
Trente requins-tigres et trente requins-bouledogues. C’est le nombre maximal d’animaux que l’Institut de recherche pour le développement (IRD) pourra capturer dans le Grand Lagon Sud en dehors des réserves naturelles. L’arrêté provincial, paru le 29 juillet au Journal officiel (Jonc) et valable jusqu’au 31 décembre 2027, autorise les scientifiques à effectuer des prélèvements biologiques et à poser des balises avant de remettre les animaux à l’eau. Les deux espèces étant protégées, leur capture et leur manipulation nécessitent une dérogation de la province Sud, compétente en matière d’environnement dans ses eaux.
Si l’arrêté mentionne bien le "projet Apical", il ne signifie pas pour autant le redémarrage de ce vaste projet présenté en grande pompe en 2024. [1] "Apical est le nom du programme que j’ai conservé pour décrire globalement l’étude des requins de la province Sud", précise Laurent Vigliola, chercheur à l’IRD et à l’origine de la demande. "C’est une autorisation de collecte, pas un programme scientifique", insiste-t-il. Concrètement, l’IRD ne dispose aujourd’hui d’aucun budget ni d’aucune équipe pour organiser une véritable campagne dans le lagon Sud. "Si ça se trouve, il y aura zéro requin marqué, je vais voir en fonction des opportunités", explique le scientifique.
Sa demande a été déposée le 19 février. Triste coïncidence, trois jours plus tard, une attaque coûtait la vie à un pratiquant de wingfoil à l’Anse-Vata [2]. Ce drame, puis une nouvelle attaque, sur un rameur cette fois-ci [3], en avril, avaient conduit la mairie de Nouméa et la province Sud à mener des campagnes d’abattage [4] au cours desquelles seize squales avaient été tués.
Ces opérations avaient été présentées comme "des réponses à l’urgence". Mais lors du lancement du programme Apical, en avril 2024, Gil Brial, alors deuxième vice-président de la province Sud, avait lui même reconnu que ces abattages avaient leurs limites. "Ces campagnes de pêche ne peuvent pas être éternelles", avait-il déclaré. Pour instaurer des mesures durables, poursuivait-il, "il faut être capables de mieux comprendre l’évolution et la présence de ces squales". C’était précisément l’ambition d’Apical.
Le projet devait suivre pendant quatre ans deux cents requins dans sept zones de la province Sud, grâce notamment à un réseau d’environ 110 hydrophones et à la collecte d’ADN environnemental. Son budget approchait les 200 millions de francs, financés à 75 % par l’État et à 25 % par la province. Mais d’après Laurent Vigliola, le programme, signé en avril 2024, a été annulé dès le mois de juin. Après les émeutes, explique-t-il, la collectivité a "réorienté cet argent vers des choses plus urgentes". Les moyens devaient principalement payer des équipes et des entreprises locales pour les sorties en mer, les marquages et l’entretien du matériel.
Selon le chercheur, des échanges ont repris depuis, autour d’une enveloppe bien plus modeste, de l’ordre de 5 millions de francs. "Avec cette somme, on ne peut pas lancer un programme de marquage", prévient-il. Une piste consisterait, en plus des marquages occasionnels récemment autorisés, à filtrer régulièrement de l’eau de plusieurs baies pour y rechercher l’ADN laissé par les requins afin de suivre leur présence. Pour réduire les coûts, les analyses seraient regroupées au bout d’environ un an.
Que sait réellement la science des facteurs favorisant les attaques de requins ? Peu de certitudes, répond une étude publiée en octobre 2025 dans la revue Global Ecology and Conservation [5], signée par Delphine Duval, Morgan Mangeas, Charlie Huveneers, Adam Barnett et Laurent Vigliola.
Les chercheurs ont examiné 1 012 publications. Parmi elles, 61 évoquaient des facteurs susceptibles d’influencer le nombre d’attaques. Quarante hypothèses différentes ont été recensées : densité de requins ou d’usagers de la mer, température et turbidité de l’eau, pluies, phases de la Lune, proximité d’une embouchure, disponibilité des proies ou encore urbanisation du littoral.
Mais seulement cinq études avaient soumis huit de ces facteurs à des tests statistiques. Les résultats se contredisent parfois, notamment sur l’influence de la Lune. "Ça ne signifie pas que les hypothèses sont fausses. Ça signifie qu’elles ne sont pas testées", résume Laurent Vigliola. Les auteurs appellent donc à recueillir des données plus solides, afin de mieux orienter les politiques de prévention tout en préservant les populations de requins.
Links
[1] https://www.lnc.nc/article/nouvelle-caledonie/environnement/200-requins-tigres-et-bouledogues-vont-etre-etudies-a-la-loupe-dans-le-lagon
[2] https://www.lnc.nc/article/grand-noumea/noumea/faits-divers/un-homme-meurt-apres-une-attaque-de-requin-pres-de-la-plage-du-chateau-royal
[3] https://www.lnc.nc/article/un-rameur-de-38-ans-attaque-par-un-requin-a-la-cote-blanche
[4] https://www.lnc.nc/article/campagne-d-abattage-de-requins-six-squales-preleves-en-quatre-jours
[5] https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2351989425002859?via%3Dihub
[6] https://www.lnc.nc/user/password
[7] https://www.lnc.nc/user/register
[8] https://www.lnc.nc/formulaire/contact?destinataire=abonnements