
Enlisé depuis plusieurs années, et au centre de beaucoup d’interrogations ces dernières semaines, le projet de CBD thérapeutique a connu un coup d’accélérateur depuis fin juillet. L’entreprise californienne CBD Seed Labs a été accueillie au fenua pour former, pendant deux jours à Tahiti puis à Moorea, les neuf producteurs retenus.
Deux variétés de son catalogue seront expérimentées : "ACDC" et "Mountain Mango", aux côtés d’une troisième semence américaine, "Painted Lady", et de deux variétés européennes, "Midwest" et "Enectarol".
Le ministère et la direction de l’agriculture annoncent que les commandes sont passées et espèrent une réception et une répartition des semences d’ici à la fin de l’année. Un calendrier encore vague, qui ne devrait, selon eux, pas compromettre les premières récoltes, programmées au premier semestre 2027.
Tetia Peu, ingénieure agronome chargée du dossier, détaille déjà la suite : dès la livraison, l’expérimentation s’étendra sur dix à douze mois. Les fleurs issues de cinq séries de récoltes seront prélevées puis analysées afin de déterminer le moment exact où la concentration en THC commence à s’emballer – et, surtout, la fenêtre idéale pour récolter sans franchir le seuil de 0,3 %.
Ce travail doit aboutir à un protocole suffisamment précis pour permettre l’émergence d’une "filière du chanvre" polynésienne, tournée vers le marché local, mais aussi vers le national et l’international, d’après le ministre de l’Agriculture Taivini Teai. Chez CBD Seed Labs, le lancement de la phase pilote déclenche un vif enthousiasme. Son dirigeant, Moses Levin, assure que le climat polynésien "ajoute au potentiel de la plante", et entrevoit déjà "un produit de haute qualité", susceptible de donner naissance à "un marché à succès".
Sur le terrain, le discours est nettement moins chatoyant de la part d’agriculteurs, inquiets et dans l’attente. D’autant que la majorité a engagé des sommes importantes. Il a fallu préparer les exploitations, installer des enclos et des caméras, aménager des espaces capables d’accueillir les futures cultures en pots ou sous serre.
Ceux qui souhaitent planter en pleine terre devront aussi financer eux-mêmes les études nécessaires pour vérifier que les métaux lourds présents dans les sols ne contaminent pas les végétaux. Une mauvaise surprise pour certains d’entre eux.
Et même si les graines arrivent prochainement, une autre difficulté se profile : l’organisation des prélèvements. Une partie des cultures doit être implantée aux Marquises, aux Australes ou dans les Tuamotu. Comment garantir, dans ces archipels éloignés, que les agents de la direction de l’agriculture pourront intervenir avant que la teneur en THC ne dépasse la limite ? D’autant plus que tout plant non conforme devra être détruit. À cette incertitude logistique s’ajoute celle des débouchés. Selon certains producteurs, aucune perspective commerciale suffisamment solide ne leur aurait encore été présentée, notamment concernant une éventuelle revente aux laboratoires.
Des préoccupations que les institutions accueillent avec sérénité. Elles promettent un suivi étroit et des prélèvements organisés en fonction de l’implantation géographique de chaque exploitation. Sur la question des analyses de sol, leur position est tout aussi nette : cultiver en pleine terre constitue un choix personnel parmi plusieurs possibilités ; il est normal que les frais correspondants restent à la charge des intéressés.
Les autorités assurent, par ailleurs, que les débouchés se précisent : le ministère serait déjà en contact avec le laboratoire Boiron, afin d’exporter le CBD polynésien vers l’Hexagone, aussi bien à des fins thérapeutiques que pour la fabrication de produits de bien-être. Quant au retard accumulé, il est imputé aux lourdeurs administratives.
Tous les exploitants ne partagent cependant pas les mêmes réserves. Producteur à Papara et président du Syndicat du chanvre, Philippe Cathelain tire de la formation "un bilan très positif", et assure que "tous les candidats sont satisfaits". Pour lui, les délais s’expliquent par le niveau de sécurité exigé autour d’une culture aussi sensible. "Nous devons faire très attention, notamment vis-à-vis des codes pénaux, et cette crainte est encore plus forte au niveau de l’administration, qui doit sécuriser tous les aspects de la filière. L’aspect analyse est également très important, afin que les résultats correspondent aux standards." Cette attente, loin de le contrarier, "laisse du temps aux producteurs pour se préparer."
Reste désormais à vérifier que les performances annoncées par les semenciers américains résisteront aux réalités polynésiennes.