
Intarissable, il pourrait parler pendant des heures. Son enfance passée à l’Orphelinat, dans un quartier qui ne ressemblait en rien à ce qu’il est devenu, la venue des Américains, pendant la Seconde Guerre mondiale, son amour pour les jeux d’autrefois, qu’il fabriquait afin de les présenter au public à la Villa-Musée de Païta, partie en fumée en 2024. "Ce qui me fait le plus mal au cœur… J’ai pleuré quand il y a eu l’incendie. Non seulement mes jouets, mais aussi le dock, à Normandie." Un moment déchirant pour Arnold Russ, 96 ans, mémoire vivante de l’histoire de la Nouvelle-Calédonie, qu’il partage et transmet au sein de l’Association témoignage d’un passé, mais également en participant à toutes sortes d’évènements visant à la diffusion de ce patrimoine. Un engagement bénévole récompensé, jeudi 12 février, par la remise de la médaille de la jeunesse, des sports et de l’engagement associatif, [1] par le haut-commissaire.
Du temps, il en a donné, Arnold Russ, le conteur d’anecdotes, jamais à court d’un récit. "Il rebondit sur le moindre mot", sourit gentiment sa fille, Vivian, assise à ses côtés, dans sa maison située au croisement des quartiers de Magenta, Vallée-des-Colons et Haut-Magenta. La mémoire de "Nono", comme le surnomment ses amis, reste infaillible et c’est avec une grande agilité qu’il passe d’un souvenir à l’autre. Saviez-vous que la première piste d’atterrissage pour les avions était la plage de Magenta à marée basse, avant celle des Tour de Magenta, puis du côté des 3 Brasseurs ? Ou que dans les années 1930, en face du Biarritz à l’Anse-Vata, il existait une zone de baignade entourée d’un grillage pour protéger les baigneurs des requins ? "Quand on fait des manifestations, les gens sont à l’affût de ses anecdotes", indique Marlène Theuil, amie et également bénévole au sein d’Atup.

Son enfance constitue un terreau particulièrement fertile. Né à l’Orphelinat chez sa grand-mère, en face de l’actuelle école James-Cook, d’un père anglais et d’une mère calédonienne, Arnold Russ se rappelle une jeunesse pleine d’aventures. Dans sa poche, un canif et un bibiche qui ne le quittent jamais. "On chassait les oiseaux lunettes et les longs becs et on faisait des petites brochettes", raconte Nono. Autre terrain de jeux ? "On allait beaucoup en mer avec les plates. On pêchait souvent et on ramassait beaucoup de pintadines." Et puis, les enfants du quartier jouaient au "vrai cricket" et au football, et s’adonnaient à des "batailles" de cerf-volant. "La vie n’avait rien à voir, on était libres comme l’air."
Lorsque les Américains arrivent, en mars 1942, Arnold Russ a 12 ans. L’adolescent découvre "des bateaux partout, des camions, des choses qu’on n’avait jamais vues", s’exalte-t-il, en référence à une des périodes qui l’a le plus marqué. "Je l’ai tellement bien vécue. Ils ont fait passer la Nouvelle-Calédonie de l’âge des cavernes au modernisme, même si j’exagère un peu." Bouleversant le quotidien – "on a grillé quelques cours à l’école quand ils étaient là" -, synonyme de dons de chocolats et autres chewing-gums. "Les soldats américains ont rapporté des tonnes de trucs", se rappelle-t-il dans un article des Nouvelles calédoniennes consacré au sujet et publié en 2022.
Arnold Russ a 18 ans quand il s’envole pour l’Australie. Sa première fois dans un avion. "Il y avait un cyclone, l’appareil bougeait beaucoup, un moteur a explosé… Le lendemain, les journaux australiens avaient titré : "Miracle dans le ciel", concernant notre atterrissage." Le mal du pays le rattrape un an plus tard, le jeune homme revient sur sa terre natale et se voit contraint, à son retour, d’effectuer une quarantaine "au dernier étage du CHT" en raison de cas de poliomyélites chez les Aussies. Il devient alors mécanicien sur un bateau, en 1948. "J’ai vécu des choses incroyables. J’ai travaillé pour réceptionner la Monique." Il intègre l’armée l’année suivante, puis est accepté en tant que technicien chez Météo-France. Une courte expérience. Arnold Russ passe ensuite quelques mois à la société Le Houp, avant d’être embauché par la Vacuum oil (anciennement Mobil) en 1950 en tant qu’ouvrier sur le site de Ducos. Dix ans plus tard, il prend la direction du dépôt, avant de devenir commercial en 1975 et jusqu’à sa retraite, en 1988. Il est alors marié et père de trois enfants. Aujourd’hui, il a six petits-enfants et sept arrière-petits-enfants.

Très curieux depuis petit, Arnold Russ "enregistre tout dans son disque dur", explique-t-il en montrant sa tête. Mais pas seulement. Tous ces petits trésors sont également conservés dans son ordinateur. Pas question de les perdre. "Depuis 2024, je note tout." Car Nono aime "partager, c’est ça qui est bien", souligne Marlène Theuil. Comme lors de la Fête de l’eau, en 2018, place des Cocotiers, où il raconte l’arrivée de l’eau potable jusqu’à Nouméa ainsi que le fonctionnement des tinettes, l’ancêtre des toilettes.
L’eau n’a pas toujours coulé de source jusqu’à la capitale [3]
Actif sur les réseaux sociaux, Arnold Russ intervient sur la page Facebook Ma douce Calédonie d’antan [4] et sur le site de l’Atup, où une rubrique intitulée "Histoire de Nono" [5] lui est dédiée. Il y retrace, notamment, le premier éclairage des rues du centre-ville nouméen avec des lampes à gaz, les premières bières locales ou encore Noël au temps jadis.
Une vraie motivation pour Arnold Russ : "Donner aux jeunes générations les faits et gestes des pionniers. Ce rôle de transmission me fait plaisir". C’est pour cela que via l’association, outre sa mission de gardien de la mémoire, il fabrique beaucoup d’objets, notamment des jeux d’époque, ensuite exposés à la Villa-Musée de Païta. Un bricoleur hors pair. "J’aime inventer pleins de trucs." Arnold Russ a notamment construit une réplique de la lunette de 1874 de l’observatoire du Mont Vénus à Nouméa, mais aussi de la guillotine, qui était montée pour les spectacles de l’association. "C’est ce qui me manque le plus aujourd’hui, ne plus bricoler."
Heureusement, il reste ses histoires. Pour le plus grand bonheur de ceux qui l’écoutent. La médaille de l'engagement associatif vient honorer ce parcours au service du patrimoine et de la transmission, témoigne Marlène Theuil. "Le temps que tu as passé pour nous, c'est du temps que tu n'as pas donné à ta famille. C'est aussi une reconnaissance de ça, de ton investissement." Quand on lui demande s’il aimerait revivre une partie de sa vie, il répond, sans surprise : "tout", avec ce regard pétillant et cet enthousiasme qui ne le quittent jamais, émerveillé par tout ce qui l’entoure.

Links
[1] https://www.lnc.nc/article/nouvelle-caledonie/histoire/association/sept-benevoles-de-l-association-temoignage-d-un-passe-recompenses-pour-leur-engagement
[2] https://www.lnc.nc/article/nouvelle-caledonie/gros-plan/histoire/gros-plan-1/3-l-arrivee-des-americains-les-a-marques-a-vie
[3] https://www.lnc.nc/article/grand-noumea/noumea/l-eau-n-a-pas-toujours-coule-de-source-jusqu-a-la-capitale?fbclid=IwY2xjawP6OBVleHRuA2FlbQIxMQBicmlkETBjU2g0SnE3OXVzNlVlYzd3c3J0YwZhcHBfaWQQMjIyMDM5MTc4ODIwMDg5MgABHr4T3XpZIyh8nnKC1JQML-KozOsaYJsZmGY60QJt4XopxgmzSi-jLTn2AfKI_aem_9OgpIcgSk0OebNJUs_tefg
[4] https://www.facebook.com/groups/289412724572345
[5] https://www.atup.nc/histoire_de_nono
[6] https://www.lnc.nc/user/password
[7] https://www.lnc.nc/user/register
[8] https://www.lnc.nc/formulaire/contact?destinataire=abonnements