
"Sois jolie, mais pas trop !" Cette injonction, Stéphanie Geneix-Rabault, enseignante-chercheuse à l’Université de la Nouvelle-Calédonie, la retrouve dans les créations de ses étudiants invités à représenter le sexisme. Elle expose leur regard ce mercredi 9 septembre, sur le campus de Nouville, à l’occasion du premier séminaire Égalité, consacré aux inégalités de genre dans le Pacifique.
Organisée par le Laboratoire de recherches juridique et économique, avec l’Observatoire des égalités [1], la journée réunit des chercheuses et des expertes de Nouvelle-Calédonie, d’Australie, de Nouvelle-Zélande et du Vanuatu. Éducation, emploi, droit, entrepreneuriat… Leurs travaux doivent aider à comprendre les mécanismes qui entretiennent les écarts entre femmes et hommes, et à orienter l’action publique. "C’était aussi une demande des institutions de pouvoir s’appuyer sur des travaux de recherche sur les inégalités", rappelle Amélie Chung, maîtresse de conférences en sciences économiques.
L’économiste expose un paradoxe calédonien : les filles réussissent mieux au brevet, au baccalauréat et dans les études supérieures. Mais cet avantage ne se retrouve pas dans la vie professionnelle. "Elles sont moins souvent en emploi, plus souvent au foyer", illustre la chercheuse. Et lorsqu’elles travaillent, elles occupent davantage d’emplois précaires et perçoivent des salaires moins élevés, souligne-t-elle.
Les données les plus récentes de l’Isee [2] confirment ce désavantage salarial : en 2022, les femmes perçoivent en moyenne un salaire net inférieur de 8,9 % à celui des hommes, à durée de travail équivalente. Un écart qui atteint 13,3 % dans le privé.
Mais les obstacles surgissent bien avant l’embauche. Même diplômée, une femme peut se penser davantage utile à la maison, auprès des enfants, des parents ou des grands-parents, explique Amélie Chung. Responsabilités familiales, stéréotypes et autocensure pèsent sur ces choix. À cela s’ajoutent des orientations scolaires différentes, puis les discriminations et les freins à la prise de responsabilités. "Ces barrières se situent partout pendant la trajectoire", souligne la chercheuse.
L’origine sociale et l’éloignement géographique compliquent encore les parcours. "Les inégalités hommes-femmes se cumulent avec d’autres inégalités sociales." Pour Amélie Chung, les initiatives des entreprises et des associations doivent s’accompagner de politiques proactives, notamment sur l’emploi et les rémunérations. "Ça manque de contrôle, ça manque d’impulsion, d’incitation, d’outils." Ce décalage entre réussite scolaire et situation professionnelle, souligne-t-elle, se retrouve également en Polynésie française ou à Fidji.
Toutes ces inégalités peuvent aussi se lire dans la manière dont les jeunes racontent leur quotidien. C’est ce qu’explore Stéphanie Geneix-Rabault à travers les créations artistiques du concours étudiant "Show sexiste".
Leur analyse fait ressortir des différences de traitement présentes dans toutes les sphères de la vie. "Ça commence dès la petite enfance", souligne la spécialiste des sciences des arts et du langage. Une omniprésence qui, dans le regard des participants, rend ces inégalités difficiles à déconstruire.
Les créations évoquent les remarques quotidiennes, les injonctions sur l’apparence, mais aussi le harcèlement de rue, les agressions sexuelles et les violences intrafamiliales. Certaines expriment plusieurs discriminations à la fois, liées au genre, à l’origine et à l’orientation sexuelle.
La chercheuse met aussi en avant le travail d’un étudiant sur la domination de la parole masculine, particulièrement celle des anciens, dans sa communauté. Avec cette tension entre la volonté de rester loyal aux siens et aux valeurs traditionnelles et l’envie de bousculer les places assignées. "Ce qui me frappe surtout, c’est leur talent artistique", confie-t-elle. Sur ces thématiques souvent taboues, passer par une œuvre permet de s’exprimer. "On arrive à mettre ces sujets en mots, et c’est déjà beaucoup", souligne-t-elle.
Pour certaines étudiantes, le fait de partager leurs créations leur permet également de se découvrir moins seules. "Ce qu’on croyait être une charge individuelle lourde à porter, on se rend compte que d’autres aussi sont passées par là." Également chargée de mission égalité, diversité, inclusion à l’UNC, Stéphanie Geneix-Rabault s’appuie sur ces témoignages pour orienter la prévention. Elle cite notamment la formation de "sentinelles", présentes dans différents espaces de l’université pour informer les étudiants sur les dispositifs d’aide et de signalement face aux violences, aux discriminations, au harcèlement et aux agissements sexistes. L’objectif étant d'"imaginer une pluralité de réponses pour les personnes concernées et avec elles."

Ce passage de la recherche à l’action sera au cœur de la table ronde de clôture du séminaire, consacrée aux défis pour la recherche et les politiques publiques. La discussion se poursuivra ce mercredi soir, de 18 à 20 heures, dans l’amphithéâtre Guy-Agniel, sur le camus de Nouville. À l’occasion d’une conférence (gratuite), Amélie Chung et Dorothea Bowyer, de l’Université australienne Western Sydney, croiseront leurs travaux sur l’emploi, la formation et l’entrepreneuriat féminin dans le Pacifique.
Links
[1] https://www.unc.nc/lunc-accueille-la-premiere-edition-du-seminaire-egalites-consacre-aux-egalites-de-genre-dans-le-pacifique/?utm_source=chatgpt.com
[2] https://isee.nc/salaires-synthese-annuelle-2022
[3] https://www.lnc.nc/article/nouvelle-caledonie/education/enseignement/societe/amelie-chung-en-termes-de-discriminations-et-d-inegalites-il-est-temps-d-aller-plus-loin
[4] https://www.lnc.nc/article/nouvelle-caledonie/societe/ce-ne-sont-pas-les-vetements-qu-il-faut-surveiller-mais-les-comportements-sexistes-et-irrespectueux
[5] https://www.lnc.nc/user/password
[6] https://www.lnc.nc/user/register
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