Nouvelle Calédonie
  • Par Anthony Tejero | Crée le 25.03.2019 à 06h45 | Mis à jour le 25.03.2019 à 10h55
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    Vendredi après-midi, dès 15 heures, les gendarmes ont dû intervenir pour maîtriser un début de bagarre devant le lycée Saint-Jean XXIII. Photos : A. T..
    Les bagarres qui éclatent dans et devant les établissements scolaires sont de plus en plus filmées et mises en ligne sous le mot clé Baston NC. Une surenchère qui alimente et attise la haine, en particulier sur les réseaux sociaux. Mais qu’en pensent les premiers concernés ? Cet engouement, inquiétant, est-il réel ? Reportage à Nouméa et à Païta.

    Baston NC. La simple évocation de ce terme ne laisse personne indifférent à la sortie des lycées. Et provoque les rires le plus souvent, mais aussi quelques regards sévères en signe de désapprobation. Derrière ce mot clé, qui se répand comme une traînée de poudre sur le web, se cache un phénomène grandissant chez certains jeunes : les bagarres filmées, publiées, puis commentées sur les plateformes et les réseaux sociaux, YouTube et Facebook en tête.

    Un fléau particulièrement palpable dans et aux abords des établissements scolaires où ces « bastons » éclatent régulièrement depuis la rentrée. Si ces violences sont plus ou moins condamnées par les jeunes croisés vendredi devant le lycée Jules-Garnier, la plupart d’entre eux ne cachent pas leur amusement face à des échauffourées autant régulières qu’injustifiées. « C’est quand même drôle de les voir se taper alors qu’on ne comprend jamais pourquoi ! On ne filme pas, mais on regarde. Sauf quand la bagarre devient générale. Comme ça dégénère vite, on préfère partir pour ne pas recevoir de pierres », racontent Haile et Marc, 17 ans, qui ne sont pas les derniers à regarder les vidéos en ligne. Même s’ils déplorent le principe. « C’est inutile de mettre ça sur Internet. Ça ridiculise les gens et après il y a de nouveaux conflits qui naissent à partir des commentaires. C’est ce qui attise la haine. Et alors, ça se finit toujours pareil : par une nouvelle bagarre pour se venger. L’an passé cela s’était un peu calmé, mais depuis la rentrée, c’est reparti. »

     

    Les réseaux sociaux accélèrent tout. 

     

    Plus loin, cet étudiant en BTS parle même d’un « cercle vicieux » : « C’est une petite poignée qui filme ces violences, mais ensuite avec les partages, ça va très vite et ça prend de l’ampleur. Les bagarres ont toujours existé. La différence désormais, c’est que les réseaux sociaux accélèrent tout », estime cet étudiant de 22 ans.

    Et sans surprise, il ne faut pas longtemps pour rencontre des adeptes de baston NC. « C’est excitant ! C’est moi qui me suis bagarré, vendredi, avec un frère. Je l’ai attendu à la sortie… » se vante Jo-John, 17 ans, de Maré. « Je ne filme pas. Je préfère rentrer dans la baston. Mais ensuite, c’est marrant de regarder la façon dont ils se battent. Et j’aime lire les commentaires, il y a plein d’insultes. »

    La rumeur sur toutes les lèvres

    Changement de décor, mais pas de point de vue, à la sortie du lycée Jean XXIII, à Païta. Dans l’herbe, plusieurs bandes d’amis attendent le car. A moins qu’une bagarre n’éclate avant, devant le lycée ou sur la place du village… La rumeur en tout cas est sur toutes les lèvres. Ici aussi, les langues se délient facilement : on revendique même de se battre. Et d’aimer ça. Autant chez les garçons que chez les filles. Comme en témoigne un groupe d’élèves de Rivière-Salée : « C’est net les vidéos de bastons pour voir leur technique et aussi pour savoir qui a gagné », lance Adèle, 15 ans, du « RS gang ». « J’aime me bagarrer. Ça défoule et me fait du bien. Dans notre quartier, on ne connaît que ça : la frappe, la frappe et la frappe… Mecs ou filles, il n’y a pas de règles. Et des fois, quand on est sous l’effet de certains trucs, c’est presque la première chose dont j’ai envie. »

     

    J’en ai plus que marre. Il faut que ça change. 

     

    A ses côtés, Michel surenchérit : « Des fois, c’est même nous qui cherchons la bagarre aux autres. C’est pour défendre la cause à nous, à notre quartier. Et quand c’est filmé, c’est encore mieux, car ça nous laisse des souvenirs. Mais c’est quand même bien de se cacher le visage pour Internet », raconte, avec une insouciance déconcertante ce Nouméen de 16 ans. Lui et sa bande voient avant tout la bagarre, comme un « délire », et non pas comme un acte grave. Et à ses conséquences.

    Fort heureusement, tout le monde ne partage pas cet engouement pour la violence au sein de ce groupe. « Ils adorent ça. Je n’arriverai jamais à comprendre ! Je suis amie avec eux, mais dès qu’il s’agit de bagarre, je me mets à l’écart. Et je refuse de regarder toute vidéo », se défend Rose, 17 ans, originaire de Lifou. « Que diront-ils plus tard à leurs enfants ? Surtout quand ils auront le visage déformé, plein de cicatrices… Dans le monde, des gens se battent pour leur nourriture, pour la liberté d’expression, mais eux n’ont aucune raison. Ces bastons partent toujours de petits problèmes bêtes. » Et cette élève révèle une réalité encore plus inquiétante, qui en dit long sur l’ambiance dans le lycée : « Il y a des filles aujourd’hui qui sont traumatisées. Certaines ne sont pas venues en cours parce qu’elles avaient peur des bastons prévues : tout est organisé à l’avance. J’en ai plus que marre. J’ai une grosse boule au ventre dès que je vois une bagarre. Je prends sur moi, mais il faut que ça change. Que notre peuple comprenne qu’on est bien ici et qu’on ferait mieux de s’entraider. »


    « Les gamins ont des plannings de bagarres »

    PABLO BARRI, PORTEPAROLE DES ANIMATEURS DU NUMÉRIQUE QUI LANCENT UNE PÉTITION CONTRE LA HAINE SUR LE WEB

    Pablo Barri, animateur à la médiathèque de Boulari, tire la sonnette d’alarme.

     

    Que constatez-vous au quotidien dans votre travail ?

    On est animateurs d’espaces publics numériques et de cyberbase sur tout le territoire. Dans notre travail, tous les jours, on râle sur les jeunes parce qu’ils vont sur les sites de type baston NC. Or c’est interdit dans nos structures, on n’a pas le droit de diffuser et de regarder ce genre de vidéos hyperviolentes et hyperhaineuses avec des commentaires racistes etc. 

    Comment réagissez-vous ?

    On constate que beaucoup de jeunes adorent regarder ces vidéos, majoritairement les garçons. Donc on essaie d’ouvrir des temps de parole avec eux. De comprendre ce qui leur plaît, pourquoi regardent-ils ça ? Des fois, c’est parce que c’est le cousin, parce que cela se passe dans leur collège, parce qu’ils les connaissent etc. Mais la plupart du temps, ils ne savent pas pourquoi. Sans doute, cela leur décharge de l’adrénaline. Mais je pense qu’on grandit en Calédonie, et surtout dans certains quartiers, dans une violence qui devient ordinaire : la violence est à la maison dans les échanges entre la famille, elle est dans la rue, contre les femmes etc. Elle est banalisée et certains jeunes sont à la recherche de ça, et je trouve ça chaud.

    Ce phénomène est-il nouveau ?

    Baston NC existe depuis longtemps. En 2015, des lycées de Païta avaient fermé à cause de bagarres entre Wallisiens et Kanak, tout est né de là. J’ai grandi ici. Des bagarres, il y en a toujours eu en milieu scolaire. Mais ce qui change aujourd’hui, c’est que le premier réflexe des jeunes est de filmer. Puis de les poster. S’ensuivent des commentaires haineux, des insultes, souvent à caractère raciste, car les deux camps continuent de s’affronter par ces commentaires. Et il y a carrément des prises de rendez-vous pour se battre. Les gamins ont des plannings de bagarres aujourd’hui, tout est très organisé. Un mercredi type : les gamins arrivent ici à midi, ils me disent : on vient déposer nos affaires et on repart au lycée car il y a la bande de Conception qui vient se bastonner avec celle du lycée. Je les regarde incrédule, puis ils me disent : à 15 heures, on repart à la place des Accords car il y a un Kanak et un Wallis qui doivent se bastonner. C’est aberrant mais c’est du vécu. On le vit chaque semaine.

    Quelles solutions envisagez-vous ?

    On est au contact de ces populations tous les jours, et on se demande quoi faire. Interdire ces contenus dans nos espaces n’empêche pas d’aller les regarder à la maison. L’idée, c’est d’aller plus haut toquer à la porte de Facebook ou de You-Tube, mais on n’en a pas la capacité. Il nous faut l’appui des institutions. Et on veut surfer sur la vague mondiale : Emmanuel Macron a demandé qu’on puisse gérer ce genre de contenus sur les réseaux sociaux, Facebook est pointé du doigt par le monde entier, à commencer par la Nouvelle-Zélande, à cause des vidéos postées des attaques terroristes de Christchurch. Les pays sont en train de se lever contre ça.

    Qu’espérez-vous de la pétition contre la haine sur Internet que vous venez de lancer ?

    L’observatoire du numérique existe aujourd’hui, pourquoi ne pas créer une branche dédiée à la modération sur les réseaux sociaux ? 93% des 15-25 ans ont Facebook. On doit tous se mettre autour de la table. Pourquoi pas créer des assises de la lutte contre la haine sur Internet ? Cela existe déjà en France. On a lancé cette pétition car on ne sait pas trop quoi faire, c’est un appel à l’aide, à réactions. On interpelle nos élus : on constate des problèmes tous les jours et cela devient de plus en plus grave. La présence sur place de gendarmes, pourquoi pas ; mais n’oublions pas qu’il y a cet aspect numérique. Les 14-20 ans passent en moyenne 4 heures par jour sur les écrans. Il faut des modérateurs, des gens qui signalent ces vidéos.


    Savoir +

    La pétition en ligne contre la haine sur Internet, lancée par le collectif des animateurs du numérique s’intitule : « Plus de mesures face à la haine sur les réseaux sociaux calédoniens ».

    Elle est publiée sur le site www.change.org

     

    Quelle réponse des autorités ?

    Jeudi, les institutions, les forces de l’ordre, les autorités coutumières et des représentants des parents d’élèves se sont réunis en vue de trouver des solutions pour enrayer les bagarres. Il a ainsi été question de la lutte contre ces violences postées sur le web. « Les parents nous ont demandé si on peut arrêter ces sites de baston NC, mais c’est un site (YouTube, Facebook, etc.) qui ne peut pas être fermé, explique Hélène Iekawé, membre du gouvernement en charge de l’éducation. J’ai rappelé aussi que c’est lié à l’éducation des parents. Internet ou les réseaux sociaux ne sont que des outils, le problème c’est l’utilisation qu’on en fait. C’est pour cela qu’une éducation, ou du moins information à ces nouveaux outils auprès des parents est indispensable. » Quant à se mobiliser pour demander des modérations à ces géants américains, le gouvernement botte en touche : « Si l’Etat métropolitain le demande, il y aura forcément un effet de ricochet pour la Nouvelle-Calédonie car nous sommes quand même un pays français. Face à cette mondialisation des réseaux sociaux, ce n’est pas une île comme la nôtre qui pourra peser. C’est d’abord l’Europe. »

     

    Un clip anti-baston

    Plutôt que de regarder des vidéos de bagarres sur Youtube, écoutez le clip « Baston nc c’d’la merde »  également sur Youtube. Un morceau engagé du groupe LKG.


    Forces de l’ordre 

    En 2018, un protocole d’accord pour renforcer les dispositifs de sécurité aux abords des établissements scolaires lors des périodes à risques a été signé.


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