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    France
  • Propos recueillis par Esther Gautier pour Outremers360 | Crée le 22.06.2026 à 10h36 | Mis à jour le 22.06.2026 à 10h59
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    Emmanuel Kasarhérou dirige le musée du Quai Branly-Jacques-Chirac, à Paris, qui fête ses vingt ans. Photo musée du Quai Branly
    Premier Kanak à diriger un grand musée national français, Emmanuel Kasarhérou préside depuis 2021 le Quai Branly-Jacques-Chirac. À l’occasion du vingtième anniversaire de l’institution, il revient avec notre partenaire Outremers360 sur sa vision d’un musée fondé sur le dialogue des cultures, la pluralité des regards et la transmission des mémoires.

    Que signifie pour vous diriger le musée du Quai Branly-Jacques-Chirac en étant vous-même Kanak et Ultramarin ?

    C’est un parcours plutôt original, puisqu’il part de l’Outre-mer et s’achève à Paris, enrichi par des expériences menées dans le Pacifique, notamment au centre culturel Tjibaou et au musée de Nouvelle-Calédonie. Il ne s’agit pas seulement de parler d’une culture, mais d’essayer d’opérer un dialogue entre celui qui en est l’héritier et ceux qui s’y intéressent avec un regard extérieur.

    Avez-vous le sentiment de porter un regard différent de celui de la tradition muséale française et parisienne ?

    Je pense que le regard de quelqu’un qui a dirigé un musée des cultures kanak à Nouméa est forcément marqué par cette expérience.

    Lorsque vous prenez la tête du musée, en 2021, qu’avez-vous voulu faire évoluer en priorité ?

    En interne, il y avait d’abord la volonté d’aller vers une plus grande horizontalité, c’est-à-dire une meilleure prise en compte des différentes équipes dans les prises de décision et les orientations stratégiques. Il s’agissait d’introduire davantage d’écoute dans le fonctionnement du musée. L’enjeu était de traduire cette polyphonie dans les expositions, afin de permettre d’entendre différentes voix. Le récit que l’on fait du passé est toujours lié au moment depuis lequel on parle. Il ne faut donc pas penser qu’une exposition fixe quelque chose de manière définitive.

    Parler avec les cultures plutôt que parler au-dessus d’elles.

    Concrètement, qu’est-ce que cette polyphonie change dans la préparation d’une exposition ?

    Nous essayons toujours d’avoir des commissariats au moins doubles lorsque nous faisons une exposition sur une région. Lorsque nous avons réalisé "Dakar-Djibouti, contre-enquêtes", le commissariat était composé de douze personnes : six venues de France et six issues de différents pays africains concernés par cette histoire. Cela permet de croiser les mémoires, les sensibilités, et d’offrir au public une palette plus large de ce que le passé peut encore nous renvoyer.

    Peut-on dire que le musée parle davantage avec les cultures plutôt que sur les cultures ?

    Oui, tout à fait. Mais je crois que cet objectif était inscrit dans l’ADN du musée dès le départ. Sa mise en œuvre prend du temps. C’est par la pratique, par un cheminement progressif, que l’on parvient à donner vie à cette idée : parler avec les cultures plutôt que parler au-dessus d’elles.

    Le public du musée a-t-il évolué avec cette approche ?

    Je pense que cette approche est attendue par un public qui n’est plus tout à fait le même, avec des attentes de générations nouvelles. On essaie de faire en sorte que l’outil musée accompagne une société qui elle-même évolue et change.

    Les médiations humaines sont toujours les plus riches.

    Vous insistez beaucoup sur la médiation humaine. Pourquoi est-elle si importante ?

    Les médiations humaines sont toujours les plus riches. Le musée a la chance d’être entouré de médiateurs qui savent répondre à la curiosité du visiteur, mais aussi le conduire vers de nouvelles découvertes. Mais nous sommes toujours convaincus que la médiation humaine reste la valeur forte d’un musée, de même que la confrontation avec les objets réels.

    Les recherches de provenance, les héritages coloniaux et les restitutions sont aujourd’hui au cœur du travail du musée. Comment abordez-vous ces sujets ?

    Cela passe par énormément de recherches, notamment de provenance, pour savoir d’où viennent les objets, comment ils sont arrivés. C’est un travail historique, presque archéologique, puisque beaucoup de ces pièces sont arrivées avec peu de documentation. Lorsque les demandes de restitution ont été réceptionnées, nous avons immédiatement invité nos collègues à venir voir de quoi il s’agissait et à travailler ensemble sur les collections.

    Peut-on encore exposer certains objets de la même manière qu’en 2006 ?

    Les objets qui ont été restitués ne sont évidemment plus présentés. Depuis deux ans, nous avons mis en place un parcours historique sur le plateau des collections. Des cartels enrichis permettent d’aller au-delà de l’origine, de la datation ou de la matérialité de l’objet. Ils font entrer le visiteur dans son histoire : que s’est-il passé ? Comment cet objet est-il arrivé jusqu’à nous, ici, à Paris ?

    Le musée a su trouver son public, alors même qu’à sa naissance il suscitait des interrogations.

    Votre regard personnel sur certaines œuvres a-t-il changé ?

    Depuis que je travaille sur ces collections, ce qui me frappe, c’est leur richesse extraordinaire. Le musée a la charge de collections qui racontent toute la relation de la France au monde, dans ses complexités, ses réussites, mais aussi ses zones sombres. Ces objets sont parfois les seuls témoins d’événements qui n’ont laissé que très peu de traces, voire aucune autre trace qu’eux-mêmes.

    Le musée fête ses 20 ans. Dans le dossier de presse, vous parlez des "vingt premières années". Qu’est-ce qui commence maintenant ?

    La vingt et unième année s’ouvre. C’est une forme de passage, après une première phase d’enracinement et de développement du musée. L’établissement a su trouver son public, alors même qu’à sa naissance il suscitait des interrogations. Nous avons organisé un colloque international autour du dialogue des cultures, en interrogeant ce qui demeure au-delà du slogan : comment passe-t-on du mot d’ordre à la pratique ?

    Quel public souhaitez-vous encore toucher ?

    Le grand dada des actions culturelles, c’est le "non-public" : pourquoi les gens ne viennent pas ? Grâce à des médiations adaptées et à différentes opérations, notamment au travers du Quai Branly Nomade, nous pouvons toucher des gens pour qui les musées centraux de la capitale peuvent apparaître comme des musées faits pour les touristes et non pas pour eux.

    Il faut pouvoir faire évoluer le musée en fonction des nouvelles attentes.

    Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur le Quai Branly Nomade ?

    Ce sont des actions autour de questions de santé, avec une présence dans les hôpitaux, ou auprès de publics empêchés, notamment dans les prisons. Ce sont aussi des opérations avec des communes du Grand Paris. À chaque fois, il s’agit de travailler avec les associations et les animateurs locaux, de comprendre le désir de la communauté vis-à-vis du musée. Ensuite, on bâtit un projet culturel autour de cette envie.

    Les 20 ans sont aussi l’occasion de renforcer les partenariats internationaux ?

    L’idée est de partager notre expérience et d’avoir des collaborations. Pour la collaboration, il n’y a rien de tel que d’être plusieurs à travailler sur ces questions, d’avoir des points de vue légèrement différents qui enrichissent notre propre perception de nous-mêmes et de notre relation aux autres.

    À quoi aimeriez-vous que ressemble le musée dans les vingt prochaines années ?

    Ce que je souhaiterais, c’est que ceux qui suivront, ceux qui auront la charge de ce musée, continuent à avoir cette curiosité pour le monde et continuent à être à l’écoute des publics. Il faut pouvoir faire évoluer le musée en fonction des nouvelles attentes, des questionnements que chaque génération de public amène et qui enrichissent notre perception de cet héritage multiple.

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