Nouvelle Calédonie
  • Jean-Alexis Gallien-Lamarche | Crée le 31.03.2018 à 04h25 | Mis à jour le 03.04.2018 à 10h16
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    La défense, représentée par Mes Brunard et Loye, est revenue sur le conflit qui oppose les clans Bati et Kabeu. Avant de demander à la cour et aux jurés de retenir la légitime défense. Photos J.-A.G.-L.
    Assises. La cour d’assises a condamné Béa Bati, accusé d'un double meurtre, à 20 ans de prison. À présent, c’est aux clans Bati et Kabeu de choisir la voie de l’apaisement pour que la vie reprenne son cours à la tribu de Thu.

    La justice ayant fait son œuvre, le choix est désormais entre les mains des clans Bati et Kabeu. Après trois jours de procès devant la cour d’assises où les deux familles, en conflit depuis des années, ont pu s’exprimer, crever des abcès, mettre des mots sur les non-dits, l’opportunité s’offre à eux de choisir la voie de l’apaisement et de vivre, enfin, dans la sérénité à la tribu de Thu, à Houaïlou. Les regrets de Béa Bati d’avoir tué Pierre-Chanel et Hervé Kabeu et d’avoir grièvement blessé trois autres membres du clan, le 23 septembre 2016, et sa demande de pardon sont sûrement le meilleur signal que pouvait envoyer celui qui avait choisi de faire parler les armes pour régler cette inextricable situation.

    Encore des cicatrices

    Il y a pourtant des signaux qui peuvent laisser à penser que la situation n’est pas près de s’arranger. Comme cette lettre de Julia envoyée à son frère, Béa Bati, alors incarcéré au Camp-Est, où elle vante ses qualités de « guerrier. Ce que tu as fait, tu as eu raison de le faire ». Ou encore le témoignage de Pierre Bati, le frère de l’accusé, qui prédit aux jurés qu’« on va se revoir bientôt devant la cour d’assises. Aujourd’hui, rien n’est réglé, des gens tirent les ficelles et ne jouent pas l’apaisement ». Il y a aussi Stanley Kabeu qui ne voit qu’une solution au conflit, que « les Bati partent » de la tribu. L’avocat général, si discret depuis le début des débats, a ainsi exprimé ses « craintes », « pas convaincu que tout soit terminé entre les Bati et les Kabeu ».

    Pas de peine de sûreté

    Le rôle de l’accusation a surtout été de rappeler que Béa Bati, « animé par la colère, la vengeance », a « emprunté le chemin du crime » (lire par ailleurs). « L’intention de tuer ne fait aucun doute. Le mode opératoire ne laisse pas de chance à ses opposants », a déclaré Christian Pasta, excluant l’hypothèse de « la légitime défense ». Un peu plus tôt, l’avocat de la partie civile, Me Jean-Jacques Deswarte, avait lui aussi anticipé la stratégie des conseils de la défense : « méthodiquement, il a fait feu jusqu’à vider son chargeur. Comment parler de légitime défense alors que les Kabeu ne sont pas menaçants ? ». « Béa connaît les Kabeu, il sait qu’ils sont dangereux. Quand il les voit autour de son père, il sait que celui-ci n’a pas les moyens de se battre ni de s’enfuir », a plaidé Me Jacques Loye. « C’est la peur qui l’anime, pas la vengeance. Il sait que les Kabeu ne sont pas là pour discuter mais pour en découdre », a complété Me Barbara Brunard.

    En début de soirée, le verdict a été rendu par la cour : 20 ans de réclusion criminelle à l’encontre de Béa Bati. Les jurés n’ont pas assorti leur décision d’une période de sûreté. Avec les remises de peine, il pourrait « espérer une libération dans sept ou huit ans », a estimé Me Loye.

    Les Bati n'ont pas entrepris les démarches de pardon

    Pour juger ce double meurtre, la cour a été obligée, durant ces trois jours de procès, de revenir sur le conflit qui oppose les clans Bati et Kabeu depuis des années. Une haine viscérale subsiste entre ces deux familles dont personne n’a pu vraiment expliquer la genèse.

    Depuis tant d’années qu’ils sont en guerre, ils ne se souviennent même plus pourquoi ils la font. Après trois jours de procès, personne n’a vraiment été en mesure d’expliquer les raisons d’une telle opposition. La dizaine de témoins venus déposer à la barre ont raconté les récents épisodes de violence sans connaître vraiment l’historique de ce conflit.

    Quoi qu’il en soit, depuis 2015, la tension était montée d’un cran supplémentaire. « Ce drame n’est pas arrivé par hasard. Le contexte de ce dossier est primordial », a souligné Me Brunard répondant aux critiques de la partie civile. « Plus on parle du conflit, plus on parle du barrage à l’entrée de la tribu et moins on parle de la scène du crime, avait dénoncé Me Deswarte. Il y a une impression de torts partagés insupportable. » Au cours de ses réquisitions, l’avocat général a également dénoncé la volonté de la défense de « diluer la responsabilité de Béa Bati et de renvoyer la balle sur les autorités coutumières et les gendarmes ». « Oui les Kabeu ne sont pas des enfants de chœur. Mais ne tombez pas dans le piège, nous sommes là pour juger un double meurtre », a poursuivi Christian Pasta. Interrogé, l’accusé a expliqué qu’il « n’en pouvait plus » et qu’il a fini « par exploser ». « Les Kabeu ne respectent rien à la tribu, ils imposent leur loi à la tribu, ils sont tous violents », a-t-il également dit. Depuis le drame, le clan Bati n’a pas entrepris de démarche coutumière de pardon. « On fera un geste s’il y a un jour une réconciliation entre les familles », a confié François Bati, chef de clan et père de l’accusé.

    Repères

    Retour sur les faits

    Le 23 septembre 2016, les Kabeu forment un barrage à l’entrée de la tribu. Ils reprochent au clan adverse d’avoir jeté des viscères de cerf dans la rivière. Arrivés à leur hauteur, Béa Bati et ses trois cousins sont roués de coups. L’accusé arrive à s’extirper de ce guet-apens et à s’enfuir chez lui pour s’emparer d’un fusil à pompe. Entre-temps, son père, François est lui aussi pris à partie par les Kabeu. Lorsque Béa arrive à la hauteur du groupe, il ouvre le feu à cinq reprises sans échanger un mot, ni faire de tirs de sommation. Hervé (53 ans) et Pierre-Chanel Kabeu (56 ans) ne survivent pas. Stanley, Gérard et Jean-Yann Kabeu sont grièvement blessés.

    Le parquet critiqué

    Les défenseurs de Béa Bati ont chargé le parquet, coupable, selon eux, de « choix procéduraux honteux ». Notamment concernant les faits lors du barrage, le jour du drame, où les Kabeu avaient jeté sur les cousins de Béa une hache et un sabre. « Les Kabeu ont été jugés en juge unique pour des violences avec des ITT supérieures à huit jours sans retenir la qualification de réunion, ni d’arme, a regretté Me Brunard. On aurait très bien pu retenir la tentative de meurtre pour la hache lancée sur un Bati. »

    Fallait-il le juger pour assassinat ?

    L’avocat général a semblé déplorer que l’accusé n’ait pas été poursuivi pour un double assassinat et une triple tentative d’assassinat. « Le fait de charger son fusil de cinq cartouches dénote une intention criminelle ».

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