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[MAGAZINE] GenZ et ados face aux réseaux sociaux
L Calédonie / Patricia Calonne | Crée le 02.08.2026 à 14h00 | Mis à jour le 02.08.2026 à 14h00

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La génération Z est née avec Internet, quand la génération Alpha est née avec un smartphone dans le berceau. Des jeunes qui ont grandit avec les réseaux sociaux. Photo Bruno Fortin / L Calédonie
Face à la montée des problématiques liées à l’addiction aux écrans chez les adolescents, la France s’apprête à franchir un cap en limitant l’accès des plus jeunes aux plateformes numériques. Une mesure saluée par certains parents et spécialistes, mais qui soulève aussi de nombreuses questions. Les réseaux sociaux sont-ils réellement responsables du mal-être des adolescents ou ne font-ils qu’amplifier des fragilités déjà présentes ? Un dossier de notre partenaire le magazine L Calédonie.

"Je pensais que le plus difficile serait l’alcool, les sorties ou les fréquentations. Je n’avais pas imaginé devoir me battre contre un téléphone." Comme de nombreux parents, cette mère d’adolescente résume en une phrase l’un des grands défis éducatifs de notre époque. Longtemps perçus comme de simples outils de communication ou de divertissement, les réseaux sociaux sont désormais devenus un sujet de santé publique et de débat politique majeur.

En France, l’idée d’interdire l’accès à TikTok, Instagram, Snapchat ou X aux moins de 15 ans s’est progressivement imposée dans le débat national, portée à la fois par des élus, des médecins, des psychologues et une partie croissante des parents. En 2026, le gouvernement français a franchi une étape décisive. Soutenue par Emmanuel Macron, une proposition de loi prévoit l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, avec obligation de vérification de l’âge par les plateformes.

Le texte s’inscrit dans un mouvement international plus large : l’Australie a déjà interdit les réseaux sociaux aux moins de 16 ans, plusieurs États américains ont adopté des mesures similaires et l’Union européenne accentue la pression sur les géants du numérique pour mieux protéger les mineurs. Mais derrière cette volonté politique se cache une question plus profonde : les réseaux sociaux sont-ils devenus incompatibles avec le développement psychologique des adolescents ?

Une génération élevée par les algorithmes

Ce qui inquiète aujourd’hui les spécialistes n’est plus seulement le temps passé devant les écrans. C’est la logique même des plateformes : captation de l’attention, exposition permanente au regard des autres, dépendance aux mécanismes de récompense et comparaison sociale incessante. Le psychologue américain Jonathan Haidt, devenu l’une des figures centrales du débat international, établit un lien direct entre l’explosion des troubles anxieux chez les adolescents et l’arrivée massive des smartphones et des réseaux sociaux au début des années 2010.

Dans un entretien accordé au journal Le Monde, il affirme : "Tout ce qui est nécessaire au développement des enfants s’évanouit " Selon lui, les réseaux sociaux ont progressivement remplacé le jeu libre, les interactions physiques, l’autonomie progressive et l’apprentissage du risque réel. Les adolescents évolueraient désormais dans une forme de "surveillance émotionnelle permanente", où chaque photo, chaque opinion et parfois même chaque silence deviennent potentiellement un jugement public.

Même constat du côté du psychiatre et psychanalyste français, Serge Tisseron, spécialiste reconnu des usages numériques. Depuis plusieurs années, il rappelle que les écrans ne sont pas dangereux en eux-mêmes. Ce qui pose problème, selon lui, c’est l’absence de limites, de cadre et d’accompagnement.

Une réponse politique à une angoisse collective

L’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans répond aussi à une inquiétude plus large de la société face à une jeunesse perçue comme plus fragile, plus anxieuse et davantage exposée à la violence numérique. Le gouvernement français justifie cette mesure par plusieurs risques identifiés : le cyberharcèlement, l’exposition à des contenus violents ou sexuels, la désinformation, les troubles du sommeil, l’addiction comportementale, la baisse de l’attention, l’augmentation des symptômes anxieux et dépressifs.

Le projet prévoit notamment une vérification obligatoire de l’âge, la suspension des comptes des moins de 15 ans et un accord parental pour certaines plateformes. L’idée d’un "couvre-feu numérique" pour les adolescents plus âgés a également été évoquée. Pour beaucoup de parents, cette volonté politique arrive presque comme un soulagement. "Les écrans sont un vrai poison quotidien", confie un papa qui reconnaît ne plus savoir comment réagir face à ce qu’il qualifie également de "vrai problème sociétal". "On a l’impression d’être toujours en train de négocier, renchérit Marine, maman de deux jeunes de 15 et 17 ans. On fixe des règles, puis on passe notre temps à vérifier qu’elles sont respectées." "Ce qui m’angoisse, ce n’est pas ce qu’il me montre. C’est ce qu’il ne me montre pa ", s’inquiète une autre maman d’un ado de 17 ans. Ces témoignages reflètent un sentiment largement partagé : celui d’une perte de contrôle face à un univers numérique qui évolue plus vite que les repères éducatifs traditionnels.


Tous les moments sont instagrammables, au point parfois de vivre une pression intense face au devoir d’alimenter son compte. Photo Bruno Fortin / L Calédonie

Les limites d’une interdiction

Pour autant, de nombreux chercheurs rappellent qu’une interdiction seule ne suffira probablement pas. D’abord parce qu’elle sera techniquement difficile à appliquer. Les adolescents contournent déjà facilement les limites d’âge grâce aux faux profils, aux VPN ou aux comptes partagés. Ensuite parce que les réseaux sociaux remplissent également certaines fonctions importantes dans la vie des jeunes : sociabilité, construction identitaire, sentiment d’appartenance etc. "J’aimerais qu’ils discutent avec moi au lieu de tout interdire, s’agace Kenny, 15 ans. Certains adultes parlent des réseaux sociaux comme si c’était uniquement mauvais alors que c’est aussi là qu’on parle avec nos amis." "Je me demande souvent où se situe la frontière entre protection et isolement", s’interroge Pauline, maman d’une jeune ado de 14 ans.

Accompagner plutôt qu’interdire

Pour Grégoire Thibouville, docteur en psychologie à Nouméa, les réseaux sociaux ne créent pas à eux seuls les fragilités psychologiques des adolescents, mais ils les amplifient. "L’adolescence est une période de turbulences, de remaniement identitaire où les réseaux sociaux vont effectivement amplifier, accélérer et rendre plus visibles les fragilités psychologiques de nos jeunes." Concernant l’interdiction avant 15 ans, il estime qu’elle possède avant tout une valeur symbolique : "Cette interdiction a, avant tout, une valeur de protection symbolique et éducative. Elle nous rappelle qu’un jeune adolescent n’a pas toujours les ressources psychiques pour gérer la comparaison, l’exposition de soi, les contenus violents ou sexualisés, le cyberharcèlement, l’addiction au scroll et la pression de la popularité."

Mais il met en garde contre une approche uniquement répressive : "Faut-il interdire ? La véritable question est plutôt : comment accompagne-t-on nos jeunes à l’entrée dans le monde numérique ? Sans éducation émotionnelle, sans parole familiale, sans limites cohérentes, sans adultes eux-mêmes régulés, l’interdiction devient fragile. Elle peut même renforcer les pratiques cachées." Selon lui, les adolescents rencontrent aujourd’hui davantage de difficultés à construire leur identité indépendamment du regard extérieur. "On observe chez beaucoup d’adolescents une difficulté à construire leur identité sans validation extérieure : likes, vues, commentaires, comparaison corporelle, popularité visible."

Les parents face à leurs propres contradictions

Car les adolescents ne sont pas les seuls concernés. "Je demande à mes enfants de décrocher de leur téléphone alors que je regarde le mien toute la journée, reconnaît Marine. On critique les écrans mais nous sommes les premiers à vivre avec. Comment expliquer à un ado qu’il doit se déconnecter quand il nous voit répondre à des messages en permanence ?" Le psychologue partage ce constat : "Notre société des adultes est déjà traversée par les mêmes logiques : besoin d’être vu, réactivité permanente, dépendance aux notifications, difficulté à supporter l’ennui. Les adultes demandent parfois aux jeunes de se limiter alors qu’eux-mêmes consultent leur téléphone à table, au travail, en voiture ou dans les moments familiaux, voire intimes." Autrement dit, les adolescents reproduisent aussi les comportements qu’ils observent.

Un ado sans réseaux sociaux

Mais concrètement, combien de temps nos ados passent sur les réseaux sociaux : "Toute la journée, en fonction de mes cours, et le soir", répondent en chœur trois jeunes nouméens, Camille, 21 ans, Clara, 20 ans et Valentin, 16 ans. Entre cinq et sept heures par jour au minimum. Une réponse qui illustre à quel point les réseaux sociaux sont devenus un prolongement naturel de la vie sociale des jeunes générations. Que regardent-ils ? "Des trends que je reproduis en faisant des montages, je poste des photos ou vidéos de mes voyages, même des photos d’archives. Ça fait plein de vues", raconte Clara. "Je scrolle des vidéos, des stories, j’envoie des flammes sur Snapchat… ça me permet de rester en contact avec mes potes", ajoute Camille. En 2026, ne pas avoir Instagram, TikTok ou Snapchat à 14, 15 ou 21 ans relève presque de l’exception sociale.


Les réseaux sociaux ne sont plus un simple prolongement de la vie sociale : ils sont devenus l’environnement dans lequel cette vie se construit. Photo Bruno Fortin / L Calédonie

Dans de nombreux collèges et lycées, les réseaux sociaux ne sont plus seulement des outils : ils sont devenus une extension de la vie adolescente elle-même. Les discussions commencent en classe, se poursuivent sur WhatsApp, explosent sur TikTok et se terminent parfois à deux heures du matin dans un groupe Snapchat.

Qu’arrive-t-il à l’adolescent dont les parents décident de rester en dehors de cet univers numérique ? Pendant longtemps, l’absence de réseaux sociaux était associée à une forme de retard technologique. Aujourd’hui, elle commence aussi à être perçue autrement : comme un choix de protection, de résistance, voire de santé mentale. "En 2026, un adolescent sans réseaux sociaux peut effectivement être protégé de certains risques : comparaison permanente, cyberharcèlement, surexposition de soi, dépendance à la validation extérieure, perte du sommeil, anxiété liée aux notifications, développe Grégoire Thibouville. Mais il peut aussi ressentir une forme de décalage social : peur de "rater quelque chose", difficulté à suivre les dynamiques de groupe, impression d’être en marge d’un langage collectif avec ses pairs. Toute la difficulté psychoéducative est là : comment protéger sans isoler ?"

"Si vous n’y êtes pas, vous êtes mis de côté"

Le problème est que les réseaux sociaux ne servent plus uniquement à publier des photos. Ils structurent désormais les interactions sociales adolescentes. Le pédopsychiatre Marcel Rufo rappelait déjà que l’adolescence est une période où "l’appartenance au groupe" devient essentielle dans la construction identitaire. Or, ce groupe existe aujourd’hui autant en ligne que dans la réalité physique.

Dans un dossier publié par l’Université Paris-Saclay consacré à la santé mentale des adolescents, Olivier Bonnot, pédopsychiatre spécialisé en troubles du neurodéveloppement et professeur à l’Université Paris-Saclay résume brutalement la situation : "Si vous n’y êtes pas, c’est que vous êtes carrément mis de côté." Autrement dit : ne pas être sur les réseaux peut entraîner un sentiment d’exclusion réel. On rate les invitations, les codes, les blagues, les polémiques, les dernières photos postées, les micro-conversations permanentes qui construisent désormais la sociabilité adolescente. Pour certains jeunes, cela crée une solitude paradoxale : être physiquement entouré mais socialement absent. "L’enjeu est d’apprendre progressivement aux adolescents à construire une relation plus consciente au numérique. Un adolescent résiste mieux à la pression numérique lorsqu’il comprend ce qu’elle produit psychiquement : comparaison, dépendance affective, besoin d’approbation, peur du rejet, appuie Grégoire Thibouville. La simple interdiction, sans dialogue ni compréhension, risque d’être vécue comme une exclusion imposée par les adultes."

Une génération épuisée par l’exposition permanente

Pourtant, de plus en plus de psychologues et psychiatres observent aussi les effets délétères de cette hyperconnexion. L’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire) a publié en 2026 un rapport massif de plus de 500 pages sur les effets des réseaux sociaux sur les 11 – 17 ans. Le constat est préoccupant : troubles du sommeil, anxiété, dévalorisation de soi, amplification de troubles psychiques préexistants… "L’exposition numérique est une source de fatigue supplémentaire pour de plus en plus de nos jeunes face à l’obligation implicite et continue de se montrer heureux, beaux, intéressants ou performants. Beaucoup décrivent une pression invisible : répondre vite, publier, maintenir une image, surveiller les réactions des autres. Derrière l’hyperconnexion, on observe parfois une grande solitude psychique", décrypte Grégoire Thibouville.

Le psychiatre Serge Tisseron, spécialiste des écrans, rappelle que le problème n’est pas seulement le contenu, mais la logique même des plateformes : "Les réseaux sociaux exploitent les vulnérabilités propres à l’adolescence."


Le smartphone est omniprésent. Photo Bruno Fortin / L Calédonie

C’est en effet une période de fragilité identitaire : besoin de reconnaissance, peur du rejet, hypersensibilité au regard des autres, recherche permanente d’appartenance. Or les réseaux sociaux transforment ces mécanismes psychologiques en économie de l’attention : likes, vues, commentaires, validation sociale quantifiée, comparaison permanente. Donc, est-il encore possible aujourd’hui de construire une identité stable sans passer par l’exposition de soi sur les réseaux sociaux ? "Oui, répond notre psy, mais cela devient de plus en plus difficile dans une société où la visibilité est souvent confondue avec l’existence sociale. Une identité stable se construit normalement dans la durée, dans les expériences réelles, les liens affectifs, les contradictions, les échecs, l’intimité et la réflexion personnelle. Or les réseaux favorisent souvent l’instantanéité, la réaction rapide et l’identité "mise en scène". Le risque n’est pas seulement narcissique. Il est aussi existentiel : si l’on dépend trop du regard extérieur pour se sentir exister, alors l’identité devient fragile, fluctuante et vulnérable aux variations de l’audience."

La Gen Z : première génération façonnée par les plateformes

D’abord centré sur les adolescents, le débat s’étend désormais à toute une génération – la Gen Z- née avec Internet, élevée avec le smartphone et entrée dans l’âge adulte sous le regard permanent des plateformes. Jamais une génération n’a autant communiqué. Et paradoxalement, jamais les indicateurs de détresse psychologique n’ont semblé aussi élevés. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les troubles anxieux et dépressifs figurent aujourd’hui parmi les principales causes de maladie et de handicap chez les adolescents et les jeunes adultes (who.int).

Pour de nombreux chercheurs, impossible désormais d’ignorer le rôle joué par les réseaux sociaux dans cette évolution. Ils ne sont plus un simple prolongement de la vie sociale : ils sont devenus l’environnement dans lequel cette vie se construit. Instagram influence l’image du corps. TikTok accélère les tendances émotionnelles. Snapchat entretient la logique de présence permanente. LinkedIn lui-même transforme désormais l’identité professionnelle en vitrine personnelle. "Trop de jeunes de la Gen Z semblent vivre sous une pression constante de performance et de visibilité, insiste Grégoire Thibouville. Il ne suffit plus d’être : il faut montrer qu’on vit, qu’on réussit, qu’on voyage, qu’on s’épanouit, qu’on est heureux. Même les moments censés être spontanés deviennent parfois des contenus potentiels."

Le sociologue français David Le Breton parle d’une génération confrontée à une "surexposition de soi", où l’individu devient à la fois acteur, spectateur et produit de sa propre image sociale. Le cœur du problème réside dans la logique même des plateformes. Les réseaux sociaux ne sont pas conçus pour rendre heureux, mais pour retenir l’utilisateur le plus longtemps possible.

La psychiatre et neuroscientifique américaine Anna Lembke, spécialiste des addictions comportementales à Stanford, explique dans ses travaux que les applications exploitent directement les circuits cérébraux de la récompense : "Le smartphone moderne est devenu la seringue hypodermique du comportement." (Dopamine Nation, 2021) Likes, scroll infini, notifications, vidéos courtes : chaque interaction déclenche de petites décharges de dopamine, créant une forme de dépendance comportementale.

Hyperconnexion et solitude : le grand paradoxe

L’un des paradoxes majeurs des réseaux sociaux est qu’ils augmentent parfois le sentiment d’isolement. Les interactions numériques donnent une impression de lien permanent, mais elles remplacent souvent les conversations longues, la présence physique, les moments d’ennui, la solitude constructive ou les relations profondes.

Le psychologue Jonathan Haidt, devenu une référence mondiale sur le sujet, parle d’une "reconfiguration de l’enfance et de la jeunesse par le téléphone". Dans The Anxious Generation, il affirme : "Une génération entière a basculé d’une enfance fondée sur le jeu à une enfance fondée sur le téléphone." Selon lui, cette mutation a profondément fragilisé l’attention, l’autonomie émotionnelle, la capacité à gérer le conflit réel et la confiance sociale.

Pourtant, les réseaux sociaux ne sont pas uniquement synonymes de risques : ils permettent aussi l’expression, la créativité, le militantisme, le soutien communautaire, l’accès à l’information et parfois même la lutte contre l’isolement. La question n’est donc peut-être plus seulement : faut-il interdire ? Mais plutôt : comment apprendre à vivre dans un monde où l’attention humaine est devenue une ressource économique exploitée en permanence ? Car derrière les écrans, c’est peut-être une interrogation beaucoup plus vaste qui se pose désormais à toute une génération : comment apprendre à exister lorsque tout pousse à se montrer ?

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