
Un bourbier. C’est ce à quoi ressemble la desserte aérienne domestique aujourd’hui. Après plusieurs manifestations organisées à Nouméa, la dernière le 20 février [1], contre le déménagement d’Air Calédonie de Magenta à Tontouta – qui sont restées sans effet – les collectifs coutumiers et d’usagers des trois îles Loyauté et de l’Île des Pins bloquent les aérodromes depuis le 2 mars, jour officiel du transfert de la compagnie [2], soit neuf jours.
Pas de vols entre la Grande Terre et les Îles [3] : les aérodromes bloqués "jusqu’à nouvel ordre" [3]
Les collectifs demandent toujours le retour des avions à Magenta. "On continue jusqu’au bout", pose, déterminé, Pierre Ukajo, premier vice-président du comité de coordination coutumière de Lifou. La manifestation est "soutenue par la majorité de la population et les trois grands chefs", assure-t-il. D’après lui, aucun représentant d’Air Calédonie ou du gouvernement ne serait venu à leur rencontre. "S’il n’y a pas de dialogue, comment on fait ?", interroge-t-il. Quid des potentielles gênes que rencontreraient les habitants depuis l’arrêt des liaisons aériennes ? Si elles existent, Pierre Ukajo n’en a pas eu vent. "Tout le monde a pris de l’avance. Le Betico a fait des rotations, les gens prennent le bateau." Et les aérodromes restent ouverts aux évasans, précise le coutumier.
À l’Île des Pins, la piste reste désespérément vide, et des voix appellent à la levée des blocages. Notamment celle de la Fédération Île des Pins – tourisme & acteurs économiques. Dans un communiqué, vendredi 6 mars, la Fitae exprime "sa très vive inquiétude face à la situation actuelle et le mutisme des autorités". La fédération craint que l’activité ne s’interrompe brutalement sans qu’aucune alternative n’ait été mise en place, d’autant que "le maritime ne peut pas compenser immédiatement une défaillance de l’aérien, le Betico arrivant en fin de cycle". L’organisation réclame aux "acteurs institutionnels, économiques et sociaux", d’engager "un dialogue responsable et constructif pour sécuriser l’avenir du transport aérien domestique". Le Medef se joint à la Fitae dans un communiqué, ce mardi 10 mars, pour solliciter la fin du mouvement, estimant qu'"empêcher la circulation aérienne revient à asphyxier volontairement l’économie des îles et du territoire".
La compagnie, en grandes difficultés financières, ne tiendra pas longtemps. Lors d’un comité d’entreprise lundi, il a été question des risques encourus, celui "d’une cessation de paiements", s’inquiète le délégué syndical USTKE (il n’a pas souhaité donner son nom), alors que la trésorerie permettrait de tenir "un mois". "On est à quelques jours de perdre notre travail." Air Calédonie traverse en effet les crises depuis plusieurs années : Covid, blocages, émeutes. Le nombre de liaisons (8 000 vols en 2018 à 3 500 environ en 2025) et de passagers (454 000 en 2018 à 185 000 en 2025) a largement chuté.
Comment expliquer les annulations de vols en série chez Aircal [4] ? [4]
Cela a contraint la direction à prendre des mesures fortes afin de sauvegarder la compagnie. Lancement d’un plan social en 2024, conduisant au licenciement de 155 salariés (38 % des effectifs) ; vente d’un appareil ; déploiement au Vanuatu et, pour réaliser des économies (500 millions de francs par an, sans compter l’entretien des équipements, notamment de la piste à Magenta), le déménagement des activités de l’opérateur à Tontouta.
Ces derniers jours, les réactions s’enchaînent et la politique s’invite dans la partie. L’UC-FLNKS et Nationalistes, qui proposait la création d’une commission d’enquête chargée "d’examiner la situation administrative et financière" d’Air Calédonie ainsi que les conséquences du déplacement vers La Tontouta en novembre 2025, a déposé un vœu au Congrès lundi 9 mars, signé par Omayra Naisseline et Pierre-Chanel Tutugoro (UC-FLNKS et Nationalistes), ainsi qu’Inès Kouathe (UNI). Les trois élus, précisant que la province des Îles a demandé, le 28 janvier, un moratoire sur le projet de transfert, insistent sur le maintien des vols domestiques à Magenta et souhaitent que le gouvernement réexamine sa décision et "engage un dialogue constructif avec les parties prenantes".
Ce mardi 10 mars, c’est au tour des trois membres UC du gouvernement de prendre la parole dans un communiqué. Ils parlent "d’une décision mal préparée et mal comprise", sans pour autant la remettre en cause. Gilbert Tyuienon, Samuel Hnepeune et Mickaël Forest déclarent que le transfert n’a pas été décidé par le 17e gouvernement, mais par Alcide Ponga, le président en charge du secteur, "en toute fin d’année 2025 pour une entrée en vigueur le 2 mars, sans que le gouvernement soit appelé à voter sur le sujet", malgré les alertes des auteurs du communiqué quant à aux conséquences de ce choix. Eux aussi plaident pour la mise en place d’un groupe de travail, afin de parvenir à une "solution partagée".
Pourtant, ce projet n’est pas si récent. Il a été évoqué par le président du 17e gouvernement, Louis Mapou, lors d’une séance au Congrès en juillet 2024 [5]. Puis, par la direction de la compagnie lors de l’annonce du plan social le même mois [6]. Victor Tutugoro indique que la volonté de regrouper l’activité sur une même plateforme a été actée lors d’un conseil d’administration cette même année. "À l’époque, cela n’a pas fait plus de remous que cela, il fallait sauver la compagnie. Il était simplement question de faire preuve de pédagogie pour faire passer le message." Samuel Hnepeune – ancien PDG d’Air Calédonie pendant dix ans, jusqu’en 2022 – le mentionne dans une interview aux Nouvelles calédoniennes datée de mars 2025 [7] : "Il s’agit d’une décision du conseil d’administration [d’Air Calédonie NDLR] de juillet dernier [2024]." Deux mois plus tard, à son initiative, il n’était plus en charge du transport aérien domestique, compétence qui incombe depuis à Alcide Ponga. Le transfert était même prévu, dans un premier temps, en juillet 2025, selon les propos du directeur Daniel Houmbouy, tenus en février 2025 [8].
Un conseil d’administration de la compagnie est prévu mercredi 11 mars. Contactés à de multiples reprises depuis la semaine dernière, ni le gouvernement, ni Air Calédonie n’ont répondu à nos sollicitations.
Links
[1] https://www.lnc.nc/article/nouvelle-caledonie/transports/non-a-tontouta-a-noumea-200-personnes-manifestent-contre-le-transfert-d-air-caledonie?utm_source=chatgpt.com
[2] https://www.lnc.nc/article/nouvelle-caledonie/transports/comment-l-aeroport-de-la-tontouta-se-reorganise-pour-accueillir-les-passagers-d-aircal
[3] https://www.lnc.nc/article/nouvelle-caledonie/transports/pas-de-vols-entre-la-grande-terre-et-les-iles-les-aerodromes-bloques-jusqu-a-nouvel-ordre
[4] https://www.lnc.nc/article/nouvelle-caledonie/transports/comment-expliquer-les-annulations-de-vols-en-serie-chez-aircal
[5] https://www.lnc.nc/article/nouvelle-caledonie/politique/le-congres-vote-un-budget-supplementaire-d-urgence-pour-boucher-les-trous
[6] https://www.lnc.nc/article/nouvelle-caledonie/transports/pour-assurer-sa-survie-aircal-annonce-se-separer-d-un-tiers-de-ses-effectifs
[7] https://www.lnc.nc/article/nouvelle-caledonie/transports/transfert-d-aircal-a-tontouta-plus-vite-on-demenagera-mieux-ce-sera
[8] https://www.lnc.nc/article/nouvelle-caledonie/transports/daniel-houmbouy-le-transfert-d-aircal-a-tontouta-est-prevu-au-mois-de-juillet
[9] https://www.lnc.nc/user/password
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[11] https://www.lnc.nc/formulaire/contact?destinataire=abonnements