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Estelle Wamo, l’interface entre institutions et communautés pour maintenir Ouvéa hors de l’eau
Aude-Émilie Dorion | Crée le 15.09.2026 à 05h00 | Mis à jour le 15.09.2026 à 05h00

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Coordinatrice du Syndicat d’initiative Iaai-Ouvéa, Estelle Wamo plaide pour la mise en place de solutions fondées sur la nature, "peu onéreuses, faciles à mettre en œuvre, et surtout, accessibles aux populations locales". Photo Zoé Schellenbaum/Aude-Émilie Dorion
Inaugurée à l’occasion de la 11e Conférence sur la conservation de la nature et des aires protégées, qui s’est tenue la semaine dernière à Nouméa, l’exposition "Les solutions fondées sur la nature en action, voix et témoignages du Pacifique avec l’initiative Kiwa" donne à découvrir vingt-deux portraits de personnes issues de treize États et territoires de la région, engagées dans l’adaptation au changement climatique, au centre Tjibaou, jusqu’au 27 septembre. Parmi elles, la Calédonienne Estelle Wamo, coordinatrice du Syndicat d’initiative Iaai-Ouvéa.

Ouvéa n’est pas une île comme les autres. Située à 250 kilomètres à l’est de la Grande Terre, sur son récif corallien, elle est un paradis de sable blanc, de lagon turquoise et de végétation luxuriante… mais aussi un territoire en sursis. Son point culminant ne dépasse pas 41 mètres. Les vagues, de plus en plus voraces, grignotent ses rivages. Les habitants du littoral savent que l’océan les menacera un jour. Pourtant, ici, les solutions ne s’écrivent pas dans le sable. Elles germent dans les savoirs ancestraux, dans les mains des Ouvéens, et dans la détermination d’une femme au regard vif et à la parole engagée : Estelle Wamo.

Coordinatrice du Syndicat d’initiative Iaai-Ouvéa, elle incarne l’interface vivante entre les institutions et les communautés de l’île. Avec le projet Kiwa Pebacc + *, elle impulse les actions depuis le terrain, tisse des liens, fédère les acteurs locaux. Son secret ? Une approche communautaire, des savoirs traditionnels et une énergie contagieuse.

Une île qui résiste à l’érosion

Quand on lui demande ce qui l’a poussée à s’engager, Estelle Wamo répond sans détour, un sourire à la fois nostalgique et déterminé : "Quand je suis revenue à Ouvéa après quinze ans à Nouméa, j’ai eu un choc : j’ai vu mon île s’effriter, les plages disparaître." Une réalité brutale, accentuée par la subduction de la plaque australienne sous la plaque pacifique, qui fait sombrer l’atoll centimètre par centimètre chaque année. " Les enrochements, ces solutions "grises", sont efficaces, mais coûteux et lourds à déployer. À l’inverse, les solutions fondées sur la nature sont peu onéreuses, faciles à mettre en œuvre, et surtout, accessibles aux populations locales", explique-t-elle.

Même à la capitale, Ouvéa ne l’a jamais vraiment quittée. De retour sur son île, elle a travaillé quelques années à la mairie, avant de rejoindre le Syndicat d’initiative, en 2023. Trois ans plus tard, l’île intègre officiellement le projet Kiwa Pebacc +. "C’était le moment de m’investir davantage", confie-t-elle.

Les fascines de coco au service de la stabilité des sols

Au cœur du projet Kiwa Pebacc +, une méthode simple, mais redoutablement efficace se déploie : les fascines de coco. Inspirée des savoirs traditionnels, cette technique consiste à rassembler en fagots les palmes de cocotier disposées en barrières perpendiculaires à la côte. Leur rôle ? Ralentir les vagues, retenir le sable et stabiliser les sols en formant des digues naturelles. "À Ouvéa, les fascines ne sont pas une innovation, mais une réappropriation, indique Estelle Wamo, les doigts désignant les plages qu’elle voit renaître. Avant, les déchets de cocotier étaient simplement brûlés en bord de mer. Aujourd’hui, on leur donne une seconde vie : ils deviennent des remparts naturels."

La méthode repose sur des matériaux locaux et ne nécessite aucun équipement lourd. Les fascines, fixées au sol à l’aide de piquets en bois, sont progressivement enfouies par le sable au fil des marées. Leur efficacité est immédiate : en quelques semaines, elles stabilisent les sols érodés et réduisent la salinisation des parcelles côtières. "Contrairement aux enrochements ou aux digues en béton, les fascines s’adaptent aux mouvements de la mer, précise-t-elle. Elles laissent passer les vagues, mais en atténuent la force, réduisant ainsi l’énergie qui frappe les côtes. Et surtout, elles favorisent la revégétalisation naturelle : les graines transportées par les vagues germent dans le sable retenu par les fascines, créant une barrière végétale supplémentaire."


Plus de 500 mètres de fascines ont déjà été installés sur les côtes d’Ouvéa, dans le cadre du projet Kiwa Pebacc +. Photo François Tron

Plus de 500 mètres de fascines ont déjà été installés sur les côtes d’Ouvéa. "Les premiers résultats sont visibles à l’œil nu : les plages reprennent du terrain, les racines stabilisent les sols, et nous prenons conscience collectivement que la solution est entre nos mains, se réjouit-elle. On forme les habitants à leur entretien. Certains villages ont même organisé des chantiers participatifs, où hommes, femmes et enfants participent à la confection des fascines. C’est une façon de réapprendre à vivre avec la mer, sans la combattre."

L’alliance des savoirs : chefferies coutumières et expertise de pépiniériste

Pour lancer le projet, Estelle Wamo et son équipe ont sollicité l’accord des trois grandes chefferies coutumières (Nord, Centre, Sud), piliers incontournables de la vie insulaire. Les chefferies ont non seulement validé le projet, mais aussi orienté les actions prioritaires, comme la protection des plages de la baie de Saint-Joseph ou la gestion du cimetière de Mouli, dans le sud de l’île.

C’est grâce à l’Initiative Kiwa qu’un pépiniériste de la Grande Terre a pu intervenir à Ouvéa. "Avec ce partenariat, nous avons pu évaluer et produire en masse des espèces stratégiques comme le Pimpoint et le Bourao", détaille Estelle Wamo. Ces deux plantes, naturellement résistantes à l’eau salée et à l’érosion, offrent un potentiel de croissance rapide et une adaptation exceptionnelle aux sols sableux et aux embruns. Le Pimpoint, dont la croissance dense en moins de six mois forme des barrières végétales protectrices, et le Bourao, utilisé traditionnellement pour ses vertus médicinales, s’avèrent de précieux alliés pour stabiliser les sols. "Nous avons lancé la production à grande échelle, avec un objectif de 5 000 plants d’ici fin 2026", précise-t-elle.

Une mobilisation qui part du terrain

Le Syndicat d’initiative joue un rôle de pilote : suivi continu des chantiers, coordination avec les partenaires techniques, et organisation d’actions de sensibilisation sur le terrain, en collaboration avec d’autres associations. "Les gens ont rapidement saisi l’utilité du projet. Certains ont même commencé à planter chez eux avant le début des opérations officielles."

Résultat : 3 000 plants ont déjà été produits en 2026, dépassant largement l’objectif initial de 1 000. Le succès du projet se mesure aussi dans la prise de conscience des habitudes à modifier. Par exemple, les Ouvéens abandonnent peu à peu le ramassage du bélei (broyat de coquillages) utilisé comme ornement dans les jardins, désormais réemployé comme digue naturelle contre l’érosion côtière.


L’exposition "Les solutions fondées sur la nature en action, voix et témoignages du Pacifique avec l’Initiative Kiwa" est visible au centre Tjibaou jusqu’à la fin du mois de septembre. Capture d’écran Initiative Kiwa

À Ouvéa, cette éducation environnementale commence dès l’école. Les femmes, actrices incontournables, jouent un rôle central dans la pérennité du projet. Estelle Wamo a su mobiliser les associations locales, transformant ces structures en relais essentiels. "Elles organisent des ateliers et, surtout, elles transmettent aux enfants. Dans cette passation, les jeunes apprennent à reconnaître les espèces végétales stratégiques, à planter, à protéger." Avec leur énergie débordante, les jeunes s’imposent comme les nouveaux ambassadeurs du projet. Ateliers dans les tribus, clubs sportifs ou écoles : leur engagement suscite l’enthousiasme et donne envie d’agir à toute la communauté.

Le défi de la double insularité

Estelle Wamo voit plus loin que le cadre de Kiwa Pebacc +. "La pérennité des actions reste notre défi, admet-elle. Les urgences climatiques, ici si visibles, peinent à s’imposer dans les agendas provinciaux. Pourtant, chaque initiative compte."

Et les Ouvéens ne se contentent pas d’attendre. À Saint-Joseph, certains évoquent déjà le recul des routes pour mieux protéger le littoral. Au sud, le déplacement du cimetière de Mouli soulève des questions délicates. "Les familles veulent rester près de leurs ancêtres, mais il faut s’adapter, explique Estelle Wamo. Peut-être délimiter une zone de mémoire près de la mer, tout en sécurisant les tombes plus à l’intérieur des terres." Quelle que soit la solution, elle sera coutumière et collective. "Cartographier les zones à risque, imaginer des alternatives pour nos infrastructures, et écouter ceux qui connaissent le terrain : voici la clé", insiste-t-elle.

Un message clair aux décideurs : "L’environnement n’est pas un frein, mais un moteur. Investissez dans l’expertise locale, priorisez le climat." Alors que des projets de délocalisation pourraient redessiner l’île d’ici 2030, en attendant, la résilience se construit fascine après fascine, portée par l’énergie de ceux qui savent que l’avenir s’écrit ici et maintenant.

Note

*Renforcer l’adaptation au changement climatique fondée sur les écosystèmes dans les îles du Pacifique

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