Nouvelle Calédonie
  • Par Philippe Frédière | Crée le 28.01.2019 à 04h25 | Mis à jour le 28.01.2019 à 06h56
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    Le riz « pluvial » cultivé en plein champ se récolte en moissonnant, comme le blé, à la différence des riz inondés. Photo province Sud
    Au mois d’avril, 200 hectares de riz seront moissonnés du côté de Boulouparis. Si les rendements sont satisfaisants, l’expérience sera élargie pour la saison 2020. L’objectif étant de parvenir dans cinq ans à une production de 2 000 tonnes au pays où le riz est devenu un aliment incontournable. A la recherche de la sécurité alimentaire.

    A Boulouparis, David Perrard arpente les 25 hectares de riz qu’il a semés en plein champ. La terre est sèche, la pluie se fait désirer, mais ses jeunes pousses de céréales restent bien vertes. « Cette année, nous avons planté 25 hectares de riz, les deux tiers seront commercialisés, le troisième servira de semence pour l’année prochaine. Le but étant de ne pas dépendre des approvisionnements extérieurs et de pouvoir augmenter d’année en année la surface plantée et les tonnages récoltés. »

    Cette semence a été sélectionnée à partir d’une série de variétés brésiliennes appartenant à la famille des Sebota. C’est un riz long et fleurant naturellement, parfumé au jasmin. Ce travail a été mené sous l’impulsion du gouvernement, de la direction du développement rural de la province Sud et de l’Adecal.

    Les semis ont été effectués à la mi-décembre, juste après la récolte du maïs. Ce riz se cultive sur champ, et non en rizière. Il est adapté à la saison chaude et humide. Une période d’inondation ne détruira pas la récolte. D’où son intérêt à ce moment de l’année. Pourtant, début 2019, le manque de pluie est criant. Heureusement, cette céréale tout-terrain supporte tout de même assez bien les sols secs. En ce moment, David Perrard arrose son champ de riz avec un système qui fait tomber lentement de grosses gouttes d’eau, suffisamment lourdes pour ne pas être dispersées par les forts vents.

     

    Juste après la récolte du maïs. 

     

    La récolte aura lieu à la mi-avril. Elle devrait produire une centaine de tonnes de riz. Le beau-frère et voisin de David Perrad, Jérôme Siret, s’est lancé dans la même aventure et devrait récolter lui aussi une centaine de tonnes cette année. L’objectif étant d’augmenter graduellement la production et d’arriver, avec d’autres, à une production annuelle de 2 000 tonnes à l’horizon 2023.

    David Perrard au milieu de ses 25 hectares de riz. Photo : Ph.F.

     

    Sur la parcelle de David, on ne laboure plus, on travaille en « semi-direct » selon le jargon. « Juste avant de semer le riz, nous avions ici du maïs. Après la récolte, nous avons fait une petite opération de nettoyage mécanique et nous avons directement semé le riz. Ça appauvrit moins les sols que les labours et c’est une économie de travail. »

    Pas de labour

    Une partie des parcelles est cultivée sous couvert végétal qui provient en partie de plantations spécifiques, en partie des résidus de pousses de maïs. Ce qui veut dire que la terre n’est pas nue, l’eau s’évapore beaucoup moins et la terre conserve davantage d’azote et de carbone.

    Problème, une partie de la parcelle comporte de grands plants de maïs, ce qui va compliquer la récolte de riz. « Normalement, entre le maïs et le riz, nous passons un herbicide sélectif », explique David Perrard. « Mais avec la guérilla contre les pesticides, beaucoup d’importateurs ne prennent plus de risques car une annulation peut tomber entre le départ d’un bateau d’Europe et son accostage à Nouméa. Et c’est perte sèche pour eux. Du coup, cette année, nous avons manqué de produits. »

    Pour l’heure, le riz calédonien n’a pas la prétention d’être bio. Mais si l’expérience va au bout, cette production pourrait prendre sa place dans le haut de gamme du marché local, le plus rentable compte tenu des coûts de production. Un riz bas de gamme produit localement pourrait très difficilement être concurrentiel, sans subventions massives, face aux denrées en provenance de pays dont la main-d’œuvre est très bon marché.

    C’est le sempiternel problème des productions agricoles de masse dans les régions à haut niveau de vie (Europe, USA, Japon). Elles ne sont pas rentables sans subventions ou protections. Comme l’autosuffisance alimentaire est une question stratégique, les systèmes d’aides sont généralisés dans ces pays, sauf pour le haut de gamme, qui peut trouver seul son marché.

     

    Un siècle et demi de tentatives de culture

    Par C.R. et Ph.F.

    Dans les années 1950, à Saint-Louis, on cultivait du riz inondé. Un travail qui requiert beaucoup de main-d’œuvre. Photos : Archives de la Nouvelle-Calédonie

     

    Le riz est aujourd’hui l’un des aliments les plus consommés par les Calédoniens, toutes ethnies confondues. Pourtant, cette céréale ne faisait pas partie des fondamentaux de la nourriture kanak. Selon l’historien Ismet Kurtovitch, ce sont les Réunionnais et les Asiatiques (Japonais, Indochinois et Indonésiens) qui l’ont introduite sur le Caillou et ont fait son succès. Pendant longtemps, l’essentiel des importations s’est fait en provenance d’Indochine qui était sous contrôle français.

    Il n’empêche que des expérimentations de la culture de riz ont eu lieu dès les débuts de la colonisation. En 1864, 9 hectares, principalement plantés avec des semences importées de La Réunion, sont déjà recensés dans le pays d’après les relevés de l’administration de l’époque. Dumbéa, Boulouparis, mais aussi Nakéty et Canala… Dans cette période riche en expérimentations agronomiques, les tests durent souvent quelques années mais ne sont pas toujours concluants.

    Ainsi, en 1883, il n’y a plus, d’après les mêmes relevés, de culture de riz au Sud. 23 hectares sont tout de même en exploitation, dans le centre de la Grande Terre, en particulier à l’Est. Les rizières deviennent plus rares dans la première moitié du XXe siècle, à une exception notable : la propriété Janisel, à Pouébo, qui, disait-on, a produit un riz de très bonne qualité jusqu’au milieu du siècle. Arrivé en 1901, l’inventif personnage avait lui-même imaginé, fabriqué et mis au point des machines pour traiter son riz. Il avait construit une petite centrale hydroélectrique et tracé une piste d’atterrissage. Eh oui ! Pouébo a été électrifié avant Nouméa. L’homme s’improvisait aussi dentiste à l’occasion.

    L’exploitation de Maurice Janisel s’est étendue progressivement jusqu’à 300 hectares, mais elle n’a pas survécu à la disparition de son créateur au début des années 1960.

     

    Aliment de base de nombreux Calédoniens.

     

    Pourtant, l’idée de planter du riz, devenu aliment de base pour nombre de Calédoniens, ne cesse de travailler les autorités. Au début des années 1980, c’est à l’Institut de recherches agronomiques tropicales (Irat, bientôt rattaché au Cirad) que l’on demande d’étudier les variétés et les modes de production qui s’adapteraient le mieux au Caillou. « Cela s’inscrivait dans un programme d’amélioration des récoltes vivrières, explique un ancien. L’idée, c’était de voir si l’on pouvait produire du riz en tribu, avec de petites parcelles, mais en multipliant les lieux de production. » Des études, mais peu de résultats concrets : le riz, qui nécessite une mécanisation pour être rentable et qui demande beaucoup de travail de conditionnement après récolte, « s’inscrit mal dans les habitudes agricoles » des tribus.

    Après avoir été récolté, le riz nécessite d’être séché, nettoyé, battu et décortiqué, ce qui suppose beaucoup de matériel, ou alors un fort investissement en main-d’œuvre.

     

    La vertu selon Metzdorf

    La guerre contre les pesticides, c’est à double tranchant. Selon Nicolas Metzdorf, en charge du secteur au gouvernement, « Il faut travailler à leur disparition progressive, ou à leur remplacement par des substances saines et des pratiques différentes, plus vertueuses. Mais en l’état actuel des choses, il y a des actions qui sont clairement contre-productives. Exemple ? Les repousses de maïs vont entraîner des pertes de rendement de riz local au bénéfice de riz d’importation en provenance de pays qui ont des pratiques agricoles beaucoup moins contrôlées que les nôtres. » « Nous avons eu le même problème avec les oignons. L’an dernier, nous avons manqué de désherbant sélectif. La production locale a chuté, il a fallu importer des oignons d’Australie et de Nouvelle-Zélande, autrement bourrés de pesticides que les nôres et, en plus, nous avons dû indemniser les producteurs locaux. Nous avons été perdants de tous les côtés. »

     

    Couvert végétal.

    C’est la nouvelle tendance dans l’agriculture. Les sols non labourés et recouverts gardent l’eau, les nutriments et ont besoin de moins d’engrais.


    10 000 tonnes

    C’est la consommation annuelle de riz en Calédonie, six fois plus par habitant qu’en Métropole. L’objectif des pouvoirs publics est d’atteindre une production de 2 000 tonnes.


    « La culture du riz permet de valoriser les parcelles pendant la période des pluies ou des cyclones, protège les sols et réduit l’érosion. »

    Rémy Kulagowsky, ingénieur céréales à la province Sud.

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