
L’ambiance aurait pu être plus légère, lundi 9 mars, dans l’auditorium du pôle de recherche de l’Université de Polynésie française (UPF), réservé pendant trois jours au colloque "La souveraineté en question", qui rassemble des politologues, anthropologues, historiens, économistes, juristes… Des chercheurs polynésiens, mais aussi des experts calédoniens, métropolitains, néo-zélandais, attachés à des universités d’Europe ou des Antilles. En tout, une vingtaine d’intervenants, pour beaucoup spécialisés sur le Pacifique et l’Outre-mer français, invités à s’exprimer sur la souveraineté.
La dernière journée au programme, mercredi 11 mars, est consacrée à la situation en Nouvelle-Calédonie, alors que l’Assemblée nationale s’apprête à examiner, le 31 mars, le projet de réforme constitutionnelle sur l’avenir institutionnel issu des accords de Bougival et Élysée-Oudinot. Malgré son contenu, le colloque n’a fait, chose rare, l’objet d’aucune communication de la part de l’université. Et pour cause, comme l’ont appris les participants quelques jours avant son ouverture, l’évènement doit se tenir à huis clos.
Chez les intervenants, c’est d’abord la stupéfaction : les colloques universitaires ont, par essence, vocation à partager le plus largement possible la réflexion, rappellent certains d’entre eux. Puis, l’indignation. Le huis clos a été acté "à la demande de l’État français", pointe l’anthropologue Patrice Godin. "Aucune motivation explicite ne nous a été communiquée, même si beaucoup parmi nous en devinent les raisons, précise le chercheur de l’Université de Nouvelle-Calédonie, en lisant un texte travaillé collectivement avant l’ouverture des débats. Cette décision nous choque profondément. Nous tenons à exprimer notre préoccupation et notre inquiétude face à une décision qui constitue une restriction sérieuse des libertés académiques". Voire une "atteinte" à cette "liberté fondamentale" dénoncée "sans réserve" par le collectif : "il n’est pas de petite entrave aux principes de l’État de droit".
Cette préoccupation est partagée par Moetai Brotherson, qui, invité à ouvrir les débats, a souligné que l’université doit être "un des lieux de la démocratie par excellence", "un espace où les idées se confrontent librement et où les paroles autochtones peuvent pleinement s’exprimer". "Le cadre de cette rencontre qui se tient à huis clos, pour des raisons que je ne m’explique pas au sein de la République française, nous interroge forcément au regard de cette vocation de l’université, a pointé le président de la Polynésie française. Si l’État, en 2026, se sent mis en danger par un colloque universitaire… C’est que quelque chose ne va pas dans notre système républicain, démocratique."
Pointé du doigt, l’État n’était pas représenté lors du colloque. Et pour une raison simple, glisse-t-on au haut-commissariat : la période de réserve observée dans toutes les préfectures à l’approche de chaque scrutin, en l’occurrence les élections municipales. La décision de mener l’événement à huis clos est, elle, renvoyée vers l’université. Parmi les chercheurs, cette question de la période électorale et du devoir de réserve, qui ne concerne pas le milieu universitaire, est jugée "hors sujet". Le programme, avec son focus sur le dossier calédonien, aurait déplu à certains responsables de l’État… Qui ont pu intervenir auprès de l’université en qualité de cofinanceur.
Car le colloque a été soutenu par le Fonds Pacifique, créé par le ministère des Affaires étrangères pour accompagner des projets de coopération impliquant les collectivités françaises et les États indépendants de la région. Le fonds est coordonné par la représentante permanente de la France auprès de la Communauté du Pacifique et ambassadrice pour la région Véronique Roger-Lacan, et les projets en question, rappelle Moetai Brotherson, sont choisis au sein d’un comité directeur mêlant les représentants de l’État, la Polynésie, la Nouvelle-Calédonie et Wallis-et-Futuna. "Ayant présidé le comité directeur du Fonds Pacifique, je peux rappeler que la subvention accordée à ce colloque l’a été à l’unanimité, note le président. Ce qui fait que je comprends encore moins la nécessité de ce huis clos."
La députée Mereana Reid Arbelot, qui a assisté aux débats, témoignage sur sa page Facebook de "filtrage des invitations à l’entrée", de "refus d’accès à de jeunes Polynésiens universitaires", ou encore de "l’interdiction de la visioconférence et de limitation de la diffusion des échanges". Choquée, l’élue du groupe Gauche Démocrate et Républicaine a adressé un courrier au président de la République, afin de "dénoncer cette atteinte grave à la liberté académique".