
Le 18 février 2026, le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie a autorisé l’utilisation d’un produit phytopharmaceutique contenant du fipronil, le "Agripest DacLure Cue-Lure Fruit Fly Stations". Cette autorisation, valable jusqu’au 31 décembre 2030, vise à lutter contre les mouches des fruits, des insectes capables de provoquer d’importants dégâts sur les cultures et d’entraver la circulation ou l’exportation des fruits.
La décision a rapidement suscité des réactions, car le fipronil est une substance interdite pour les usages agricoles en France et dans l’Union européenne en raison de ses effets sur l’environnement.
En Europe, le fipronil n’est plus autorisé en agriculture depuis la fin des années 2010. Les autorités européennes ont estimé que ses effets sur les milieux aquatiques et certains insectes, notamment pollinisateurs, étaient trop importants.
La molécule reste toutefois utilisée mais de manière très encadrée, par exemple pour certains traitements vétérinaires (lire ci-dessous). C’est donc dans un contexte réglementaire complètement différent que la Nouvelle-Calédonie a choisi de l’autoriser.
Contrairement aux traitements agricoles classiques, le produit qui vient d’être homologué ne s’utilise pas par épandage. Il se présente sous forme de petits pièges suspendus dans les vergers. Ces dispositifs diffusent une odeur qui attire uniquement les mâles de certaines espèces de mouches des fruits. En entrant dans le piège, l’insecte est exposé à une faible dose de fipronil.
Pour Christian Mille, entomologiste à l’Institut agronomique néo-calédonien (IAC), cette distinction est essentielle : "On n’est ni dans un épandage ni dans un traitement appliqué sur les fruits. Le produit reste confiné dans un piège, avec des doses très faibles et sans contact direct avec les cultures."
L’objectif est de réduire la reproduction des mouches en éliminant les mâles avant la fécondation. "Aujourd’hui, ajoute le chercheur, pour certaines espèces de mouches des fruits, il n’existe pas d’alternative non chimique aussi efficace."
Avant de prendre sa décision, comme l’exige la réglementation, le gouvernement a demandé son avis au "comité consultatif des produits phytopharmaceutiques à usage agricole et à usage jardin" (CCPPUAJ), regroupant plusieurs administrations, institutions et associations. La direction du travail, par exemple, a rendu un avis favorable sous réserve de mesures strictes de protection pour les utilisateurs.
En revanche, la direction des affaires sanitaires et sociales (Dass-NC) a émis, en novembre 2025, un avis défavorable. L’administration y reconnaît l’intérêt agronomique du dispositif et le fait que le piégeage limite l’exposition directe, mais souligne les risques environnementaux du fipronil, en particulier pour les milieux aquatiques. Elle précise que son analyse repose uniquement sur des critères de santé publique et environnementale, sans juger l’efficacité agricole.
Plusieurs associations se sont opposées à l’autorisation. Ensemble pour la planète (EPLP), notamment, a saisi le tribunal administratif pour demander l’annulation de la décision. L’association Action Biosphère, qui siège à titre consultatif au sein des instances liées à l’instruction des dossiers phytosanitaires auprès de l’administration agricole, s’est également prononcée contre l’homologation. Sa représentante, Yorita Louvray, explique que son opposition porte d’abord sur la substance elle-même. "Peu importe le mode d’utilisation, le fipronil reste une molécule dangereuse pour l’environnement", rappelle-t-elle.
L’association alerte notamment sur les possibles impacts sur les milieux aquatiques mais aussi la possibilité d’un passage indirect du fipronil dans la chaîne alimentaire, notamment si des insectes contaminés sont consommés par d’autres espèces. Enfin, Action Biosphère émet des réserves sur la gestion des pièges usagés. "La question des déchets est centrale, souligne Yorita Louvray. On ne sait toujours pas ce que deviennent ces dispositifs après utilisation."
Mais ces avis défavorables n’ont pas convaincu le gouvernement de renoncer à l’autorisation de la molécule. La décision d’homologuer le fipronil est motivée par l’usage ciblé qui en sera fait et les enjeux agricoles liés aux mouches des fruits, dont les dégâts restent toutefois difficiles à chiffrer précisément. "Il n’existe pas d’évaluation globale et objectivée des pertes, car elles varient selon les cultures, les années et sont souvent confondues avec d’autres causes de dégradation des fruits", souligne Christian Mille.
Reste désormais à savoir si cette autorisation d’utilisation sera accompagnée d’un suivi environnemental, de contrôles sur le terrain et d’un dispositif de gestion des déchets. Contacté, le gouvernement n’a pas répondu à nos sollicitations sur le sujet.
Le fipronil est un insecticide chimique conçu pour tuer des insectes en perturbant leur système nerveux. Très efficace à faible dose, il agit rapidement sur les insectes ciblés, ce qui a conduit à son utilisation dans différents domaines au fil des années.
En revanche, cette efficacité s'accompagne d'une toxicité élevée pour l'environnement. De nombreuses études ont montré que le fipronil est particulièrement dangereux pour les organismes aquatiques et peut aussi affecter des insectes non ciblés, dont certains pollinisateurs comme les abeilles. Il a également été mis en cause dans des contaminations indirectes de la chaîne alimentaire lors d'usages non conformes, comme lors du scandale des œufs contaminés en Europe en 2017.
C'est pour ces raisons que l'Union européenne a décidé de ne pas renouveler l'autorisation du fipronil pour les usages agricoles. Depuis la fin des années 2010, il ne peut donc plus être utilisé dans les cultures en France et dans les autres États membres.
La molécule n'est toutefois pas totalement interdite. Elle reste autorisée dans certains cadres très réglementés, notamment pour des usages vétérinaires (traitements antiparasitaires pour animaux de compagnie) ou comme biocide, à condition que les risques pour la santé humaine et l'environnement soient strictement maîtrisés.