Nouvelle Calédonie
  • ENTRETIEN AVEC Jean-Pierre Cabée, directeur du Conservatoire de musique et de danse (CMDNC)
    Christine Lalande / christine.lalande@lnc.nc | Crée le 21.05.2019 à 04h25 | Mis à jour le 21.05.2019 à 07h03
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    Jean-Pierre Cabée, passionné de guitare depuis l’adolescence, a maintenant 62 ans (à gauche sur la photo de groupe) et une impressionnante carrière. En octobre, il passera les rênes de la direction du Conservatoire de musique et de danse. D.R.
    Avant son départ en retraite en octobre prochain, Jean-Pierre Cabée donnera en juillet un ultime récital de guitare classique sur les planches du Conservatoire de musique et de danse qu’il a dirigé ces dix-sept dernières années. Retour sur le parcours d’exception qui l’y a mené…

    Les Nouvelles calédoniennes :

    Quels ont été vos premiers contacts avec la musique ?

    Ma sœur avait une jolie voix et mes parents voulaient lui faire donner des leçons de guitare pour qu'elle puisse s'accompagner. Cela n'a pas marché, et la guitare s'est retrouvée en haut d'une armoire. A onze ans, je l'en ai descendue, et j'ai pu prendre des cours de guitare classique avec un amateur à Nouméa qui s'appelait Claude Richard. Très vite j'ai progressé et à 14-15 ans j'ai joué à la cathédrale de Nouméa. J'ai véritablement sombré dans une passion. J'écoutais Alexandre Lagoya, d'Andrés Segovia et de Narciso Yepes sur microsillon… Et je n'imaginais absolument pas, à vingt mille kilomètres de Paris, qu'un jour je deviendrai l’élève de Lagoya. La Calédonie à cette époque était un désert culturel, mais il y avait une association des amis de la musique qui avait décidé d'ouvrir une école, qui deviendra l'Ecole Territoriale de Musique (ETM) en 1974. J’y suis devenu professeur, à 17 ans.

     

    J’étais inscrit en fac de médecine. Pour mes parents, la musique, ce devait être un passetemps…

     

    J'attendais d’aller en fac de médecine en Métropole, selon la volonté de mes parents, car pour eux la musique ce devait être un passe-temps. L'après-midi je donnais des cours de guitare et tous les soirs je jouais dans un restaurant, El Sombrero à Nouméa, où se trouvait aussi un jeune chanteur : Samuel Safrana. Je me suis finalement retrouvé en France en 1975, à faire médecine et cinq heures de guitare par jour. Et surtout je me suis inscrit dans une école privée, la Schola Cantorum. J'ai abandonné médecine, grâce à Samuel (rires) qui m'avait dit « si tu ne te lances pas dans la musique, tu le regretteras toute ta vie ». Et je lui en suis très reconnaissant.

    Et vous avez décidé de consacrer votre vie à la musique ?

    Je me suis inscrit à la fac de musicologie de la Sorbonne : mes parents voulaient que je sois inscrit dans une université, c'en était une ! Puis je suis entré en 1981 au Conservatoire national supérieur de musique de Paris. Là, il y avait cent candidats pour quatre places : je suis entré deuxième. Nous étions seize dans la classe d’Alexandre Lagoya - qui lui-même était l'élève d'Heitor Villa-Lobos le grand guitariste brésilien. C'était irréel pour moi. Un moment incroyable pendant trois ans !

    Après cela, j'ai passé un certificat d'aptitude à la fonction de professeur de guitare, titulaire de la fonction publique. Et je suis entré au Conservatoire national de région de Cergy-Pontoise, où j'ai donné des cours de guitare pendant dix-sept ans. Parallèlement, Alexandre Lagoya me convainc de devenir professeur de musique dans une toute nouvelle école de sa commune, Soisy-sous-Montmorency. De fil en aiguille j'en deviens directeur. Je me marie, et j'accompagne ma femme Florence qui est chanteuse sur des concerts.

     

    J’enregistre alors un solo de guitare pour la BO du film Soleil de Roger Hanin…

     

    Je rencontre ensuite Vladimir Cosma qui enregistrait une musique pour un film de Roger Hanin : Soleil, avec Sophia Loren. J'y ai joué la guitare solo, auprès de l'orchestre philharmonique de Londres. C'était les années quatre-vingt-dix, et Jean-Claude Briault alors président du conseil d'administration de l'ETM, me contacte et me dit « on a besoin d'un directeur en Calédonie, tu es en France depuis combien de temps ? », cela faisait 28 ans. Il me dit : « mais tu as bac +28 ? Là il est temps de rentrer ! » Alors je rentre, en laissant derrière moi mes élèves de Cergy-Pontoise, dont certains sont devenus le guitariste de Patricia Kaas, ou encore le luthiste du contre-ténor Philippe Jaroussky.

    Comment s’est passé ce retour au pays, quitté depuis si longtemps ? C’était en 2012…

    Là je trouve une Ecole territoriale de musique vraiment en berne, moribonde. Ils avaient fait un plan de décentralisation dans les années quatre-vingt-dix qui s'était cassé la figure, il n'y avait plus que quatre antennes, aucune structure à Nouméa, les professeurs étaient tous contractuels, il y avait un énorme travail à faire, et on s'y est attelés. A la fois de créer un statut pour que ces professeurs puissent devenir fonctionnaires, relancer la décentralisation en mettant en place une formation de formateur, en construisant des bâtiments avec les contrats de développement : un magnifique complexe culturel à Koné, une école de musique à Koumac et à Poindimié… On a ouvert l'ensemble des antennes du Grand Nouméa là où il n'y avait rien, au Mont-Dore, à Dumbéa, à Païta… Ré-ouvert dans les îles Loyauté, à Lifou et Ouvéa… Tout cela en moins de dix ans. On est passé de 177 millions de francs de budget à 750 millions. Avec des programmes tous azimuts, y compris à Nouméa où on a fait construire une aile supplémentaire dans ce bâtiment qui était l'ancien consulat général de Grande-Bretagne. Et puis on a ouvert le secteur danse ! Tous les conservatoires sont des conservatoires de musique, de danse et d'art dramatique. Il nous manque encore la troisième discipline. Je souhaitais toutefois continuer à jouer : j'ai alors fondé le quatuor de guitares de Nouméa, qui a tourné pendant sept ou huit ans. Un très bon moment artistique !

    Aura-t-on le plaisir de vous voir sur scène une fois que vous aurez pris votre retraite ?

    Cette passion pour la guitare ne m'abandonnera pas, je dirais même au contraire ! Enfin débarrassé des tâches administratives, je pourrai enfin me consacrer à ma musique. L'administration devient délirante de textes et de réglementations, le budget n'est plus aussi favorable qu'autrefois, au lieu de construire on découd… Cela ne m'enthousiasme pas.

    Que souhaitez-vous pour la musique en Calédonie ?

    Il faut prioriser. Avant tout, l'enseignement de la musique en milieu scolaire. Car la passion pour une pratique musicale peut remplir complètement une vie et les centres d'intérêt d'un jeune. La deuxième priorité à mon avis, c'est de donner un sens commun aux communautés à travers quelque chose que tout le monde partage en Nouvelle-Calédonie : les musiques actuelles. Nous avons un joli département ici, soul, rock, blues, reggae, funk, il faut continuer là-dessus. Le troisième volet, c'est celui de poursuivre le travail du département des musiques traditionnelles, qui a commencé à reconstituer tout un pan de techniques musicales perdues, par exemple avec les flûtes, dont il y a un exemplaire au musée - on n'en jouait plus depuis 1912. Et sans déshabiller la musique classique : violon, violoncelle, piano, trombone s'enseignent dans tous les conservatoires du monde.

    Comment sait-on qu'on est fait pour devenir musicien ?

    Celui qui est musicien, il le sait. Par contre, est-ce qu'il va faire ce qu'il faut pour le devenir ? Il faut avoir un désir profond de jouer, de pratiquer et de progresser. Les jeunes aujourd'hui sont sollicités en permanence et ils peuvent faire de la musique assistée par ordinateur. Cela leur donne l'impression que la musique est plus accessible mais dans le même temps, c'est l'appauvrissement de la discipline de la musique. C'est la même chose avec la danse : c'est très exigeant, tous les jours ! La passion pour un instrument de musique, ce doit être un feu, une flamme.

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