
C’est un jugement de 33 pages rendu le 17 juin par le tribunal du travail de Nouméa, qui révèle l’existence de cette première affaire. Quatre mois avant la décision du 14 octobre dévoilée par Les Nouvelles calédoniennes [1], les juges avaient déjà reconnu des faits de harcèlement moral et sexuel concernant une autre ancienne salariée de Radio Rythme Bleu.
Le 1er juillet 2024, une altercation éclate dans les locaux de la station. L’animatrice, employée depuis 2019, affirme avoir été insultée puis saisie physiquement par un collègue. Un salarié présent confirme avoir entendu la dispute, être intervenu et avoir ensuite vu ses doigts bleuis. L’événement est reconnu comme accident du travail.
Quatre jours plus tard, elle porte plainte. Le 21 août, toujours en arrêt, elle est licenciée pour faute grave. Dans son jugement, le tribunal écarte cette faute et déclare le licenciement nul.
Mais les faits de harcèlement retenus par le tribunal ne se limitent pas à l’altercation du 1er juillet. Des messages adressés à la direction font état de conflits, d’épuisement et de comportements agressifs. Plusieurs anciens salariés évoquent également des jours de repos mobilisés pour travailler, des congés difficiles à prendre et des humiliations.
Après examen des témoignages et des réponses de l’employeur, le tribunal décrit un "climat angoissant, délétère et même violent" et considère le harcèlement moral établi.
Les juges s’attardent également sur les alertes adressées à la direction. Leur constat est particulièrement sévère : l’employeur avait "parfaitement conscience du danger encouru" pour la santé de sa salariée, mais ne justifie d'"aucune mesure prise pour la préserver".
Autrement dit, pour le tribunal du travail, RRB savait que sa salariée était exposée à un risque, mais ne l’a pas suffisamment protégée. En droit, ce manquement est qualifié de "faute inexcusable de l’employeur" dans l’accident du 1er juillet.
Le volet sexuel repose lui aussi sur plusieurs témoignages repris et examinés dans le jugement. L’animatrice dénonce des remarques sur son physique, des gestes déplacés et des contacts non souhaités. D’anciens salariés rapportent également des propos et des remarques sur le corps des salariées et des comportements à caractère sexuel visant les femmes de la radio.
L’un d’eux affirme dans son attestation qu’un collègue lui avait confié vouloir administrer une drogue (en l’occurrence du GHB) à l’animatrice pour "l’humilier sexuellement". Sur ce point, aucun passage à l’acte n’est établi. Le jugement rapporte ici les propos du témoin.
Au terme de son examen, le tribunal retient une "ambiance de travail ouvertement sexiste" et reconnaît le harcèlement sexuel.
L’association Culture et loisirs, qui exploite RRB, est condamnée à verser 2,5 millions de francs pour chacun des deux harcèlements. Avec les indemnités liées notamment au licenciement, au préavis et aux congés, le jugement accorde plus de 10,6 millions de francs à l’ancienne salariée. Une expertise médicale devait encore évaluer les conséquences de son accident du travail. RRB a fait appel de cette condamnation, confirme Me Valérie Lucas, l’avocate de l’ancienne animatrice.
Le volet pénal de cette affaire avait, lui, commencé près de deux ans avant ce jugement. Plusieurs procès-verbaux que Les Nouvelles calédoniennes ont pu consulter établissent des démarches auprès de la police en 2024 concernant des violences volontaires et des faits dénoncés comme du harcèlement sexuel et du harcèlement moral au travail. Une plainte spécifique pour harcèlement moral a ainsi été enregistrée en décembre.
Quatre mois après la première condamnation rendue en juin par le tribunal du travail, le jugement du 14 octobre concernant une autre ancienne salariée a retenu à son tour des harcèlements moral et sexuel ainsi qu’un défaut de protection de l’employeur. Plusieurs témoins apparaissent dans les deux dossiers. Cette seconde décision a conduit le parquet à ouvrir une enquête pour harcèlement moral et harcèlement sexuel ou outrage sexiste.
Sollicité sur les suites données aux plaintes de 2024 et leur éventuel rapprochement avec cette enquête, le procureur de la République n’a pas répondu à nos questions. La direction de RRB, interrogée sur le jugement du 17 juin, n’a pas davantage donné suite.