
"La gestion actuelle, principalement centrée sur l’interdiction des feux et l’intervention d’urgence, n’a jusqu’ici pas permis de protéger la biodiversité", écrivent les seize auteurs d’Altered fire regimes and biodiversity in New Caledonia [1] ("Régimes de feu modifiés et biodiversité en Nouvelle-Calédonie"). Publiée le 30 juillet dans la revue scientifique Pacific Conservation Biology, cette synthèse dirigée par Thomas Ibanez, écologue et chargé de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), passe en revue trente ans de travaux menés en Nouvelle-Calédonie sur les incendies, leurs effets et les politiques mises en œuvre pour les combattre.
Si éteindre les feux reste évidemment indispensable, cela ne peut plus constituer le cœur de la politique publique en matière de gestion des incendies. "On ne pourra pas mettre un pompier derrière chaque arbre. Il faut changer les mentalités", résume Alexandre Rossignol, coauteur de la publication au titre de la direction de la Sécurité civile et de la gestion des risques (DSCGR).
"Le feu est omniprésent dans les médias comme dans la littérature scientifique, relève Thomas Ibanez, alors qu’il n’y a finalement pas eu tant de travaux que cela pour comprendre cette menace." Dans leur publication, les auteurs estiment que ses effets sur les espèces demeurent "insuffisamment caractérisés".
Ce n’est d’ailleurs pas seulement le feu qui pose problème, mais son "régime", c’est-à-dire sa fréquence, son étendue, son intensité et les milieux qu’il touche. Par rapport au régime précédant le peuplement humain, "on a des feux plus fréquents, potentiellement plus intenses", explique Thomas Ibanez. Car les départs de feu sont presque toujours d’origine humaine, même si la sécheresse et la transformation de la végétation favorisent leur propagation.
Selon Aurélie Fourdrain, coordinatrice de l’association naturaliste Endemia et de la Liste rouge de la flore de Nouvelle-Calédonie, et coautrice de l’article, sur 2 563 espèces végétales évaluées, 896, soit près de 35 % sont classées comme menacées. Pour 69 % d’entre elles, le feu figure parmi les risques pesant sur leur survie. Les mines et les espèces envahissantes constituent les autres menaces majeures. Endemia met également en ligne une carte des secteurs où se concentrent les espèces menacées [2], et où sont signalées les zones encore insuffisamment inventoriées.

Autrement dit, le feu est souvent retenu comme une menace, parce qu’une espèce pousse dans une zone exposée aux incendies, pas forcément parce qu’une diminution de sa population a été démontrée après le passage des flammes. Parmi les 77 publications recensées depuis 1995, 57 % signalent ce risque sans en mesurer précisément les conséquences sur les plantes concernées.
L’enjeu n’est donc pas seulement de compter les hectares qui partent en fumée, mais plus encore de savoir quels milieux et quelles espèces ont brûlé. Par exemple, beaucoup de plantes du maquis peuvent repartir depuis leur souche après un incendie. Mais lorsque les feux sont plus fréquents, leurs réserves s’épuisent et le milieu peut basculer vers des formations dominées par les fougères.
Et les menaces se renforcent entre elles. Les ouvertures dans une forêt liées à la mine peuvent assécher les lisières. En s’y installant, des espèces comme le lantana, la sensitive géante, certaines herbes ou le pin des Caraïbes apportent davantage de matière végétale susceptible d’alimenter les flammes. Après un incendie, ces espèces invasives progressent plus facilement dans l’espace dégagé et un cercle vicieux s’installe. "On entre dans des boucles de rétroaction qui, petit à petit, dégradent le système", décrit Thomas Ibanez.
Même la surface parcourue par les flammes demeure difficile à établir. Le portail Vulcain de l’Observatoire de l’environnement en Nouvelle-Calédonie (OEIL) [3] rassemble des données satellitaires remontant à 2001. Mais les capteurs se sont nettement améliorés, notamment avec Sentinel-2 depuis 2017. Ils voient des feux qui échappaient aux générations précédentes de satellites. "On ne peut pas dire qu’il y a forcément plus d’incendies, mais on a de meilleures capacités pour les observer", prévient Fabien Albouy, directeur de l’OEIL et coauteur de l’étude.

Les outils locaux, comme ceux de l’OEIL, détectent des surfaces brûlées environ deux fois plus importantes (jusqu’à 1 hectare) que les méthodes mondiales, qui sous-estiment fortement le phénomène. Même si la fumée, les nuages ou les feux courant sous les arbres peuvent laisser des trous dans la carte. Autour de la tribu de Gohapin, dans la Chaîne, à Poya, l’ONG de protection de la nature WWF a recensé plus de 600 feux entre 2009 et 2019, dont près de la moitié mesuraient moins d’un hectare et passaient donc sous les radars de la télédétection.
Les surfaces brûlées varient fortement d’une année à l’autre. En 2019, l’OEIL en a cartographié environ 42 000 hectares, le niveau le plus élevé depuis le début de son suivi en 2001. Lors des années plus humides, ce total tombe à 3 000 ou 4 000 hectares. Il n’est donc pas possible, à ce stade, d’affirmer que les surfaces brûlées augmentent ou diminuent. Les satellites repèrent également moins bien les petits feux de la Chaîne, qui peuvent pourtant toucher des forêts mieux conservées.
Les auteurs de l’étude recommandent donc de préparer la protection de la biodiversité avant le début de la saison des feux. Il s’agirait d’identifier les milieux prioritaires, de vérifier qu’ils sont accessibles aux secours, de prévoir des points d’eau et les moyens nécessaires, puis de fournir aux pompiers des cartes à jour des espèces menacées.
Aujourd’hui, souligne la publication, ces informations leur parviennent souvent alors que l’incendie est déjà en cours. Un modèle cartographique a pourtant été conçu en 2015 pour repérer les secteurs où le risque de départ et de propagation d’un feu se cumule avec la présence d’espèces menacées. Mais, déplorent les auteurs, il n’a jamais été utilisé sur le terrain et ses cartes ne sont plus mises à jour.
Pourtant, la prise en compte de la biodiversité est "vraiment un axe vers lequel on veut aller", reconnaît Alexandre Rossignol. "Mais identifier une zone à protéger ne suffit pas, nuance-t-il. Il faut pouvoir y accéder, disposer de pistes et de points d’eau." L’incendie du plateau de Dogny, en septembre 2025 [4], a illustré cette difficulté.

Plusieurs chantiers dans ce sens sont ouverts. La province Sud dispose depuis 2020 d’une brigade forestière chargée du guet, de l’alerte précoce et de la sensibilisation. Le projet Califeux doit étendre cette logique à la province Nord. À la DSCGR, le nouveau service de la culture du risque et de la résilience prépare, avec le WWF et l’association Dumbéa Rivière vivante, des outils pédagogiques. Des actions de sensibilisation au brûlage ont également été testées dans les tribus de Poindimié.
L’IRD et la Sécurité civile travaillent, enfin, à un partenariat de trois ans sur l’inflammabilité des plantes. Les résultats pourraient modifier les priorités d’intervention et servir à concevoir des pare-feu végétaux. "Mieux comprendre comment le feu se comporte selon les végétaux nous permettrait de changer notre doctrine", estime Alexandre rossignol. La convention avec l’IRD doit encore être présentée au gouvernement.

Bien avant la première tribu, la Nouvelle-Calédonie connaissait déjà le feu, mais les charbons anciens retrouvés dans les sédiments sont rares. Christophe Sand, archéologue au gouvernement et chercheur accueilli à l’IRD, observe une rupture avec l’arrivée des premiers groupes austronésiens Lapita, il y a environ 3 000 ans. "La proportion de microparticules de charbon est multipliée à partir de l’arrivée des hommes", explique le chercheur.
Les premiers habitants apportent taros, ignames, bananiers et cannes à sucre. Pour les cultiver, ils ouvrent la forêt. Privés des racines qui les retenaient, les sols sont alors emportés vers les plaines alluviales et le lagon.
Avec la raréfaction des terres et l’augmentation de la population, le brûlis laisse davantage de place aux billons pour les ignames et aux terrasses irriguées pour les taros. Ces aménagements marquent les huit siècles précédant l’arrivée des Européens.
Le feu sert aussi à entretenir les savanes et à dégager des passages. Mais il doit rester maîtrisé : un incendie incontrôlé pouvait détruire les réserves de paille utilisées pour couvrir les cases et priver toute une communauté de ce matériau indispensable. "Dans le temps, le contrôle des feux était un contrôle social", insiste Christophe Sand.
La colonisation européenne a modifié cet équilibre. Grandes cultures, élevage, exploitation forestière et mine ont ouvert les paysages. Des plantes introduites ont également changé la nature des combustibles. Mais "il ne faut pas stigmatiser la période contemporaine et glorifier les périodes anciennes, prévient l’archéologue. Les gens ont vu les conséquences et ils se sont adaptés."
Certains espaces entretenus par le feu avaient enfin une fonction symbolique. Dans plusieurs vallées, raconte Christophe Sand, un "chemin des esprits" devait rester dégagé entre les tribus de l’intérieur et le bord de mer, afin que l’âme des morts puisse rejoindre son dernier séjour sans traverser l’humidité de la forêt.
Links
[1] https://connectsci.au/pc/article/32/4/PC26037/275317/Altered-fire-regimes-and-biodiversity-in-New
[2] https://endemia.nc/aires_geographiques/carte-des-enjeux
[3] https://oeil.nc/fr/actualites/loeil-lance-le-service-alerte-incendies
[4] https://www.lnc.nc/article/sud/sarramea/sarramea/la-foa/nord/canala/faits-divers/mise-a-jour-l-incendie-de-dogny-est-maitrise
[5] https://www.lnc.nc/user/password
[6] https://www.lnc.nc/user/register
[7] https://www.lnc.nc/formulaire/contact?destinataire=abonnements