
La situation pourrait prêter à sourire, si elle n’était pas si lourde de conséquences. Alors que les îliens sont actuellement privés d’avion et de bateau pour rejoindre Nouméa, les élus ont adopté, ce jeudi 26 mars, une délibération pour prolonger de six mois la continuité territoriale, dispositif qui assure la prise en charge partielle de leurs billets vers la Grande Terre (lire par ailleurs). "Je ne suis pas sûr que ce soit très utile", a relevé Milakulo Tukumuli. "C’est un sujet, mais le problème actuel n’est pas celui-là", a ajouté Philippe Dunoyer. Comme le reste des conseillers, les deux élus de l’Intergroupe Éveil océanien-Calédonie ensemble ont jugé le sujet moins urgent que l’éventuelle disparition de la desserte aérienne, qui menace actuellement le territoire.
La situation d’Air Calédonie, dont les avions sont cloués au sol depuis le 2 mars en raison du blocage des aérodromes par des collectifs opposés au déménagement de la compagnie à La Tontouta, a concentré la quasi-totalité des débats.
Après bientôt un mois d’interruption des vols, la crainte d’une liquidation de la compagnie grandit. La fin de la connectivité aérienne en Nouvelle-Calédonie, "une perspective qui semble impossible, devient de plus en plus crédible", s’est inquiété Philippe Dunoyer. Les élus du Congrès ont demandé des comptes au président du gouvernement, présent à la séance et en charge du projet de transfert d’Air Calédonie à La Tontouta. "Il y a des discussions avec ceux qui sont ouverts à la discussion", a répondu Alcide Ponga. Le chef de l’exécutif a confirmé que le scénario d’une levée du blocage de l’aérodrome de l’île des Pins, en accord avec le collectif, se dessinait [1]. En revanche, "du côté des Loyauté, c’est complètement bloqué", a-t-il annoncé, accusant certains acteurs des îles de vouloir "la mort d’Aircal".

Reste que le manque d’option portée par le gouvernement pour mettre fin à la crise a provoqué l’agacement d’une partie des élus. "Quelle est la trajectoire envisagée ? En cas de liquidation de la compagnie, qu’est-ce qui est prévu ?, a interrogé Milakulo Tukumuli (Intergroupe Éveil océanien-Calédonie ensemble). Parce qu’au-delà de la survie d’Aircal, la vraie question porte sur la mobilité et la continuité territoriale." Plusieurs propositions ont été formulées. "Ne peut-on pas envisager de revenir à une desserte temporaire, aménagée, à Magenta ?", a suggéré Philippe Dunoyer. On ne peut pas contester l’entrave actuelle et ne pas la résoudre, les enjeux dépassent le conflit actuel. Si chacun tient sa ligne sans bouger, il n’y aura plus de compagnie aérienne."
Seule réponse du chef du gouvernement : "Un conseil d’administration d’Air Calédonie doit se tenir demain [vendredi 27 mars NDLR], des décisions seront prises à ce moment-là", a promis Alcide Ponga, évoquant "un certain nombre d’hypothèses" sur la table, sans plus de détails. Il a toutefois écarté l’idée d’un retour de la compagnie à Magenta, qui coûterait "entre 2 et 2,5 milliards de francs".
Pas de quoi satisfaire les élus. "Ça ne peut pas être le conseil d’administration d’Aircal qui décide seul de l’avenir de la desserte aérienne en Nouvelle-Calédonie, s’est emportée Sonia Backès (Intergroupe Les Loyalistes). Je suis opposée aux blocages en cours, mais de la même manière je ne conçois pas que des décisions stratégiques ne puissent pas être prises ici, au Congrès."
"Si on en est là, c’est parce que le conseil d’administration d’Aircal a décidé d’acheter quatre ATR alors que les pistes n’étaient pas adaptées, et qu’il a voulu se construire un siège social à 2,3 milliards de francs sans que les élus du Congrès n’en soient informés", a renchéri Brieuc Frogier (Intergroupe Loyalistes). Une partie de l’hémicycle a ainsi exigé de l’exécutif des scénarios concrets, pour lesquels les groupes du Congrès devront trancher. "C’est à nous de décider si, oui ou non, cette compagnie survit, a insisté Sonia Backès. Ensuite, en fonction des choix qu’on aura faits, on assumera."
Passé au second plan dans la discussion générale, le projet de délibération examiné ce jeudi 26 mars au Congrès prévoyait une prolongation du dispositif de continuité territoriale jusqu’au 31 août. Sur proposition de Milakulo Tukumuli, un amendement a été adopté afin d’étendre cette prolongation jusqu’au 31 décembre.
Créé en 2012, ce dispositif assure une prise en charge partielle des déplacements des îliens vers la Grande Terre. L’allégement du coût d’un billet d’avion ou de bateau est compris entre 4 100 et 5 300 francs par passager et par trajet. Mais au fil des années, le coût de la continuité territoriale a explosé, jusqu’à représenter 760 millions de francs en 2023, pour environ 33 000 bénéficiaires, plus que la population totale des îles.
Par conséquent, le gouvernement prépare un projet de loi du pays visant à réformer en profondeur le dispositif, afin de le recentrer sur les principaux concernés et d’instaurer de nouveaux critères d’éligibilité (revenus, résidence, lieu de travail, etc.). En attendant, la carte transport proposée aux îliens donne droit, jusqu’au 31 décembre, à une prise en charge pour quatre trajets par avion et cinq voyages par bateau.