
Si la camelote a existé dans les différents bagnes de la Métropole, à Toulon, Brest ou Rochefort, ainsi qu’à Cayenne, en Guyane, pratiquée sur la paille, des cocos, de l’os, du bois, cette industrie s’est distinguée en Nouvelle-Calédonie par l’utilisation massive de la nacre. "C’est unique", affirme Louis Lagarde, maître de conférences en histoire et archéologie de l’Océanie à l’UNC, qui relève également la profusion de la production, estimée à des "milliers et des milliers d’objets", et sa qualité, dont une partie témoigne "d’une recherche de virtuosité".
Aujourd’hui, la ville de Nouméa, qui détient la plus grande collection publique au monde consacrée à l’art du bagne calédonien, en dévoile toute la richesse dans une exposition inédite à la Maison Higginson. Un hommage à ce patrimoine "redécouvert dans les années 1980 par le père O’Reilly", indique Louis Lagarde, co-commissaire.

Ouverte mercredi 22 avril, elle présente plus de 300 coquillages, nautiles, pintadines (huîtres perlières), trocas et burgaux, issus des collections Serge Kakou et Mireille Ardimanni (acquises par la ville en 2003 et 2022), de fonds privés locaux, de la province Sud et du Muz. "C’est la première fois qu’une exposition réunit autant de ces objets en un seul lieu", note Muriel Mainguet, conservatrice des musées de la ville.
La camelote constitue une "économie de la débrouille", une façon de gagner des sous afin d’atténuer, un tant soit peu, un quotidien très difficile. Les nacres gravées sont brocantées comme souvenir ou échangées, à la sauvette, d’abord, puis de manière encadrée à partir de 1886. "Avec la fermeture de Toulon et l’arrivée massive de condamnés à partir de 1873, le camelotage explose, et le gouverneur prend un arrêté pour l’encadrer", raconte Louis Lagarde. Les forçats peuvent désormais sculpter lors d’ateliers surveillés et la production, identifiée, est officiellement vendue dans des magasins de Nouméa.

La matière première provient de différentes sources d’approvisionnement. Des alentours du pénitencier, du Vanuatu pour les burgaux – qui n’existent pas en Nouvelle-Calédonie -, et de l’exploitation des huîtres dans des concessions mises à disposition de colons pour les perles et la nacre, qui, au XIXe siècle, se trouve être un matériau recherché pour "les objets de charme, les lunettes de théâtre, les éventails…". Les coquillages sont ensuite vendus à l’administration pénitentiaire, qui elle-même les écoule auprès des condamnés contre quelques pièces.
Les artisans s’inspirent de leur vécu et de leur quotidien. Ceux envoyés aux travaux forcés dans un exil souvent définitif évoquent le souvenir de la France, à travers des dessins rappelant "la République, les paysages de la campagne, etc." Le monde kanak nourrit aussi beaucoup de créations. "Des cases, des scènes de vie, des gens qui vont à la chasse, à la pêche, dansent le pilou…" Et puis il y a des images plus symboliques, en lien avec les tatouages de certains condamnés, "des motifs de rose, d’hirondelle, de papillon, etc.", ayant côtoyé le banditisme ou étant passés par les bataillons pénitentiaires d’Afrique. "Le monde du tatouage carcéral se mêle à celui de la camelote."

L’autre catégorie de cameloteurs se constitue principalement de "gens techniquement habiles, qui ont des formations en lien avec une pratique artistique ou des arts décoratifs, ciseleur sur bronze, lithographe, typographe, peintre, etc.", liste le maître de conférences. En tout, Louis Lagarde a identifié une trentaine d’artistes de manière formelle, dont une dizaine est présentée dans l’exposition. Ils sont sûrement bien plus, environ "une centaine".
Parmi ces artisans, et il n’est pas le seul, le faux-monnayeur Jean-Baptiste Tournaire, qui a aquarellé des faux billets de 25 francs, particulièrement reconnu pour ses reproductions de portraits sur coquillage à partir de photographies.

Un autre nom ressort, celui de Jacques Joseph Dintroux, "un criminel épouvantable", condamné à la perpétuité après un double assassinat à l’âge de 19 ans. Au bagne, il sera tailleur de pierres, mais aussi responsable, avec deux complices, de la mort d’un agent de la police indigène lors d’une tentative d’évasion du camp du Mont-Dore. "Il va ciseler des nacres à la fois spectaculaires et en énorme quantité, témoignant d’une habilité et d’une créativité certaines." Ce qui fera de "cet assassin cynique et récidiviste au terrible dossier, le plus prolifique des artistes du bagne calédonien", est-il relevé à son propos dans l’exposition.

La pratique reste vivace jusque dans les années 1930, avant de s’éteindre progressivement, poursuit Louis Lagarde. "Les convois sont terminés, les bagnards sont vieillissants, les gens peuvent même visiter et rencontrer les forçats, qui leur proposent directement des coquillages." Plus tard, des bracelets en troca sont fabriqués pour les G.I. pendant la Seconde Guerre, avec des motifs proches de ceux utilisés par la camelote. Si elle n’existe plus, il y en a des "survivances", notamment sur les nacres des vieux mobiliers calédoniens, comme les armoires en kaori, fabriquées par d’anciens forçats cameloteurs libérés, et établis en tant que menuisiers ou ébénistes.

Ce patrimoine s’est largement dispersé au fil des décennies. Ces objets constituaient des souvenirs qui ont quitté la Nouvelle-Calédonie, expliquant leur rareté dans les collections publiques. Et ceux stockés dans des musées ont souvent été "mal identifiés", pointe Louis Lagarde. L’exposition vise ainsi à leur rendre leur juste place et à sortir leurs auteurs de l’oubli.

L’exposition Graveurs sur nacre, l’art des forçats du Nouvelle-Calédonie, a ouvert à la Maison Higginson mercredi 22 avril. Son accès est libre et gratuit.
Un programme d’animations est prévu, avec des rencontres avec les médiateurs ce samedi 25 avril, de 10 heures à 17 heures, ainsi que des visites guidées ce samedi à 10 heures et 15h30, ainsi que jeudi 30 avril à 16h15. Les visites guidées se poursuivent toute l’année, le premier jeudi du mois à 16h15 et le dernier samedi du mois à 10 heures.
L’exposition se situe au 7, rue de Sébastopol. Elle est ouverte du mercredi au vendredi de midi à 17 heures, et le samedi de 10 heures à 17 heures. Renseignements au 24 49 29 ou par mail à mediations.culture@ville-noumea.nc [1]