
Nous sommes deux commissaires scientifiques. Marie Durand est anthropologue spécialiste du Vanuatu, des techniques et de la culture matérielle. Je suis historienne, directrice de recherche au CNRS, spécialiste de l’histoire de la colonisation, et j’ai beaucoup travaillé sur la Nouvelle-Calédonie et les sociétés coloniales.
L’idée était d’abord de faire sortir un fonds photographique vanuatais très peu montré, et également de souligner les liens entre la Nouvelle-Calédonie et le Vanuatu. Il existe des liens mélanésiens très anciens, mais aussi, pendant la période coloniale, des liens très forts : des colons d’ici, ou des fils de colons, sont partis chercher des terres aux Nouvelles-Hébrides ; des travailleurs engagés, notamment vietnamiens, ont été envoyés soit vers la Nouvelle-Calédonie, souvent dans les mines, soit vers le Vanuatu, plutôt dans les plantations.
Il y en a environ 110. L’essentiel vient des Archives de la Nouvelle-Calédonie, qu’il faut vraiment remercier. Sans elles, cette exposition n’aurait pas été possible. Ces photographies appartiennent aux ressources du pays : c’est important de les montrer ici, et de rappeler que l’on peut revenir à la photothèque pour les travailler.
Il existe d’autres fonds au musée du Quai Branly, aux Archives nationales d’Outre-mer à Aix-en-Provence, en Australie, en Nouvelle-Zélande ou aux États-Unis. Mais l’accès est parfois cher, long, très administratif. Les budgets de recherche ne permettent pas tout.

Parce que la photographie apporte autre chose. Nous avons écrit des livres où nous avons utilisé les photos comme illustrations. Ici, ce n’est pas le cas. Les photos ne servent pas à illustrer un propos : elles sont au cœur de l’exposition. Les textes viennent en appui, de façon sobre.
Il y a quand même un chemin de connaissance. Nous n’avons pas choisi une chronologie événementielle, avec 1878, puis 1917, etc. Nous avons construit l’exposition autour de thèmes : faire la guerre, habiter, travailler, circuler, croire, éduquer, soigner, surveiller et punir, s’habiller, fêter. Cela permet de regarder la vie quotidienne dans la situation coloniale.
Parce que toute colonisation commence par la guerre, sauf dans les endroits où il n’y avait personne, et je ne connais pas d’exemple où il n’y ait pas eu de conflit. La prise de terres et de souveraineté crée un rapport de force. La colonisation, ce sont aussi des bateaux, des canonnières, puis la possibilité de s’installer, de contraindre.
Ensuite, l’exposition avance vers les habitants, les façons d’habiter, le travail, les circulations. Les routes, les sentiers, les déplacements disent aussi quelque chose de l’enclavement, de la difficulté du pays pour les Européens, alors que les populations autochtones avaient leur propre circulation. Puis viennent les grands thèmes de la mission civilisatrice : croire, soigner, éduquer, surveiller, punir. Nous avons aussi travaillé sur l’habillement, parce que couvrir les corps a été un enjeu colonial. Et nous terminons par la fête, pour ne pas refermer cette période, marquée par la violence et l’injustice, uniquement sur la domination.
Il y en a plusieurs. Une photo à laquelle je suis très attachée montre une sortie de caféerie chez Lecomte, à Koné. On y voit des travailleurs, des hommes, des femmes, des enfants, des Kanak, des Vanuatais. On voit la pauvreté, la pénibilité sur les corps et dans les regards. Elle dit beaucoup du monde du travail et du fait qu’on oublie souvent que les Kanak ont été mis au travail par les réquisitions, les obligations diverses envers les colons.
J’ai ajouté une photographie prise dans une propriété où l’on voit des femmes vanuataises enchaînées. Le commentaire de l’époque est d’une violence extrême. On y voit le colon, le gendarme et ces femmes, dont une très jeune. Cette image dit la violence de genre, le système des contrats d’engagement et les punitions possibles. Ce sont des images difficiles, mais elles permettent de comprendre ce que produisait la domination coloniale.
Nous avons fait des choix. Par exemple, nous avons écarté certaines images de têtes coupées. D’abord parce qu’elles sont parfois mal documentées. Ensuite parce qu’il y a des descendants. On ne peut pas mettre, dans une exposition, une photo d’habillement ou de fête, puis soudain une tête coupée, comme si tout était équivalent.
Cela mérite une présentation spécifique, une explication, une réflexion. Dans un dialogue postcolonial, il faut faire attention aux victimes, aux familles, à la façon dont on montre les choses. Sinon, on risque de replacer le visiteur dans une position de voyeur.

Elles montrent d’abord que tout le monde n’est pas ensemble. Il y a peu de photos où les groupes sont véritablement mêlés. Chacun vit souvent dans son lieu, son espace. Les images disent un pays très ségrégué, spatialement et statutairement.
Il y avait des interdictions de circulation, des couvre-feux, des statuts différents. Les travailleurs engagés ne pouvaient pas quitter leur employeur. Les Kanak étaient soumis à l’indigénat. Les condamnés et les anciens condamnés étaient contrôlés par l’administration pénitentiaire. C’était une société composite, mais prise dans un carcan administratif et colonial, avec une hiérarchie des races et des statuts.
Le Vanuatu n’a pas été colonisé de la même manière. C’était un condominium franco-britannique, avec très peu de contrôle effectif du territoire, sauf dans certains lieux. Les planteurs ont utilisé des travailleurs, mais les Ni-Vanuatais étaient chez eux, mobiles, et les colons étaient souvent isolés sur leurs propriétés.
La Nouvelle-Calédonie, elle, est un cas très singulier. C’est une colonisation avec un bagne peuplant, pensé pour créer une société d’exil définitif et une paysannerie issue du pénal. L’emprise territoriale et administrative y a été beaucoup plus forte. Le degré de contrôle n’est pas comparable. Au Vanuatu, l’absence de contrôle permet aussi des violences très fortes, notamment sur les travailleurs engagés, mais les colons restent dépendants d’un pays qu’ils maîtrisent moins.
Justement, beaucoup d’entre elles ne sont pas hors sol. Elles sont belles, mais elles disent aussi les violences insidieuses. Les habitats des condamnés, les conditions de travail dans les mines, les scènes où des travailleurs sont observés par un colon blanc : tout cela parle.
La force de l’exposition est de confronter des mondes. On voit une grande maison coloniale, puis celle très pauvre d’un petit colon, des enfants pieds nus, des habitats traditionnels kanak ou ni-vanuatais, des camps de travailleurs. Cette confrontation dit quelque chose des écarts de vie, des classes sociales, des statuts, des rapports de domination.

Je souhaite tendre un miroir sur le passé. Donner une image du monde ancien sur lequel s’adosse le présent. Et ce monde n’est pas si ancien. C’est celui des arrière-grands-parents, parfois des grands-parents. Beaucoup de mémoires sont encore vives.
On ne peut s’appuyer que sur une histoire juste. Il peut y avoir des débats, mais on ne peut pas être dans le déni. Un certain nombre de difficultés actuelles sont liées à ce passé. Pour penser le pays aujourd’hui, pour transmettre aux enfants, pour entrer dans une possibilité de pardon, de réconciliation, il faut assumer ce passé dans toute sa complexité.
Oui. Les choses ont évidemment évolué depuis 1946. Mais les héritages sont lourds. On ne les comprendra, on ne les apaisera et on ne les corrigera qu’avec une très bonne connaissance du passé.
La Nouvelle-Calédonie a été construite sur des inégalités structurelles, sur une société très ségrégée. La difficulté à faire société, à faire destin commun, vient aussi de là. On ne demande pas aux descendants d’être responsables de ce qu’ont fait leurs parents ou leurs grands-parents. En revanche, ils sont responsables de ce qu’ils racontent de cette histoire. La réconciliation ne peut se faire que sur une base de reconnaissance. Dire les choses est déjà réparateur.
On m’a dit qu’il faisait peur à certains. Pourtant, l’exposition est bien bornée chronologiquement : elle porte sur le moment de la colonisation formelle, lorsque le système était en emprise maximale. Nous ne sommes plus dans ce cadre. Mais nous sommes encore dans ses effets, ses échos, ses habitudes, certaines formes d’administration et des structures d’inégalité.
C’est pour cela qu’il faut regarder cette histoire. Non pour rester prisonnier du passé, mais pour comprendre ce qu’il continue de produire.