
Avec son imposante stature et son regard profond, Michel Tapao Wabealo est reconnaissable sur les photographies. Il avait 39 ans en 1952, lors de fouilles archéologiques menées par trois Américains sur le Caillou : Edward W. Gifford, Richard Shutler et Elizabeth Shutler. Ces clichés sont présentés dans le cadre de l’exposition Archéxpo [1], installée à l’Université de la Nouvelle-Calédonie. Si le nom de Michel Tapao Wabealo est connu aujourd’hui, c’est notamment grâce au travail d’Elizabeth Shutler, qui s’appliquait à consigner des informations précises sur les ouvriers kanak employés lors des fouilles.

Mais c’est surtout le fruit des recherches d’Émilie Dotte-Sarout [2], enseignante-chercheure à l’University of Western Australia, qui a mené un important travail de collecte pour redonner une identité à ces travailleurs longtemps anonymisés par l’histoire. " L’histoire officielle ne retient que deux noms : Edward Gifford et Richard Shutler. Les deux hommes blancs. "
Durant cinq ans, Émilie Dotte-Sarout a mené un programme de recherche intitulé Les Matildas du Pacifique [3], consacré aux femmes archéologues de la région. C’est dans ce cadre qu’elle remarque la présence récurrente de travailleurs kanak aux côtés des scientifiques… eux aussi restés dans l’ombre. Avec l’appui de l’Institut d’archéologie de Nouvelle-Calédonie et du Pacifique, de la province Nord et surtout des descendants, elle entame une collecte pour leur rendre leurs noms, mais aussi comprendre leur rôle. "Il s’agit aussi de comprendre les stratégies des communautés qui envoyaient certaines personnes travailler avec les archéologues américains. "

Le cas de Michel Tapao Wabealo en est un exemple. " Il était conteur. Il est donc possible qu’il ait joué un rôle actif dans l’interprétation et la compréhension des sites, des objets retrouvés lors des fouilles, et de l’histoire reconstruite à partir du croisement des données archéologiques et des traditions orales d’Oundjo", précise la chercheuse.
Les fouilles de 1952, à l’origine du terme " Lapita ", se sont déroulées sur plusieurs sites : à Voh (Oundjo), Canala (Nakéty), Poindimié (Bayes), Koné (Foué) et à Nouméa (Pointe Magnin) avec la participation de travailleurs venus de Lifou. Lors d’un travail de terrain mené en 2023, la chercheuse a pu recueillir de nombreux témoignages. " Dès que l’on identifie les personnes, leur histoire apparaît : leur rôle, la stratégie des chefs ou des pasteurs ou de la communauté. Cela permet de resituer le contexte politique et social, à la sortie de l’indigénat, avec l’ouverture à la vie civique. "
Forte de ces recherches, la scientifique souhaite alors partager ces visages et ces récits avec le grand public. " Le meilleur moyen de restituer ces informations et de montrer le rôle de ces figures invisibilisées est de créer une exposition itinérante. " Elle s’associe à Stéphanie Geneix-Rabault, enseignante-chercheure à l’Université de la Nouvelle-Calédonie, particulièrement engagée au sein de l’UNC sur les questions de genre et d’inclusion.

Ensemble, elles répondent à un appel à projets de l’Australian-French Association for Research and Innovation. Le projet Archéxpo voit le jour, avec la participation de la photographe Audrey Dang et des équipes de la bibliothèque universitaire.

Le vernissage s’est tenu mercredi 18 mars, en présence d’une centaine de personnes, dans une atmosphère particulièrement émouvante.
Archéxpo n’est toutefois qu’une étape. " Il reste encore de nombreuses personnes à identifier, notamment à Poindimié, Canala et Lifou ", souligne Émilie Dotte-Sarout. Un QR code est mis à disposition pour ceux qui reconnaîtraient un aïeul. "Ensuite, nous aimerions que cette exposition, basée sur la recherche participative, soit présentée dans le plus possible de lieux", toujours dans l’espoir de retrouver la trace de ces travailleurs kanak anonymisés. Archéxpo s’appuie sur le fonds photographique du Phoebe Apperson Hearst Museum of Anthropology (Pahma), en Californie, ainsi que sur les échanges avec les descendants d’Elizabeth Shutler. À terme, les chercheuses envisagent une version enrichie de l’exposition, qui pourrait être présentée au Pahma de l’University of California Berkeley.

Archéxpo est à voir à l’entrée de la bibliothèque universitaire de l’UNC jusqu’au 20 avril. Puis elle sera déplacée au campus de Baco.
Le questionnaire et d’autres clichés sont disponibles sur le portail Eralo [4]de l’UNC.
Links
[1] https://www.unc.nc/archexpo-redonner-visage-aux-oublies-de-larcheologie-en-nouvelle-caledonie/
[2] https://www.lnc.nc/article/l-caledonie/magazine-avec-les-matildas-du-pacifique-emilie-dotte-sarout-veut-recadrer-l-histoire
[3] https://www.uwa.edu.au/projects/able/pacific-matildas-finding-the-women-in-the-history-of-pacific-archaeology
[4] https://eralo.unc.nc/archexpo-dans-les-coulisses-des-fouilles-archeologiques-figures-effacees-connaissances-partagee/
[5] https://www.lnc.nc/user/password
[6] https://www.lnc.nc/user/register
[7] https://www.lnc.nc/formulaire/contact?destinataire=abonnements