Nouvelle Calédonie
  • Par Olivier Poisson, Philippe Frédière, Marion Courtassol et Jean-Frédéric Gallo | Crée le 09.07.2019 à 06h50 | Mis à jour le 12.07.2019 à 10h02
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    La fougue de la campagne électorale est déjà loin. C’est une Sonia Backes calme et souriante qui est entrée hier aux Nouvelles. Connaître les thèmes de notre interview à l’avance ? Pas besoin, elle répond à tout sans se faire prier. Son style de présidence, elle l’a déjà trouvé : ce sera une main de fer dans un gant de velours. Ce qui ne l’empêche pas, selon elle, de discuter des sujets qui fâchent avec ceux qui ne partagent pas ses idées. Alors bien sûr, s’ils ne le veulent pas, ils entendront parler quand même de la présidente de la province Sud. Et elle ne mâche pas ses mots. Comme ici, dans une interview garantie sans relecture de l’intéressée.

    Vivre ensemble

    « Une partie de la population a été écartée »

    Depuis Paris, vous avez demandé des « sanctions rapides » après l’attaque des touristes étrangers à Ouvéa. La province des Îles vous a accusée « d’envenimer la situation ». Quel était votre but ?

    On m’a reproché de m’être positionnée, je l’ai fait et je n’en resterai pas là, car l’impact qu’ont eu ces faits sur l’image de la Nouvelle-Calédonie à l’international nous porte aussi préjudice en province Sud. Je ne sais pas ce qui s’est passé à Ouvéa. Mais on ne se fait pas justice soi-même. La loi est la même pour tous, que l’on soit Kanak ou pas, coutumier ou pas. On est dans la République française quelle que soit sa couleur de peau ou son statut. Si les touristes n’ont pas respecté la règle, on va chercher les gendarmes.

    De la même façon, quand quelqu’un rentre chez soi, on ne lui met pas un fusil sur la tempe, on appelle la police. Il y a une vraie dérive de considérer que l’on peut se faire justice soi-même. C’est une règle de base à laquelle il ne faut pas déroger.

    Comment éviter que cela se reproduise ?

    Il y a sans doute un effort à faire sur la formalisation des règles coutumières, notamment sur les actes d’autorisation. La tradition orale peut avoir ses limites, surtout dans un contexte international, comme cela s’est passé à Ouvéa.

    La loi est la même pour tous, que l’on soit Kanak ou pas, coutumier ou pas. 

    Dans ce cadre, je suis favorable à ce que l’on prenne en compte les demandes des coutumiers sur la préservation d’un certain nombre d’espaces.

    Je ne conteste absolument pas cela. A partir du moment, où il y a une règle, qu’elle est acceptée, formalisée et connue de tous.

    Les réactions qui ont suivi cet événement ont montré un fort clivage au sein de la population. Comment le ressentezvous ?

    Ce référendum, qui n’en finit pas, fait que l’on se positionne par rapport à lui depuis 6 mois avant le 4 novembre et qu’on le fera jusqu’au lendemain de la sortie. Même s’il y a quelques Kanak loyalistes, et il leur faut bien du courage, la question de l’indépendance, on l’a vu, est liée au fait d’être Kanak ou pas. C’est pour cela qu’il faut élaborer un nouveau statut dans lequel l’identité calédonienne aura toute sa place, ce que l’on n’a pas réussi à construire jusqu’à présent. L’émergence de l’Eveil océanien, qui est un parti communautaire, est l’un des résultats de la politique de discrimination positive à l’égard des Kanak. Une partie de la population a été écartée. L’accord de Nouméa a été construit avec une bipolarité très forte, Kanak non-Kanak. Il faut que l’on arrive à ce que le prochain accord fasse disparaître cette discrimination. Cela doit être un accord pour tous les Calédoniens.


    Avenir institutionnel

    « Sortir du cycle référendaire avant l’élection présidentielle »

    Vous avez mené une partie de votre campagne sur l’avenir institutionnel et votre volonté d’aller très vite aux référendums suivants. C’est une question que vous avez abordée avec le Premier ministre ?

    Ce que nous souhaitons, c’est que le deuxième référendum ait lieu à la fin du premier semestre 2020, c’est-à-dire entre avril et juillet. Le constat est qu’il n’y aura pas d’élection en Nouvelle-Calédonie entre mars 2020 et mai 2022.

    C’est donc la bonne fenêtre. Nous souhaitons aller vite au deuxième référendum car, tant qu’il n’aura pas eu lieu, on ne pourra pas discuter d’une sortie de l’Accord dans la République française. Nous savons que les indépendantistes souhaitent plutôt ce deuxième référendum au second semestre. Quant à l’Etat, sa préoccupation est de faire en sorte que la fin de l’Accord de Nouméa se réalise avant la campagne présidentielle de 2022. La fenêtre est donc assez étroite.

    Pour notre part, nous espérons entamer des négociations sur le prochain statut, afin que le troisième référendum ne porte pas sur le oui ou le non mais sur la validation d’un nouveau statut pour la Calédonie dans la France avec une clause de revoyure.

    Vous voulez un dégel du corps électoral, quand et comment ?

    C’est un point essentiel. Il faudra se mettre d’accord sur des critères de durée de séjour, et probablement sur d’autres conditions.

    Vous avez parlé développement économique?

    Edouard Philippe veut lier toutes les questions. Notamment stabiliser la Calédonie par des chantiers. Nous le souhaitons, c’est aussi ce qu’a souhaité Roch Wamytan. L’idée serait de lier un grand emprunt à un statut stable.


    Province Sud

    « Changer les mentalités : il faut le faire en début de mandat »

    Votre arrivée à la province Sud a été marquée par une décision forte, le prélèvement de requins. Pourquoi une décision si rapide ?

    Une étude avait déjà été lancée avant mon arrivée sur la population de requins-bouledogues. Nous avons rencontré tous les scientifiques et tous ont reconnu qu'ils ne savaient pas estimer la population de requins sédentarisés. Soit nous arrivions à une situation comme celle que connaît la Réunion avec des filets pour protéger les baies, soit nous prenions des mesures fortes avec ce prélèvement : l'interdiction des mouillages forains baie des Citrons, des sanctions pour le nourrissage, des aménagements des ports pour que les gens puissent vider leurs poissons... Si on veut changer les mentalités, on doit le faire en début de mandat.

    Vous avez également augmenté le nombre d’auxiliaires de sécurité…

    La présence de gens en uniforme limite les tentations. Ils aident également à la remontée d'informations. On a une première formation de 12 personnes. Mais ce n’est pas la seule action. Les communes nous ont fait des demandes d’une aide pour l’installation de caméras de vidéosurveillance. Cela sera inscrit au budget supplémentaire. Côté préventif, Harvey Milkman [ professeur en psychologie ] vient la semaine prochaine en Calédonie, car nous voulons lancer un plan pour la jeunesse, comme en Islande, avec une étude sociologique et des réponses concrètes sur l'activité de la jeunesse déviante. Cette question de la jeunesse et de la délinquance relève également de la Calédonie.


    Nickel

    « Il y a une véritable volonté de nuire à la SLN de la part de la province Nord et de la SMSP »

    Vous venez de rencontrer Christel Bories, la patronne d’Eramet. Pensez-vous qu’il y ait un réel risque de fermeture de la SLN?

    Oui. La SLN aura consommé à la fin de l’année 450millions d’euros sur les 520millions d’euros du prêt qui lui a été accordé. 70millions d’euros, cela ne suffit pas à payer les licenciements si une telle décision est prise. Tout se décidera donc le 24 juillet prochain en conseil d’administration d’Eramet. L’Etat et surtout Christel Bories ont clairement la volonté de maintenir l’outil. Les actionnaires privés n’ont pas forcément le même avis.

    Quels sont les leviers pour faire pencher la balance dans le sens du maintien de l’activité ?

    Le plan de sauvetage de la SLN est basé sur trois points. Il y a la question du temps de travail qui est réglée, même s’il a fallu un certain nombre de mois. Il y a aussi la question des exportations qui est actée parce que l’autorisation a été validée par le gouvernement Germain avant la fin du mandat. Malheureusement, il y a deux ou trois exemples qui montrent que la SMSP fait tout ce qu’elle peut pour mettre des bâtons dans les roues de la SLN sur ce sujet, et avec l’aide de la province Nord. On sait par ailleurs que Paul Néaoutyine a attaqué l’arrêté d’exportation. On voit donc qu’il y a une véritable volonté de nuire à la SLN de la part de la province Nord et de la SMSP. Il n’est pas question que les volontés d’un homme pénalisent près de 2000 emplois directs et près de 9 000 emplois indirects qui sont, pour la plupart, en province Sud. En tant que présidente, je ne laisserai pas faire.

    Le troisième point est celui de l’énergie. En attendant la future centrale, la SLN ne peut pas payer ce prix exorbitant et nous ne voulons pas faire porter le surcoût aux consommateurs. J’ai donc demandé à l’État de participer, au titre de la loi égalité réelle avec les outre- mer, à hauteur d’1,2milliards par an. Pour les deux autres milliards qui restent, il y a des négociations en cours entre Enercal et la SLN. C’est tout cela qu’il faudra vendre aux administrateurs d’Eramet. Je suis optimiste parce qu’ hormis Néaoutyine et Dang, nous travaillons tous dans le même sens.


    Gouvernement

    « Nous avons des rôles complémentaires à jouer pour redresser l’économie »

    Quelle part la province Sud peut-elle prendre dans la relance économique que vous prônez ?

    La Nouvelle-Calédonie a un rôle important à jouer sur les parties fiscales et normatives. C’est aussi elle qui va pouvoir créer des zones franches.

    A la province, nous avons une compétence en matière de développement économique qui a été insuffisamment utilisée ces dernières années. Exemple ? Notre direction de l’économie, de la formation et de l’emploi occupe soixante-douze agents. Il n’y en a que onze affectés au développement économique. Il faut corriger ça.

    Autre exemple, plusieurs chantiers potentiels sont en attente. A nous de les débloquer avec le plan d’urbanisme directeur.

    Nous voulons aussi créer une structure identique à celle du bureau des tournages. Un entrepreneur ou un investisseur arrive, il doit pouvoir trouver toutes les informations et les aides utiles en un seul et même endroit.

    Vos politiques vont se heurter à une difficulté : dégager une majorité au Congrès pour le vote des textes. Vous êtes 18, voire 21. Sur qui comptez- vous pour faire l’appoint.

    Nous chercherons des majorités de circonstance et d’idées sur les différents sujets. Nous avons toujours réussi à discuter avec l’UC et ses principaux responsables. Mais pas avec Paul Néaoutyine. J’ai pu rencontrer tous les responsables politiques majeurs en Calédonie, à l’exception de Paul Néaoutyine, il ne l’a pas souhaité.

    Les élus de l’Avenir en confiance vontils s’impliquer dans l’élection d’un vice-président au gouvernement ?

    Notre objectif, c’est que le gouvernement fonctionne. Thierry Santa est un homme de consensus qui aime travailler avec tout le monde. Il y a une forte tension entre l’UNI et l’UC et il faudra que quelqu’un intervienne à un moment ou à un autre. Et l’attitude de Paul Néaoutyine en matière d’exportation de minerai n’a pas vraiment apaisé les relations entre nous.

     

    DU TAC AU TAC

    Générations NC, allié ou danger ? (rires) Allié, ils disent la même chose que nous.

    Calédonie ensemble, possible partenaire un jour ou ennemi toujours ?

    Le 12 mai a été un vote anti-système Gomès, mais en interne,

    ils ont des gens qui veulent l’union des loyalistes.

    L’Eveil océanien, un allié de circonstance ou une collaboration durable ?

    C’est durable. Nous avons de vrais fondamentaux communs.

     

    Sixième

    Sonia Backes est la sixième présidente de la province Sud. Ses prédécesseurs ont été Jacques Lafleur (trois mandats), Philippe Gomès, Pierre Frogier, Cynthia Ligeard et Philippe Michel.


    Vale NC et le projet Lucy 

    « Il n’était pas question de laisser faire un projet à plusieurs dizaines de milliards sans avoir de retombées significatives pour les entreprises locales. Il y a eu des discussions avec Vale et la proposition est globalement équilibrée même s’il y aura sans doute des ajustements à faire. J’ai demandé à ce qu’il y ait un observatoire de suivi du chantier au niveau de la province, notamment pour ce qui concerne l’emploi local qui doit être à hauteur de 90%. Nous ne sommes pas acteurs de ce projet, mais vigilants ».

     

    Bio express

    Elle a été en son temps la plus jeune membre du gouvernement et est aujourd’hui la plus jeune présidente de province. A 43 ans, Sonia Backes affiche déjà un parcours politique bien balisé.

    Née en 1976 à Nouméa, informaticienne de profession, formée à Pau puis à Grenoble, elle est déjà adhérente du Rassemblement lorsqu’elle intègre la direction des services informatiques du gouvernement.

    Puis c’est le syndicalisme, le secrétariat général de la CGA-CGC, ensuite la présidence de l’UTCFE-CGC. En 2008, elle devient collaboratrice de Pierre Frogier, alors président du Congrès. En 2009, elle décroche son premier mandat politique. Elue à la province Sud et au Congrès, elle entre au gouvernement comme membre Rassemblement UMP. Elle en ressort en 2015, comme membre du MPC.

    En 2017, elle atteint le second tour de l’élection législative face à Philippe Dunoyer, et en 2019, à la tête d’un camp loyaliste largement recomposé, elle remporte haut la main l’élection provinciale en province Sud.

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