
Alors qu’il monte sous le soleil les escaliers qui mènent de la cour jusqu’aux salles de classe, Luc Steinmetz s’arrête face à un petit groupe de quadragénaires, qui le regardent en souriant. L’ancien professeur plisse les yeux, cherche un nom, le retrouve, puis le deuxième… Le sourire de ses anciens protégés s’élargit devant cette mémoire qui semble avoir plutôt bien résisté au passage du temps. À plus de trente ans de distance, l’ancien professeur reconnaît encore ceux qui ont usé les bancs de Champagnat.

Il faut dire que l’histoire du collège et la sienne sont intimement liées. "J’ai commencé ma carrière ici, en 1966, en même temps que le collège était inauguré", raconte-t-il. Il y enseignera, principalement l’histoire, durant quarante-six ans, avant de prendre sa retraite en 2012. Et c’est encore lui qui, en début d’année, a rappelé au directeur, Wakoca Konyi, que l’établissement s’apprêtait à franchir un cap symbolique. "C’est parti de là", sourit ce dernier.
Ce mercredi 7 octobre, les 286 élèves actuels ont donc laissé un peu de place dans les gradins et la cour de l’établissement à ceux qui les ont précédés. Discours, retrouvailles, prestations de danse, fresques et souvenirs ont rythmé une matinée préparée depuis plus d’un mois par la communauté éducative et les collégiens.
Lorsque Champagnat ouvre ses portes, le 1er mars 1966, les Frères maristes cherchent à désengorger le Sacré-Cœur, alors seul établissement catholique regroupant primaire et secondaire à Nouméa. Le nouveau collège accueille d’abord douze classes de garçons. Il s’agrandit dès 1969, avant de devenir mixte en 1975.
Soixante ans plus tard, les bâtiments ont changé et les élèves ne ressemblent plus à ceux d’antan. Mais le décor, lui, continue de marquer ceux qui y passent. "On est entourés de végétation, on est un peu coupés de la ville", raconte Lana Prost. La Miss Calédonie 2026 y a en effet effectué tout son collège et le dit sans hésitation : "C’est l’établissement que j’ai préféré de toute ma scolarité."

Et quand on lui demande son souvenir le plus précis, elle n’évoque pas le nom d’un prof ni une sortie scolaire, mais "un jour, j’ai des amis qui avaient été punis, du coup, j’étais allée en colle avec eux parce qu’on jardinait au collège pendant les heures de colle et j’avais passé un super mercredi après-midi !" Au point, ajoute la jeune femme, d’y retourner ensuite.
Quelques années avant la future Miss, Odette ne voyait pas les mercredis après-midi au collège de la même façon. Élève de quatrième, puis de troisième en 1995 et 1996, elle se souvient surtout de ceux où il fallait rester dans l’établissement. "Quand on ne voulait pas rester au collège, on se sauvait par la grande montée, raconte-t-elle en montrant les brousses derrière l’établissement. Et on ne nous loupait pas le lendemain : les samedis, on était punis !"

Aujourd’hui, Tiffany, sa fille, a le même âge qu’elle à cette époque et est, à son tour, scolarisée à Champagnat. Et le mercredi après-midi a pris un tout autre sens. "Ma fille reste au collège pour pouvoir participer aux travaux d’entretien. J’ai toujours exigé qu’elle y reste pour préserver cette nature." Pour cette mère de famille, ce retour a aussi réveillé quelques souvenirs très précis, notamment celui de "Monsieur Stan", Stanislas Kilikili, éducateur arrivé à Champagnat en 1985. "Il était très strict, insiste la maman en souriant. Et à l’âge que j’ai, il me marque toujours, je l’ai aperçu d’ailleurs tout à l’heure."
Un peu plus loin, Marie-Marise Issamatro et Franck Gope représentent justement ceux qui écrivent désormais la suite de l’histoire. Tous deux en troisième, ils ont participé à la préparation de cette journée d’anniversaire. Derrière eux, une fresque réalisée avec les élèves mêle des mots en différentes langues, à l’image d’un établissement dont la population a changé au fil des générations.

Franck s’enthousiasme lui aussi sur la situation de l’établissement. "Quand on le regarde de là-haut, le collège est dans un petit creux, dans une espèce de canyon, il y a de la biodiversité partout, on ne voit que des arbres, c’est magnifique." Et à quelques mois de quitter Champagnat, le jeune homme regarde déjà plus loin. "On essaie de faire de notre mieux pour que notre collège existe plus tard, dans l’avenir, pour les enfants qui viendront après nous."
C’est justement ce lien entre les époques que Wakoca Konyi voulait placer au centre des célébrations. "Un établissement ne se construit pas uniquement avec des bâtiments ou des programmes scolaires, il se construit avec des personnes." Le directeur n’a pas éludé pour autant l’avenir, rappelant dans son discours que "la question de la pérennité de l’enseignement privé pour les années à venir" demeure un enjeu.
À la tribune, Luc Steinmetz a finalement repris pour quelques minutes ses habits de professeur, le temps d’un discours. Face aux collégiens de 2026, il a livré la même leçon, assure-t-il, qu’à ses élèves au premier jour de chaque rentrée : "La vie est un combat. Et le coût du succès, c'est l’effort." Soixante ans plus tard, ses enseignements n’ont visiblement pas pris une ride.
