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Léa Douchet : "On peut prédire le risque épidémique de leptospirose trois mois auparavant"
Propos recueillis par Marion Durand pour Outremers360 | Crée le 20.06.2026 à 11h30 | Mis à jour le 20.06.2026 à 11h30

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Bretonne d’origine, Léa Douchet a été distinguée, le 8 octobre dernier, par le prix des jeunes talents l’Oréal-Unesco. Photo Georges Ge / Outremers360
Analyser le climat pour prédire les épidémies à venir. C’est tout le travail de la mathématicienne Léa Douchet, post-doctorante à l’université de Nouvelle-Calédonie et à l’Institut de recherche pour le développement (IRD). La chercheuse a notamment mis en place un outil permettant d’anticiper les risques saisonniers de leptospirose. Une interview de notre partenaire Outremers360.

Vous êtes spécialiste des maladies dites " climatosensibles ". Quel est le lien entre maladie et climat ?

Une maladie climatosensible est une maladie dont la dynamique est impactée par le climat c’est-à-dire que l’environnement est déterminant dans sa présence ou sa diffusion. Certaines maladies ont un lien très fort avec le climat soit parce qu’elles font intervenir un animal soit parce qu’elles sont présentes dans l’environnement.

Quelles sont ces maladies " climatosensibles " ?

Les maladies vectorielles comme les arboviroses liées aux moustiques et aux tiques (paludisme, dengue, zika, etc.) sont des maladies climatosensibles car les insectes vecteurs sont sensibles aux conditions environnementales. Les moustiques, par exemple, sont plus nombreux lorsqu’il pleut ou lorsqu’il fait chaud. La leptospirose est aussi une maladie climatosensible, elle est présente dans les sols et se répand dans l’eau via l’urine des rats. Moi je travaille spécifiquement sur ces deux maladies : la dengue au Cambodge et la leptospirose à l’échelle des îles du Pacifique : Fidji, Nouvelle-Calédonie, Wallis-et-Futuna et Polynésie française.

Le climat peut-il aussi influencer l’immunité des personnes ?

Le climat a aussi un effet sur la population humaine car il impacte l’immunité des hommes et des femmes. Par exemple, notre immunité est différente lorsqu’il fait froid, on est plus fragile, souvent malade. Quand on est plus faible, on tombe plus facilement malade. Aussi, quand il fait froid, les personnes sont plus souvent rassemblées dans des zones fermées favorisant la proximité et donc la transmission des maladies. Mais le froid peut aussi être bénéfique, on se couvre généralement davantage, ce qui laisse moins d’espace disponible à piquer sur le corps.

Ainsi, plusieurs facteurs entrent en compte quand on analyse les liens entre climat et maladies, ils sont souvent imbriqués et cela peut amener à l’apparition d’épidémies. Le climat peut donc impacter l’environnement, les habitats, les animaux, les pathogènes, les humains…

La leptospirose est par exemple mal connue, difficile à diagnostiquer.

La recherche s’intéresse-t-elle beaucoup à ces maladies climatosensibles ?

Certaines maladies sont plus connues que d’autres. Mais on peut dire que les maladies climatosensibles touchent souvent des pays émergents ou situés dans les zones intertropicales donc elles sont peu étudiées par les grands centres de recherche. Malheureusement c’est vers ces centres que sont dirigés la plupart des financements. La leptospirose est par exemple mal connue, difficile à diagnostiquer et peu présente en Europe. Elle est au contraire très présente dans les Outre-mer et en Asie du Sud est c’est pourquoi on s’y intéresse.

Comment le climat joue-t-il un rôle sur les épidémies de leptospirose ?

La leptospirose provient d’une bactérie qui se multiplie dans les reins des rats ou dans ceux de mammifères présents dans l’environnement. En urinant, ces animaux répandent la maladie dans les sols. Si on parle des animaux sauvages, leur population est souvent régulée par le climat car ce dernier a un impact sur la disponibilité de la nourriture. Par exemple, sur des terrains très secs où tout est desséché il n’y a pas de nourriture donc il n’y a pas de rats. Lorsqu’il y a des inondations, les fortes pluies peuvent aussi inonder les terriers, faire bouger les populations ou même les réduire. Ainsi, si les pluies participent à réduire les populations, la leptospirose se diffuse moins.

Comme je le disais précédemment, le climat modifie aussi les comportements. Lorsqu’il fait chaud, on va plus souvent se baigner, faire des randonnées, marcher… Ce sont autant de possibilités pour se contaminer. Alors qu’en période plus fraîche, on reste davantage chez soi.

Y a-t-il des saisons plus propices pour les maladies climatosensibles ?

On a découvert que la saisonnalité a un fort impact sur la présence de la leptospirose dans les îles du Pacifique. C’est pendant la saison des pluies que la maladie est la plus présente et c’est la même chose pour Fidji, la Nouvelle-Calédonie, Wallis et Futuna et la Polynésie française.

Comment vos découvertes aident-elles les pouvoirs publics ?

Le problème de la science en général est de transférer les résultats vers les gestionnaires qui sont en dehors du monde de la recherche. Je pense que notre travail est précurseur dans le domaine car on a voulu depuis le départ que nos travaux puissent être mis en pratique sur le terrain. On a développé un outil de suivi des épidémies qui intègre des prédictions plusieurs mois à l’avance. En analysant le climat via notre outil, on peut donc prédire le risque épidémique trois mois auparavant. Le modèle que j’ai développé est opérationnel pour la leptospirose, nous travaillons actuellement à l’élaboration du modèle pour la dengue, c’est la suite de mon travail.

On peut dire que le changement climatique aura des effets sur l’émergence de certaines maladies ;

À qui servira concrètement cet outil ?

Aux gestionnaires de santé des différents territoires. Par exemple, en Nouvelle-Calédonie, il pourra être utilisé par la Direction des affaires sanitaires et sociales (Dass). Notre objectif est de leur fournir un outil qui va leur apporter de l’information sur les possibles épidémies à venir afin de les aider à les anticiper pour mieux les gérer.

Le changement climatique a-t-il un impact sur l’émergence des maladies ?

C’est ce qu’on estime. On peut dire que le changement climatique aura des effets sur l’émergence de certaines maladies mais ça reste difficile à caractériser car il est déjà très dur de prédire les événements climatiques. Tous les signes montrent néanmoins qu’il y aura des modifications à l’avenir. On observe déjà une modification de la distribution spatiale des maladies. Par exemple, la dengue a fait son apparition en France hexagonale, ce n’était pas le cas il y a quelques années, ça pourrait être lié au changement climatique.

L’Organisation météorologique mondiale annonce l’arrivée du phénomène El Niño, un phénomène de variation de température dans l’océan Pacifique qui entraîne des événements extrêmes dans de nombreuses régions du monde. Cela-vous inquiète-t-il ?

Dans le Pacifique, on parle beaucoup d’El niño. En Nouvelle-Calédonie, le phénomène implique surtout des sécheresses. Dans ce sens, on s’attend à moins de cas de leptospirose. Mais dans les régions où El niño induit des fortes pluies, comme dans l’Est du Pacifique, il pourrait y avoir plus d’épidémies.

En Nouvelle-Calédonie, il y a une vraie proximité avec les gestionnaires.

En tant que chercheuse, pourquoi avoir choisi de travailler en Nouvelle-Calédonie ?

Je me suis retrouvée en Nouvelle-Calédonie un peu par hasard. J’ai choisi de travailler sur les maladies climatosensibles car j’aime comprendre les liens entre la santé humaine et l’environnement. Ces maladies sont particulièrement présentes dans la zone tropicale donc j’ai d’abord travaillé à distance avec des chercheurs calédoniens mais j’ai fini par les rejoindre pour être directement sur le terrain. J’ai aussi travaillé durant six mois à La Réunion, pour mon stage de fin d’études. C’est au Cirad (le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) que j’ai découvert les maladies climatosensibles, je travaillais sur le cycle de vie du moustique-tigre, vecteur de la dengue et du chikungunya.

Pourquoi les Outre-mer sont-ils des terrains de recherche intéressants ?

Ils sont intéressants sur plein d’aspects. D’abord, le mode de vie ultramarin est particulier quand on s’intéresse aux maladies climatosensibles : on vit beaucoup à l’extérieur, en contact constant avec la nature. C’est important de comprendre ces habitudes des populations pour analyser la transmission via les comportements humains.

Il y a aussi une vraie proximité avec les gestionnaires, c’est plus facile ici de trouver la bonne personne avec qui partager les données et les résultats de nos recherches. Je dirais qu’il y a, notamment en Nouvelle-Calédonie, moins de grades hiérarchiques à monter pour s’adresser aux bonnes personnes. Le contact est plus facile, le territoire est plus petit donc c’est moins difficile d’identifier les gens. Pour les chercheurs, c’est très important d’avoir des retours pour développer des outils utiles et fonctionnels.

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