
Dans la pièce centrale du musée, les visiteurs tournent autour de la cage vitrée, en quête d’un repère. "Nous, on est ici", indique un homme, en pointant le bâtiment qui abrite aujourd’hui le site historique de l’île Nou. Autour, des dizaines de construction du bagne reconstituées forment une imposante maquette, panorama exhaustif du Nouville de la fin du XIXe siècle.
Une pièce unique, inaugurée vendredi 22 mai par l’Association témoignage d’un passé (Atup), en présence de représentants politiques et des partenaires du projet. La concrétisation de longues années de travail et de recherches historiques. À l’origine, la maquette avait été conçue par René Renneteau, à la fin des années 1980, en s’inspirant des travaux de Marcel Pétron, artiste-peintre qui s’était pris de passion pour le bagne calédonien et en avait tiré un livre, intitulé L’île Nou, publié en 1987. "À cette époque, il n’existe encore rien sur Nouville pour évoquer la transportation", raconte Yves Mermoud, président d’Atup.
À Nouméa, "on ne pouvait même pas évoquer la colonisation", rappelle l’historien Louis-José Barbançon. C’est donc naturellement que l’œuvre prend la direction de Bourail, où elle rejoint les collections du musée créé par Yves Rieu en 1986. "Durant 40 ans la maquette va côtoyer la célèbre guillotine dans l’ancienne fromagerie", raconte Yves Mermoud. "C’est le fruit d’une collaboration entre Jean-Pierre Aïfa [à l’époque maire de Bourail NDLR] et Jean-Marie Tjibaou", précise Louis-José Barbançon, qui estime que Bourail, et la Brousse en général, ont "donné l’exemple à ce pays" en ouvrant la voie à la préservation du patrimoine bagnard.

En 2021, peu après l’ouverture du musée du bagne de Nouville, une demande est adressée à la mairie de Bourail pour que la maquette puisse rejoindre le lieu dont elle s’inspire. En échange, l’Association témoignage d’un passé offre à la municipalité les cartes des concessions rurales et urbaines des 11 districts de Bourail. "On est gagnants, estime aujourd’hui le maire, Patrick Robelin, présent à l’inauguration. Avec ces cartes, les Bouraillais pourront savoir où vivaient leurs ancêtres. On parle quand même de 1 500 bagnards qui sont passés par notre commune."
Le projet est finalement retardé puis compromis par les émeutes de 2024 et les lourdes pertes subies par l’association, notamment l’incendie de la Villa-musée de Païta et du dock des collections, à Normandie. L’Atup décide alors de répondre à un appel à projet portant sur la valorisation du patrimoine des Outre-mer. Une subvention d’1,8 million de francs lui est attribuée dans le cadre d’un projet de valorisation numérique de ses œuvres. Cette dotation, additionnée à une aide de la province Sud, permet à l’association d’engager la restauration de la maquette.
Un an de travail, confié à l’artiste Philip Markham. En parallèle, "un gros travail de recherches mené par Louis José Barbançon et Adèle Simon", directrice du site historique de l’île Nou, permet de corriger les multiples erreurs contenues dans la maquette originale. "On aurait pu repartir de zéro, ça aurait peut-être représenté moins de boulot, mais nous aurions perdu quelque chose d’essentiel : la filiation, estime Louis-José Barbançon. On oublie trop facilement ceux qui étaient avant nous, et dont nous sommes les héritiers."

Une fois la maquette restaurée, il restait à la rendre interactive, afin de coller à l’ambition de l’appel à projets mais aussi "aux attentes de nos visiteurs", souligne Yves Mermoud. Soutenu par le haut-commissariat, l’Atup a pu acquérir une borne interactive. Le plan a été entièrement numérisé. Les visiteurs peuvent ainsi naviguer à travers l’ancien bagne, en sélectionnant différents lieux et bâtiments qui s’ouvrent, chacun, sur un diaporama de photographies d’époque et un texte explicatif, disponible en français et en anglais. "La juxtaposition de deux savoir-faire", salue Louis-José Barbançon.
"Nous n’en sommes pas encore aux expériences artistiques immersives que l’on voit dans les grands musées internationaux, relativise Yves Mermoud. Mais on continue de rêver. Un jour peut-être quand notre pays aura retrouvé sa stabilité et une situation budgétaire plus favorable…"
Une volonté partagée par Gil Brial, deuxième vice-président de la province Sud, qui voit dans l’inauguration de cette visite virtuelle "les prémices d’une nouvelle étape pour un projet plus immersif et ludique, car notre jeunesse a besoin de connaître son histoire". Pour Christopher Gygès, porte-parole du gouvernement, l’Association témoignage d’un passé est d’ores et déjà parvenue "à faire du bagne une véritable fierté".
