- Baptiste Gouret | Crée le 09.10.2026 à 11h35 | Mis à jour le 09.10.2026 à 11h36ImprimerLe 6 février 2021, un glissement de terrain a recouvert une partie de la RT1. La route est restée coupée en deux pendant plus d’un an. Photo Archives LNC / Baptiste GouretEn février 2021, un glissement de terrain a entraîné la fermeture de la RT1 à Katiramona. Cinq ans après les faits, un rapport révélé par l’hebdomadaire DNC met en évidence le rôle de la carrière, située en surplomb, dans cet effondrement en partie causé par des remblais mal conçus. Une responsabilité connue dès 2022, qui n’a pas empêché le gouvernement et l’État de se partager la facture de 700 millions de francs pour remettre la route en état. Explications.
Les responsabilités étaient connues, mais ont été soigneusement ignorées. C’est ce que laisse penser le rapport d’expertise concernant l’éboulement survenu le 6 février 2021 à Katiramona, dévoilé par l’hebdomadaire Demain en Nouvelle-Calédonie dans son numéro du 2 octobre, et dont Les Nouvelles calédoniennes ont également pu prendre connaissance.
Le document a été remis aux différentes parties, dont le gouvernement, en février 2022, après que le tribunal administratif a saisi, le 21 juillet 2021, un expert judiciaire pour tenter de faire toute la lumière sur ce spectaculaire glissement de terrain, qui a entraîné la fermeture de la RT1 pendant plus d’un an.
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Ses 47 pages reviennent sur les circonstances connues de l’incident : le 5 février, le passage de la dépression tropicale forte Lucas entraîne un cumul de précipitations record, avec 419 mm enregistrés en 24 heures à Dumbéa. Le 6 février, à Katiramona, une partie du terrain qui surplombe la RT1 commence à s’effondrer et glisse, de manière progressive, sur l’axe. En deux jours, la route est recouverte par quelque 90 000 m3 de terre et de gravats. Le rapport confirme qu’il s’agit de la "plateforme supérieure" de la carrière de Katiramona, sur laquelle avait été construit un atelier.
20 000 tonnes de gravats stockés sans autorisation
Rapidement, des premières études géotechniques, sur lesquelles s’est basé l’expert judiciaire, sont conduites. Le 23 février, le cabinet LBTP, missionné par l’entreprise Menaouer, propriétaire de la carrière, effectue six sondages jusqu’à 20 mètres de profondeur. Ils mettent en évidence "la présence de débris végétaux et de déchets", notamment plastiques, entre trois et sept mètres de profondeur, prouvant la réalisation passée de plusieurs remblais. Une deuxième enquête menée trois jours plus tard confirme des circulations d’eau "en profondeur" liée à "la présence de remblais importants".
Or, ces aménagements ont été réalisés sans respecter les règles en la matière. En effet, l’expert judiciaire note l’absence "d’études géologiques et géotechniques préliminaires" et évoque des "doutes sur la préparation préalable des sols", l’utilisation de matériaux sensibles à l’eau et un manque de dispositifs de drainage. Ainsi, bien qu’il reconnaisse le rôle joué par les "précipitations abondantes et la nature" argileuse du terrain, le rapport pointe l’influence de ces interventions d’origine humaine dans la formation de "plusieurs fractures ou failles" à l’origine du glissement.

L’éboulement fut progressif. Au premier jour, il ne recouvrait que la moitié de la chaussée, avant de l’ensevelir dans toute sa largeur deux jours plus tard. Photo Archives LNC / Baptiste GouretÀ cela s’est ajoutée la présence, dans un périmètre non autorisé, d’un stockage de granulats de 14 000 m3, soit environ 20 000 tonnes, qui, si elle ne suffit pas à expliquer l’éboulement, n’en a "pas moins pesé défavorablement" sur les remblais de la plateforme inférieure de la carrière, "dont les mêmes doutes pèsent sur leurs conditions conformes de réalisation". Ces incertitudes seront levées dès le lancement des travaux de déblaiement, en novembre 2021, qui vont mettre en lumière l’absence de "redans", pourtant indispensables pour accrocher les remblais au terrain d’origine. "Ainsi, le doute que nous possédions à ce sujet […] s’est désormais transformé en certitude."
L’accident aurait pu être évité
Plus accablant encore : ces fissures avaient été repérées bien avant le passage de Lucas. Charles Menaouer, gérant de la société éponyme qui exploite la carrière de Katiramona, avait en effet admis, lors de la première visite des services géologiques du gouvernement le 9 février, les avoir observées "une semaine avant la survenue du sinistre", dévoile le rapport.
Cela "suffit à démontrer précisément que le site […] se trouvait déjà en limite d’équilibre statique par temps sec", juge l’expert. L’accident aurait donc "vraisemblablement pu être prévenu, si des reconnaissances des sols préalablement aux aménagements réalisés, avaient été mises en œuvre, ainsi que le recommandent les règles de l’art, et si des précautions avaient été prises pour la construction des remblais et, enfin, la limitation de leur hauteur", conclut le document.
Une négligence coupable contestée par l’exploitant de la carrière. Xavier Cevaër, cofondateur et gérant du groupe HCM (Holding Cevaër Menaouer), avait été jusqu’à affirmer, malgré les évidences, "qu’il n’y avait pas eu de remblais réalisés" sur la carrière. Pour prouver son innocence, le groupe a ainsi fait appel à son propre cabinet d’étude, GEOs4D, qui livre une analyse bien différente de celle de l’expert. Son rapport, daté du 19 avril 2021, mentionne des facteurs naturels (sol argileux, circulation d’eau souterraine…) et un facteur déclenchant (précipitations abondantes) sans jamais évoquer le rôle des remblais. Il accorde en revanche une part de responsabilité à la RT1, dont la présence est classée parmi les facteurs aggravants.
Un constat que "nous ne partageons pas", réfute l’expert judiciaire. Au contraire, "nous estimons que la présence de cette plateforme est de nature à avoir participé à une certaine retenue des matériaux, et que son absence, aurait généré la chute plus rapide d’un volume bien plus conséquent". Quant à l’impact des 20 000 tonnes de granulats stockés de façon illicite, le cabinet d’études estime qu’il "n’aurait pas joué un rôle important dans le glissement", voire qu’il aurait à l’inverse servi "de butée aux terrains supérieurs".
Accord amiable
Si les conclusions du rapport imputent en partie l’éboulement à l’imprudence et au laisser-aller du groupe HCM, l’exploitant de la carrière de Katiramona n’a pas eu à débourser un centime sur les 700 millions de travaux nécessaires au déblaiement et à la réfection de la RT1, financés intégralement par la puissance publique (49,13 % par l’État et à 50,87 % par la Nouvelle-Calédonie).
Il faut dire qu’avant même sa publication, et malgré un "lien" déjà établi par une première expertise entre l’activité de la carrière et l’éboulement, le gouvernement a proposé, en novembre 2021, un accord amiable avec ses gérants pour mettre fin au bras de fer judiciaire qui empêchait le lancement du chantier et faisait monter la colère chez les habitants des lotissements alentour.

La circulation a été rétablie le 18 mars 2022, après quatre mois de travaux. Photo Archives LNC / Thierry PerronL’arrangement prévoyait qu’une emprise du terrain privé de la carrière soit cédée au gouvernement, afin qu’il réalise les travaux "à ses frais et sous sa responsabilité". Il s’engageait également à renoncer à "toute procédure contentieuse à l’encontre des autres parties". En échange, l’entreprise Menaouer acceptait de stocker, sur son terrain, les 90 000 m3 de gravats à évacuer.
Le 18 mars 2022, treize mois après l’éboulement, la RT1 rouvrait à la circulation, quelques heures après une cérémonie officielle. "Nous avons tergiversé sur des aspects de propriété, juridiques et financiers", disait Patrice Faure, le haut-commissaire de l’époque. Alors président du gouvernement, Louis Mapou pointait, quant à lui, un "enchevêtrement de responsabilités" pourtant éclaircies, un mois plus tôt, par un rapport sur lequel les autorités ont fermé les yeux. Preuve de l’embarras de l’exécutif : son refus, pendant cinq ans, d’en communiquer les conclusions à la presse, avant d’y être forcé par une décision du tribunal administratif prise le 18 juin 2026.
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