Nouvelle Calédonie
  • Par Jean-Alexis Gallien-Lamarche | Crée le 16.04.2019 à 06h46 | Mis à jour le 16.04.2019 à 06h46
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    Les conséquences des cambriolages sont multiples : chute du chiffre d’affaires, licenciements économiques ou encore problèmes avec les assurances.
    La vague de pillages dans les stations service et les supermarchés, début 2018, avait créé la polémique et poussé les autorités à adopter des mesures fortes. Un double effet est aujourd’hui constaté : si les cambriolages de commerces ont baissé à Nouméa, les voleurs ont tendance à s’attaquer aux magasins de Brousse, moins sécurisés et donc plus vulnérables.

    C’est un phénomène récent, inquiétant à bien des égards. Les commerces des petites communes de Brousse ne sont plus à l’abri. Ils sont de plus en plus la cible des délinquants, qui en auraient même fait un de leurs terrains de jeu privilégiés. Il faut dire que le plan d’action des autorités pour « protéger » Nouméa et ses communes limitrophes a poussé les malfrats à changer de braquet.

    Les pillages avaient poussé les autorités à prendre des mesures fortes.

     

    Retour au début de l’année 2018 : stations-service et supermarchés sont tour à tour dévalisés par des bandes qui cherchent de l’alcool et des cigarettes. Les scènes de pillage, surréalistes, font le tour des réseaux sociaux, scandalisent la population et mettent les nerfs des commerçants à rude épreuve. En réponse, l’État, le gouvernement calédonien, la police, la gendarmerie mais aussi la CCI, le syndicat des commerçants et des importateurs se réunissent autour de la table. En mars, des mesures sont annoncées : augmentation de 10 % du nombre de patrouilles dédiées à la lutte contre les cambriolages dans le Grand Nouméa, doublement de celles-ci en zone police le week-end, multiplication des actions de sensibilisation via les « référents sûreté », montée en puissance du dispositif « Alerte commerces », subventions pour sécuriser les magasins…

     

    Les entreprises ne doivent pas baisser les bras. 

     

    Un an plus tard, l’heure est au bilan. En 2018, les cambriolages de locaux d’activités professionnelles et associatives ont connu une quasi-stabilité avec 26 faits en plus pour un total de près de 1 200 faits (+2,29 %). En zone police (Nouméa), on constate une baisse de 6,4 %, notamment sur le quartier de Ducos, qui concentre 35 % des cambriolages de locaux professionnels sur la capitale. Plus largement, sur l’ensemble Nouméa, Païta, Mont-Dore et Dumbéa, où 76% des faits sont commis, les autorités constatent une chute de 4,4 %. 

    Les vigiles en patrouille ?

    Encourageant… mais pas complètement satisfaisant. Car les malfrats ont compris qu’il y avait de plus en plus de risques à s’attaquer aux commerces de Nouméa et de ses environs. Certaines des petites communes de Brousse voient ainsi leurs statistiques des cambriolages augmenter. À Boulouparis, La Foa, ou encore Pouembout, les locaux commerciaux, bien souvent moins sécurisés que sur la capitale, ne sont plus à l’abri, déplore la CCI. S’appuyant sur « une analyse criminelle territoriale », les forces de l’ordre peuvent à tout moment réorienter les patrouilles sur certains secteurs les plus touchés et aux horaires les plus sensibles. « Ces entreprises ne doivent pas baisser les bras. Elles doivent continuer à investir dans la sécurité et la sûreté », poursuit David Guyenne, vice-président de la CCI, chargé du commerce.

    Et comme il n’y aura jamais un policier ou un gendarme devant chaque magasin, les commerçants sont invités à faire appel (gratuitement) aux « référents sûreté » qui délivrent des conseils pour mieux protéger son entreprise. Un travail de collaboration avec les sociétés privées de sécurité a aussi été entrepris : contrairement à la Métropole, lorsqu’une alarme se déclenche dans un magasin, policiers et gendarmes peuvent s’y rendre aussitôt, sans attendre la levée de doute du vigile, augmentant ainsi les chances de flagrant délit. Les pouvoirs publics pourraient aller encore plus loin. Les agents de sécurité pourraient, à terme, patrouiller sur la voie publique dans le cadre de leur mission de sécurisation de commerces. Une mission uniquement sous autorisation du haut-commissaire et dans un périmètre géographique bien précis.


    « Éviter de licencier notre personnel »

     

    « J’ai été victime de deux importants cambriolages, témoigne Grégory Martin, gérant de la station Total à Koumac. Il s’agissait principalement de vols de tabac à hauteur d’environ 400 000 francs. Ce sont, en plus, des produits taxés sur lesquels il y a peu de marge. Pour rattraper un trou pareil dans la trésorerie, il faut du temps. Ça peut devenir dangereux pour le commerce. » Il ajouter que « les voleurs se sont introduits par des endroits non sécurisés comme le toit. La dernière fois, en décembre dernier, ils ont cassé les claustras en béton pour s’introduire dans la station. Ils ont pris du tabac, des multimédias, etc. En raison du trou dans la trésorerie, le travail n’a plus été le même. Il nous a fallu sécuriser la station avec des grilles que nous avons fabriquées, puis les fixer dans les murs. Un travail fastidieux, chronophage et coûteux. Nous avons renforcé la vidéosurveillance qui, au départ nous avait déjà coûté 500 000 francs et à laquelle, nous avons ajouté un système d’alarme anti-intrusion, le tout pour 600 000 francs. Pour amortir ces frais, nous limitons les dépenses – publicité, etc. – et faisons au mieux pour éviter de licencier notre personnel. » I.C.


    « Pour notre pomme »

    « L’année 2018 a été une période compliquée pour nous, relate Jean Gré, gérant du magasin Magic Bazar, à Rivière-Salée. Nous avons eu quatre cambriolages en janvier, février, juin et décembre. Un cinquième a eu lieu fin 2017. On n’avait jamais eu autant de vols avant. Pourtant, on avait entièrement sécurisé notre commerce : caméras, grille de protection, on avait beaucoup investi… » Jean Gré assure qu’« après le deuxième cambriolage, l’assurance nous a évincés. Puis elle nous a finalement repris mais elle refuse de nous assurer pour les vols. Les trois derniers cambriolages, c’est pour notre pomme ». « Ce qui est fou, c’est que ces vols coûtent souvent plus chers en dégradations qu’en matériel volé. Je peux vous dire que c’est terrible d’être réveillé et d’apprendre que le magasin a été fracturé. Aujourd’hui, quand le téléphone sonne en pleine nuit, on fait des bonds dans le lit ».


    « Plus un commerce… mais un blockhaus »

     

    « Tous les trois mois à peu près je suis victime d’un vol par effraction, s’exaspère André Marcias, propriétaire du magasin Just Prix, à Bourail. J’ai même déjà subi une attaque à la voiture-bélier. Le plus gros préjudice remonte à décembre dernier, j’en ai eu pour 600000 francs de perte. Les voleurs ont pris de l’alcool et des cigarettes. J’ai remarqué que ce phénomène est apparu depuis l’augmentation des 22 % sur ces marchandises. On est également victime de vols en journée, un ou deux par jour, uniquement sur du linge. »Une situation difficile pour André Marcias, « c’est beaucoup de travail en plus. Monter les dossiers pour l’assurance et la gendarmerie mais également à la remise en état du magasin... Tout cela engendre également de grosses dépenses, car on ne fait intervenir l’assurance qu’une fois par an et les autres fois on prend dans la caisse du magasin ». « Pour se protéger, on a fait plusieurs travaux pour renforcer les entrées mais aussi les fenêtres du magasin. Ce n’est plus un commerce… mais un blockhaus. Là on va mettre encore une grille derrière le rideau roulant pour une double protection. Les travaux s’élèvent largement au-dessus du million de francs ! Je veux aussi dire que lorsque l’on appelle la gendarmerie la nuit, on tombe sur la centrale à Nouméa. Donc les gendarmes ne peuvent pas intervenir aussi rapidement qu’en journée, où ils sont très réactifs »N.B.


    « Les visages masqués »

    « J’ai installé dans mon commerce un système anti-intrusion et des caméras de vidéosurveillance, raconte la propriétaire de la station-service Shell située à la sortie nord de La Foa. Il y a deux mois, en pleine nuit, quatre personnes avec les visages masqués sont entrées dans la boutique. Dès que l’alarme s’est déclenchée, j’ai vu les cambrioleurs forcer mon rideau de protection et la porte d’entrée. Puis j’ai pu les suivre dans leur périple… » « Le préjudice total est de deux millions de francs, dont un million de francs de tabac et un fond de caisse de 100 000 francs. Étant assurée, j’ai été remboursée sur la marchandise volée mais pas le fond de caisse car je laisse toujours le tiroir ouvert pour éviter qu’il ne soit forcé et détruit ». « À ce jour, continue la commerçante, les cambrioleurs n’ont jamais été interpellés. J’ai perdu beaucoup d’argent dans cette affaire et j’ai dû modifier tout le système de protection à mes frais. » E.J

     

    Repères

    L’Azap en modèle ?

    La CCI insiste sur l’intérêt pour les commercants de se regrouper en clusters d'entreprises, comme l’Azap (association des zones d’activités de Païta), permettant ainsi de mutualiser les moyens de sécurité (gardiennage…) et de « créer de la vigilance citoyenne entre professionnels d'un meême quartier », indique David Guyenne. 

    Quelles aides ?

    Les commercants peuvent profiter d’une aide du gouvernement via une réduction d’impôt pour les investissements de protection et de sécurisation des magasins. Pour ceux dans le Sud, ils peuvent recevoir une aide financière de la province lorsque des travaux de sûreté ont été réalisés (contacter la direction de l’économie de la province au 20 36 00).

    Et les mineurs ?

    Parce que les mineurs sont surreprésentés dans les cambriolages, le nombre d'audiences du tribunal pour enfants a été augmenté. « Il y a un renouvellement incessant des délinquants contrairement aux idées recues affirmant que ce sont toujours les mêmes », note le procureur de la République Alexis Bouroz. Il faut aussi savoir qu’il y a deux fois plus de mineurs suivis en assistance éducative par les juges pour enfants. « Ces enfants en danger forment le vivier des délinquants de demain. » 


    10 %

    d’augmentation de patrouilles de gendarmerie dans le Grand Nouméa dédiées à la lutte contre les cambriolages dans les commerces. La police, elle, a doublé les équipages les week-ends.


    759

    entreprises sont adhérentes du dispositif de la CCI « Alerte commerces » contre 450 auparavant : 586 à Nouméa, 66 à Bourail, 37 au Mont-Dore…


    4,1 millions de francs

    de subventions une enveloppe de 100 millions ont été utilisés dans le cadre du dispositif d’aide à la sécurisation des commerces de la province Sud. Trop peu pour la CCI.


    50 % des cambriolages

    commis en Calédonie sont le fait de mineurs. La proportion de moins de 18 ans interpellés frise les 60% à Nouméa.

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