
Son nom est inconnu du grand public calédonien. Pourtant, Stéphane Séjourné, vice-président exécutif de la Commission européenne, chargé de la prospérité et de la stratégie industrielle, sera dans quelques jours au cœur d’un rendez-vous capital pour la filière nickel. Après une séance solennelle au Congrès lundi 19 octobre, il doit signer le lendemain, avec le président du gouvernement, Milakulo Tukumuli, un mémorandum d’entente entre l’Union européenne et la Nouvelle-Calédonie.
Derrière ce jargon diplomatique se cachent d’énormes enjeux. Bruxelles souhaite diversifier et sécuriser ses approvisionnements en matières premières critiques, indispensables à sa transition énergétique, au numérique et à ses industries stratégiques. La Nouvelle-Calédonie cherche, de son côté, de nouveaux partenaires, des investisseurs et des moyens d’améliorer la compétitivité d’une filière au bord du gouffre. Le partenariat concernerait l’ensemble de la chaîne, de l’exploration au recyclage, en passant par l’extraction, la transformation et le raffinage.
"C’est un cadre de travail sur lequel on s’accorde avec l’Europe", résume Alcide Ponga, membre du gouvernement chargé des mines et de l’énergie, qui porte le dossier.
Un cadre qui ne s’accompagne toutefois d’aucun chèque à ce stade. Le mémorandum ne crée aucune obligation juridique et ne comporte aucun engagement de financement, ni traitement préférentiel entre les deux parties.
L’idée est plutôt d’utiliser ce rapprochement pour avoir accès aux instruments européens, aux institutions financières et aux investisseurs privés. Parmi les domaines prévus figurent les infrastructures énergétiques et de transport, la formation, la recherche ou encore l’innovation. Le texte affiche également la volonté de développer davantage de transformations et d’activités à valeur ajoutée en Calédonie.
Pour Alcide Ponga, l’énergie doit justement faire partie des priorités. "On ne pourra retrouver de la compétitivité que si on arrive à réduire le coût de l’énergie", insiste-t-il. Le gouvernement veut ainsi profiter de ce partenariat pour présenter aux Européens les besoins du pays en infrastructures capables de produire une énergie à la fois décarbonée et moins chère pour l’industrie.
L’enjeu ne consistera donc pas nécessairement à charger du minerai sur un bateau à destination de l’Europe, mais plutôt, selon Alcide Ponga, à faire en sorte que le nickel calédonien puisse alimenter, directement ou après transformation par des partenaires, les industries européennes qui en ont besoin.
Rien dans le document n’est cependant attribué à la SLN, à KNS ou à Prony Resources. Ce sera précisément l’objet de l’étape suivante. Dans les six mois qui suivront la signature, Nouméa et Bruxelles devront élaborer une feuille de route recensant les actions concrètes, les projets prioritaires et les opportunités d’investissement. Leur suivi sera assuré par un groupe de travail.
Si Alcide Ponga justifie la démarche par l’argument des "usines à sauver", elle ne fait pourtant pas l’unanimité au sein du gouvernement collégial. Johanito Wamytan a annoncé s’opposer à une signature "dans les conditions actuelles". Le membre du gouvernement, élu Kanaky NC, estime que le pays ne dispose pas encore d’une visibilité suffisante sur les différentes options et demande des garanties pour "nos usines, nos emplois et la valeur qui restera ici".
Il rappelle également le poids historique des marchés asiatiques et souhaite que ceux-ci restent pleinement considérés dans la stratégie minière. Sur ce point, le mémorandum ne ferme aucune porte. Le document n’évoque aucune exclusivité avec l’UE, n’oblige pas à lui vendre du nickel et ne prévoit aucun volume réservé.
Le désaccord porterait donc plutôt sur la méthode. Là où Johanito Wamytan estime qu’il faudrait davantage de garanties avant la signature, Alcide Ponga considère au contraire que c’est justement ce partenariat qui doit permettre de les construire.
Les éléments de réponse se trouveront dans la feuille de route, d’ici six mois. Elle devra dire si ce rapprochement avec Bruxelles peut déboucher sur des investissements capables de réduire les coûts de la filière, tout en maintenant davantage de valeur sur le Caillou.