
On vient pour beaucoup d’un parcours associatif. Moi-même, je suis présidente de la Fédération des associations de parents d’élèves de Nouvelle-Calédonie. On s’est rendu compte d’une chose : il y a beaucoup d’associations sur les violences, sur les sujets qui touchent les femmes, des petites structures, et quand il faut accompagner, aller devant la justice, être présentes sur le terrain… il manquait quelque chose. Il fallait regrouper. On s’est dit, la Nouvelle-Calédonie, c’est plusieurs communautés, une mixité, des Tahitiennes, des Wallisiennes-Futuniennes, des Indonésiennes, des Javanaises, des Calédoniennes… Pourquoi ne pas réunir ces femmes et les associations au sein d’un conseil ? Mais attention : pas en fédération, parce que nous voulons rester apolitiques et ne pas dépendre d’un gouvernement. On veut être libres de nos actions. En revanche, on travaille en collaboration avec les institutions.
Oui, la problématique des femmes du Pacifique n’est pas la même que celle des femmes en Métropole. Ici, par exemple, chez les femmes mélanésiennes, il y a la coutume, ça joue énormément. Chez les Wallisiens-Futuniens, ce sont des sociétés très catholiques, assez pudiques, ce n’est pas le même rapport à la parole. À Tahiti, c’est encore différent, au Vanuatu aussi. Et c’est justement pour ça qu’on a voulu ce Conseil, pour réunir les femmes du Pacifique, parce que dans ces pays, il y a déjà des conseils — en Polynésie française, au Vanuatu, à Wallis-et-Futuna. En Nouvelle-Calédonie aussi, il y a des conseils au Nord et aux Îles. Nous, on a voulu travailler ensemble.
Oui, il y a eu une cassure. Maintenant il faut aller voir, renouer, il faut qu’on reprenne confiance. C’est difficile, parce que certaines n’ont plus la même vision. On ne voit plus la voisine comme une sœur. Il y a eu une fracture, une méfiance. Et c’est à nous de ramener les femmes, petit à petit.
Oui. En 2020, il y a eu une augmentation des violences au sein des couples. Des couples ont divorcé, se sont séparés, des mamans sont parties avec les enfants. Nous, on le sait, parce qu’on est sur le terrain. Mais malheureusement, on n’en parle pas assez.
Moi, quand je discute avec certaines institutions, j’ai parfois l’impression que c’est du blabla. Je vais vous donner un exemple : on a été à Tahiti récemment, et là-bas ils ont voté l’Observatoire des violences faites aux femmes, et le Conseil des femmes a participé. Alors je me demande : pourquoi le Conseil des Femmes du Pacifique de Nouvelle-Calédonie arrive à faire avancer quelque chose à Tahiti, et qu’ici, on a des observatoires institutionnels, mais ça ne fonctionne pas ? Je connais la réponse, mais je ne me permettrai pas de la dire comme ça. Il y a aussi la question des divisions, avec les provinces. C’est un vrai problème en Nouvelle-Calédonie.
J’en ai parlé à la présidente du Congrès, au président du gouvernement, au vice-président de la province Sud. Je leur ai dit : pourquoi ne pas rassembler tout ça et faire un observatoire des violences ? J’ai été contente quand j’ai entendu le procureur parler de créer un Observatoire des violences en Nouvelle-Calédonie. Mais après, la question c’est : qu’est-ce qu’ils vont mettre dedans ? Parce que nous, les associations, nous sommes des bénévoles. Et il ne faut pas nous prendre pour des pantins. Le discours officiel, c’est : “On a besoin de vous, vous allez chercher des rapports, vous allez faire des comptes rendus”… et après, on vous laisse. Mais nous, on fonctionne avec nos fonds propres. On fait les marchés, les vide-greniers, des gâteaux, pour nos déplacements, pour faire vivre notre Conseil.
La violence, déjà, on le sait. Mais quand on parle de violences, il faut aussi parler de l’emploi, de l’autonomie. Parce que j’ai entendu beaucoup de femmes dire : “Mon clan m’a rejetée, je n’ai pas de travail, je me retrouve dans une maison d’accueil… et après je fais quoi ? Comment je vis ?” C’est ça le problème. Il faut penser l’après.
Nous, on accompagne. On place en urgence si besoin. On accueille la femme, et s’il y a des enfants, on accueille la femme et les enfants. Et on essaye de les amener à déposer plainte, et de leur rappeler leur bien, leur valeur. Mais déposer plainte peut entraîner un rejet familial, une exclusion de la tribu.
Je pense que le regard des femmes a changé. Les statistiques, c’est une chose. Mais la réalité, c’est que les femmes osent plus qu’avant : elles osent déposer plainte, elles osent en parler. Mais depuis 2024, il y a aussi des réticences. Parce que toute la Nouvelle-Calédonie a été marquée psychologiquement. On est tous marqués. Et c’est à nous de nous prendre en main. C’est facile à dire, mais pas facile à faire. Heureusement, il y a des services, des gens qui peuvent accompagner.
Oui. En 2023, j’étais avec la Flamme de la Paix dans le Nord, et on a discuté avec des chefs, des autorités coutumières. Les femmes étaient là. Il y a eu un véritable échange, la parole s’est libérée. Et les chefs nous ont demandé de revenir pour refaire ces échanges. On a même vu des tribus où des femmes ont réussi à entrer dans des conseils d’échange. Ça, c’est concret.
Dans nos sociétés, on a toujours mis l’homme en avant, et la femme en deuxième place, avec toutes les tâches. Mais je pense que le fait de se retrouver autour d’une table avec les coutumiers, avec les hommes, et de faire participer les femmes dans la vie de chefferie, dans la vie des clans, c’est une piste. On a même une femme chef dans le Nord, et oui, elle est écoutée, parce que c’est aussi une question de respect des anciens. Dans les milieux coutumiers, les doyens sont respectés.
Ce serait bien que les femmes soient aussi dans ce Sénat, parce que leur avis peut apporter quelque chose à l’évolution de la coutume. Il ne s’agit pas de changer la coutume, mais il y a des moments où il faut adapter. On est là pour discuter. Et il faut mettre la politique de côté. Il faut savoir ce qu’on veut : est-ce qu’on veut avancer, est-ce qu’on veut rester comme avant, est-ce qu’on veut retourner en arrière ? C’est un choix.
Arrêter d’être attentistes. Beaucoup attendent que les institutions apportent des subventions, des solutions. Mais vous, qu’est-ce que vous apportez ? Quelles solutions ? Le constat, c’est bien. Mais il faut des actions derrière. Rien ne tombe du ciel.
