
Jeudi 30 avril marquait la Journée internationale de la non-violence éducative. L’occasion pour la toute jeune association polynésienne, Une Enfance sans violence, créée en octobre, de se faire connaître. Le parrain de l’association, le poète calédonien Paul Wamo, a lu un texte sur le sujet à l’occasion d’un événement slam à l’Université de Polynésie française : "un appel poétique à changer de regard sur l’enfant, ancré dans la réalité du fenua et de l’Océanie".
La "sensibilisation", c’est le premier axe du "dispositif SOS" mis en place par l’association, dans le but de "faire prendre conscience de l’impact des violences éducatives sur le développement de l’enfant". Les deux autres axes mis en avant par Vanille Chapman, fondatrice d’Une Enfance sans violence, sont l’organisation (formations, partenariats institutionnels ou outils éducatifs) et le soutien (offre de ressources et l’accompagnement auprès des familles, des écoles, des associations ou encore des professionnels de l’enfance). "On est persuadés que beaucoup de drames peuvent être évités si on prend le temps de se poser les questions de ce qu’on met en place en tant qu’institution, pour sensibiliser, accompagner, former les gens, explique Vanille Chapman. On est certains que ce n’est pas par plaisir que les gens utilisent la violence pour éduquer. C’est un héritage, des croyances aussi. On pense encore que le but de l’adulte, c’est d’obtenir l’obéissance de l’enfant. Il y a des choses à déconstruire."
Une Enfance sans violence s’associe notamment à l’association Te Feti’i afin d’organiser, samedi 23 mai, une marche blanche à Papeete, mais aussi dans les îles, en mémoire des "enfants qui n’ont plus la chance d’être en vie à cause d’une violence que l’on ne voit que trop tard".
Sur sa page Facebook, Te Feti’i cite quelques exemples de ces drames, qui ont endeuillé le fenua ces dernières années : "le petit A*, qui n’avait qu’un an et quinze jours lorsqu’il a succombé à un traumatisme cérébral" en 2015, "cette petite fille décédée après avoir été violemment secouée" en 2018, puis en 2023, ce "père qui a volontairement ôté la vie à son enfant de 3 ans pour faire souffrir sa mère" ou encore l’an dernier, "cette fillette de 7 ans qui a succombé après des mois de maltraitance, dénutrition et négligences dans un environnement censé la protéger". Sans oublier tous ceux qui ont "survécu de justesse" et dont les tribunaux et les médias se font régulièrement l’écho des calvaires endurés.
Rahei Thunot, présidente de l’association Te Feti’i, et Vanille Chapman, par ailleurs animatrice socio-culturelle et accompagnante en éducation, préparent un plaidoyer sur le sujet. Celui-ci sera remis aux autorités locales à l’issue de la marche blanche, qui doit se terminer devant la présidence.
Pour soutenir ses actions, l’association Une Enfance sans violence s’appuie sur les travaux de deux chercheurs de l’UPF, Lucile Hervouet et Loïs Bastide. La première, sociologue travaillant sur les violences intrafamiliales, a publié deux rapports et deux articles sur les violences sexuelles et les victimes d’inceste au fenua. Le second, maître de conférences en sociologie à l’UPF, a notamment écrit L’écologie des violences familiales en Polynésie française. Son programme de recherche sur le changement social polynésien établit que "la promiscuité et la dépendance matérielle entre corésidents constituent des facteurs de risque structurels, et non culturels, qui augmentent la probabilité de violence envers les enfants".
“Ce n’est pas qui nous sommes qui génère la violence. C’est dans quelles conditions nous vivons, précise Vanille Chapman. On porte une conviction soutenue par leurs travaux, c’est que la violence éducative n’est pas une spécificité culturelle. C’est un fait social structurel, qui est ancré dans des rapports de domination, qui sont liés parfois à l’âge, au genre ou au milieu social. Cela est confirmé par ces deux chercheurs."
Ces travaux révèlent plusieurs chiffres alarmants : "40 % des personnes interrogées au fenua déclarent avoir été victimes de violences physiques au sein de leur famille pendant leur enfance. En 2024, les violences intrafamiliales représentent 73 % des atteintes à l’intégrité physique enregistrées sur notre territoire", résume Vanille Chapman.
Dans les lieux de vie en collectivité, écoles, crèches et garderies, "quatre enfants sur dix sont exposés à des violences physiques ou psychologiques", selon une étude du ministère de l’Éducation en 2017 et l’Observatoire de la violence scolaire en Polynésie.
Du côté des violences sexuelles, "la prévalence des viols sur mineurs en Polynésie atteint 3,4 pour 10 000 habitants contre 2,6 pour 10 000 en métropole, soit environ 30 % de plus". Et "depuis 2020, les violences sexuelles signalées au fenua ont quasiment doublé par rapport à 2012, avec 429 cas rapportés en 2022. Plus de la moitié des victimes sont des mineurs", poursuit la directrice de développement de l’association.
Au niveau local, Vanille Chapman estime qu’il serait pertinent de mener de nouvelles études de terrain, afin de mettre à jour les données, recueillies dans un cadre souvent universitaire auprès d’un échantillon de personnes aujourd’hui adultes, pour "se rendre compte de l’ampleur du problème et faire émerger des solutions. On a des constats de terrain, le nombre de dossiers qui s’accumulent à la DSFE, le nombre de signalements… C’est en augmentation constante et c’est très compliqué à gérer. Mais, on n’a pas vraiment de chiffres sur lesquels s’appuyer. Pour prendre au sérieux la violence éducative, il faudrait mener des enquêtes de terrain."