
Peut-être avez-vous entendu son accent caldoche résonner sur des airs de Neil Young, sa guitare à la main, son harmonica devant le menton. Marcel Canel est un troubadour, un musicien de rue, un "busker*". Il aime s’installer proche de la fontaine Céleste, place des Cocotiers, entre autres. Ou devant le café de Flore à Paris, parfois.
Il est accompagné dans ses pérégrinations musicales par Mary. "Marcel and Mary", sourit amoureusement l’artiste. Si Mary ne joue pas de musique, elle est le moteur de ce "busker" de Boulouparis. Car avant Mary, Marcel Canel jouait de la musique pour un public bien différent : ses élèves. De ses 20 ans à ses 52 ans, il a été instituteur. À Paouta, à Nakety, à Boulouparis. "J’ai fait toute ma carrière d’instit à guitare. Ce sont les plus grands fumistes, mais les gosses les adorent, s’amuse Marcel Canel. On chantait tous les jours, j’avais envie que les gosses reviennent le lendemain." Puis, il prend sa retraite et profite de sa petite maison à la Ouenghi, et surtout, il chasse.

Un jour de 2011, Maryvonne est en mission professionnelle en Nouvelle-Calédonie et décide de faire du tourisme. Elle arrive un peu par hasard à Boulouparis, à un débarcadère de la baie de Saint-Vincent, en quête "d’une guitoune pour manger", se souvient-elle. Mais c’est sur Marcel Canel qu’elle tombe. L’histoire d’amour commence, et la carrière de busker de Marcel avec.
Si Marcel Canel est retraité à Boulouparis, Mary est salariée à Paris. "Je ne voyageais plus. Je ne pensais pas retourner en France un jour." Mais vers 2013, le musicien suit sa future épouse dans la capitale française. Elle l’invite à prendre sa guitare et à jouer dans la rue. "J’ai joué place des Vosges. Très risqué comme endroit. Je l’avais choisi pour son acoustique, j’ai joué avec des moufles tellement qu’il faisait froid."
Le " buskin' ce n’est pas de la mendicité, assure l’artiste, nous demandons des autorisations ville par ville." Si dans la plupart d’entre elles l’ambiance est bonne, à Paris, "c’est la jungle. C’est un peu chaud, mais ça a son charme." Maintenant, depuis bientôt 13 ans, Marcel Canel a ses endroits préférés pour jouer dans la capitale française, comme à Nouméa d’ailleurs. "Je me mets devant le café de Flore ou des Deux Magots, à Saint-Germain des Prés."
Marcel Canel est équipé d’un harmonica et de sa guitare. "C’est une Little Jane, du luthier Furch. C’est une guitare Take Down, qui permet de l’emmener en bagage cabine", détaille le musicien. Le manche se déboîte, la guitare se plie en deux. Pratique pour un musicien ambulant. Marcel Canel entonne de la musique Americana : Neil Young, Bob Dylan… "Et plus je joue, plus on va vers la genèse : je vais chercher des chansons chez des artistes nés au XVIIIe, l’histoire de la Grande Dépression… : la famille Carter, l’incontournable Woody Guthrie, Doc Watson, Jimmy Rogers… Ce sont tous ces gens qui ont créé le courant de bluegrass et de picking", détaille Marcel Canel.

Son amour pour la musique venue des États-Unis est né un jour des années 1970, au Quartier Latin, à Nouméa. "J’entends Dylan, qui chante, avec son harmonica. C’est Jacquot Le Saux, un copain du quartier, qui me fait écouter ça", se souvient Marcel Canel. À la maison, "maman jouait du violon, elle écoutait des opérettes et les grands crooners de l’époque : Luis Mariano, La marmite, de Dario Moreno, c’est l’histoire d’un vagabond, c’est un busker déjà. Rien ne se fait par hasard. C’est tout un monde en musique", pense à voix haute l’artiste.
Mais sa vocation de troubadour n’est pas encore assumée. Son bac en poche, il quitte le lycée Blaise-Pascal pour embrasser ses deux carrières : instit à guitare et chasseur. "Toute ma vie, je n’ai fait que la chasse, la chasse, la chasse. Aujourd’hui, je ne veux plus prendre une vie. Mon bestiaire est sur moi : roussettes, oiseaux…" raconte Marcel Canel en remontant sa manche pour découvrir ses tatouages d’animaux.
Le fusil a laissé place à la guitare. Dans son jardin à la Ouenghi, Marcel Canel écoute et regarde les notous, les roussettes et les cerfs, et s’en inspire pour écrire ses chansons. En anglais, souvent, en français, rarement. Et parfois, encore, en xârâcùù. "Si je devais chanter dans une langue, ce serait en xârâcùù. Cette langue me convient." Mais dans la rue, la plupart du temps, Marcel Canel chante les chansons des autres.
De toute façon, ce n’est pas vraiment ce qu’il chante qui l’intéresse. Marcel et Mary, ce qu’ils aiment, c’est le voyage au bout de cette rue. La rencontre. L’aventure. "Le centre d’intérêt, ce n’est pas moi. Le centre d’intérêt, c’est ce que cela provoque chez les gens. On est sur l’idée du partage. Si ça vous intéresse, vous vous arrêtez et on discute. Il m’arrive des choses incroyables. C’est ce que j’aime avec la rue : le milieu est instable, tu entres dans le spectacle."
Il y a la rue, oui. Mais avec Marcel et Mary, il y a aussi les cafés. Chaque jour, depuis leur rencontre, ce couple de jeunes mariés (depuis neuf ans) se rend dans un café pour prendre son petit déjeuner. "À Boulouparis, à Nouméa, à Brisbane, à Paris…", liste Mary. " Mes parents plantaient du café… Et Francis Carcot a écrit un texte sur les bagnards libérés qui allaient au café de la République à Nouméa, je m’aperçois que mon père a connu ce café et les bagnards qui y allaient. C’était en face de la Quincaillerie Nouvelle."
Marcel laisse ses idées vagabonder. Avec son chapeau vissé sur la tête, une autre de ses passions, Marcel monte sa guitare et entame quelques notes, tout en commençant une discussion avec un groupe de gens dans le café. Marcel se laisse divaguer dans la vie, en douceur. Et entre en connexion avec les passants. "On a une flopée d’amis à Brisbane, sourit le couple. Des gens déjantés, marginaux, des "misfits**" tout en étant raisonnables. En France, on connaît beaucoup de SDF, des misfits aussi. On est comme des forains. Laissez-moi la rue et prenez le reste." Mary, à ses côtés, documente, prend des photos de leurs "divagations", de leurs rencontres dans l’Hexagone, en Australie, à Nouméa. Marcel tient une page Facebook de leurs aventures. "Je vais peut-être écrire un bouquin", lance-t-il.
* Busker, busking : musicien ambulant en anglais.
** Misfit : une personne inadaptée, marginale.