
Et si la société calédonienne était moins figée qu’elle n’en a l’air ? La question du partage du pouvoir dans les sociétés clivées est au cœur du projet international Inclusive Peace, porté depuis 2023 par l’Université de Nouvelle-Calédonie (UNC), en partenariat avec des établissements du Canada, du Japon et du Royaume-Uni. Cette semaine, chercheurs locaux et internationaux présentent au public les premiers enseignements de leurs travaux, à Nouville et à Baco. "On s’interroge sur les mécanismes de partage du pouvoir dans des sociétés profondément divisées", résume Anthony Tutugoro, docteur en sciences politiques et chercheur postdoctoral à l’UNC. "L’objectif est de dresser des diagnostics par territoire, puis de les comparer."
Irlande du Nord, Bosnie-Herzégovine, Mindao (Philippines), Liban, Chypre ou Nouvelle-Calédonie... Les terrains étudiés sont différents, mais posent une même question : comment organiser la coexistence politique de populations durablement divisées ? "Dans ces sociétés, le fait majoritaire pose toujours problème, observe le chercheur. Imposer à une minorité le poids d’une majorité conduit presque systématiquement à des tensions, voire à des conflits."
Le projet Inclusive Peace s’inscrit dans une approche comparative de long terme, mêlant entretiens de terrain et enquêtes quantitatives. En Nouvelle-Calédonie, une enquête a été menée entre août et octobre 2025 auprès de 1 206 personnes, selon une méthode garantissant la représentativité de l’échantillon.
Premier enseignement marquant, lorsque les citoyens ne sont plus enfermés dans un choix "oui/non", des solutions intermédiaires apparaissent. "En Nouvelle-Calédonie, on a longtemps interrogé la population uniquement de manière binaire, explique Anthony Tutugoro. Nous avons utilisé une échelle graduée de 0 à 10, entre le maintien dans la France et l’indépendance, pour voir où les gens se situaient réellement."
Résultat : si les clivages communautaires demeurent, environ un tiers des répondants dans chaque communauté se positionne dans une zone intermédiaire. Le même phénomène est observé sur d’autres questions sensibles, comme la nationalité. "Ce qui m’a le plus surpris, ce n’est pas l’existence de solutions d’entre-deux, mais la capacité à mobiliser un tiers de chaque groupe, souligne le chercheur. Cela montre que des personnes sont prêtes à se décentrer de leur logique de groupe pour se projeter dans un avenir partagé."
Ces travaux s’accompagnent également d’une réflexion sur le vocabulaire utilisé pour nommer le pays et ses institutions. Pour Mathias Chauchat, professeur de droit public à l’UNC et responsable scientifique du projet, "les mots ne sont jamais neutres". "Dire 'Nouvelle-Calédonie' comme si c’était un terme neutre est une illusion, explique-t-il. Les mots véhiculent des idéologies et les interroger fait partie du rôle de l’Université."
Le choix de l’intitulé "Kanaky et/ou Nouvelle-Calédonie" pour les conférences organisées cette semaine répond à cette démarche. Reconnaître des sensibilités différentes sans imposer une lecture unique. Conscients du fossé qui peut exister entre recherche et décision publique, les porteurs du projet ont souhaité privilégier des formats courts et lisibles. Les chercheurs ont été invités à produire des notes de quelques pages, allant droit aux résultats et aux enseignements pratiques. "L’idée, c’est que les décideurs, mais aussi les citoyens, puissent accéder rapidement aux conclusions, précise Anthony Tutugoro. Un document court est plus facile à s’approprier qu’une publication scientifique de dizaines de pages."
Au-delà de ces travaux à venir, l’équipe mise surtout sur la discussion directe avec le public. Deux conférences ouvertes sont prévues cette semaine à Nouville et à Baco. "On n’apporte pas de solution clé en main, insiste le chercheur. Mais on montre qu’il existe des zones de compromis et que la paix passe par l’inclusion et la reconnaissance de l’autre." Un message que les universitaires espèrent voir infuser bien au-delà des amphithéâtres.
Les conférences publiques du projet Inclusive Peace se tiendront le mercredi 25 février à 17h30, sur le campus de Nouville, puis le jeudi 26 février, à 17h30, à Baco. Entrée libre.