu’on fait aujourd’hui est vital", juge Karlenn Teria.
Le temps passe et "rien n’a changé", constate également Pierre. Ancien monteur de pneus de poids lourds, il a perdu son travail durant les émeutes. Depuis, "plus rien". Tous les mois, il vient récupérer son panier auprès des bénévoles du collectif. "Ça donne bien la main", en plus des courses d’appoint qu’il fait "dans les deux petits magasins qui nous restent".

Fin 2025, Solidarité RS dénombrait "795 familles, soit 2 906 personnes" bénéficiaires du programme d’aide alimentaire, révèle Karlenn Teria. Le collectif tient à jour ses chiffres sur demande du Congrès, qui lui a commandé un rapport relatif au niveau de précarité des habitants de Rivière-Salée. Les statistiques parlent d’elles-mêmes, dans un quartier composé de 10 000 habitants. "On fait tout ça sans subvention", tient à préciser la secrétaire générale. Pour se financer, le collectif mise sur la location d’emplacements de stands lors de ses marchés solidaires organisés au parc de Rivière-Salée. Les commerçants sont de plus en plus nombreux à s’y installer chaque samedi. Le rendez-vous hebdomadaire a redonné un second souffle à l'endroit.

Mais alors que les besoins grandissent, le collectif commence à atteindre ses limites. "Il nous faudrait un dock" pour conserver les denrées et organiser leur distribution dans un espace plus adapté que le garage du président, ainsi qu’un "véhicule utilitaire".
L’écho de la mobilisation a toutefois dépassé les frontières du quartier, offrant quelques perspectives à Solidarité RS. À l’ombre des tonnelles, Martine et André Seon observent le ballet des bénéficiaires venus récupérer leurs paniers alimentaires et, pour certains, quelques vêtements déposés en tas sur une table. Le couple est missionnaire pour L’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours, confession religieuse mormone installée depuis 2012 en Nouvelle-Calédonie et qui compte 26 000 membres. Durant la crise de mai 2024, l’église avait fait acheminer des conteneurs de nourriture en Nouvelle-Calédonie.

Face au constat d’une crise alimentaire qui s’éternise, son antenne dans le Pacifique a pris la décision d’octroyer 90 000 dollars, soit 9 millions de francs, à la Nouvelle-Calédonie, au titre de son action humanitaire. Les fonds ont été orientés vers quatre associations, dont Solidarité RS, vouées à l’aide alimentaire. Le couple, arrivé sur le territoire fin décembre, pilote l’opération, qui va consister à "huit livraisons de denrées, pour un montant de 300 000 francs chacune", expose André Seon. Lui et sa femme ont pris connaissance, en un mois, "d’énormes disparités". "On intervient généralement lors de catastrophes, pour aider les gens à s’en sortir, détaille Martine Seon. On constate que la crise est toujours là."
L’église mormone a passé des contrats avec les sociétés Nouméa Surgelés et la SAS Rabot pour approvisionner les associations en produits frais et surgelés. "Ça va nous permettre de varier les produits proposés dans les packs", se réjouit Karlenn Teria. Ils pourraient bientôt contenir "des légumes frais, et même de la viande ou du poisson", des articles jusqu’ici inaccessibles. À plus long terme, l’équipe de Solidarité RS espère sortir les habitants de cette dépendance aux dons. "Le projet est de créer des champs partagés et de développer l’autonomie alimentaire." Quelques parcelles auraient déjà été repérées et des négociations sont en cours avec les collectivités. En attendant, la distribution tout juste achevée, l’équipe de bénévoles s’apprête à repartir à la chasse aux dons pour constituer les paniers de la prochaine semaine.
