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  • ENTRETIEN AVEC Christophe Gamel, sélectionneur de l’équipe de football de Fidji
    Propos recueillis par Anthony Fillet - anthony.fillet@lnc.nc | Crée le 18.03.2019 à 05h48 | Mis à jour le 18.03.2019 à 09h49
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    Christophe Gamel, 46 ans, a notamment été entraîneur adjoint en Hongrie, au Qatar et de l’équipe féminine du PSG avant d’atterrir à Fidji. Photo D.R./C.G.
    Adversaire de la Calédonie aujourd’hui (18 h 30) en match amical à Suva, la sélection fidjienne, réputée plutôt physique, sera « diminuée » selon son entraîneur français. Lequel, en Océanie, vit « des moments exceptionnels » même si parfois, « c’est très dur ».

    Les Nouvelles calédoniennes :

    Comment se porte la sélection de Fidji ?

    Christophe Gamel : Des jeunes arrivent et des anciens ont été rappelés, parce que j’ai perdu pas mal de joueurs : blessures, suspensions, raisons professionnelles, familiales ou études. Ici, c’est un gros problème : quand ils vont à l’université, ils arrêtent le football, ils ne pensent pas toujours qu’on peut concilier les deux. Du coup, j’ai un vrai trou chez les 18-23 ans.

    Vous n’avez pas de possibles futurs pros ?

    J’en vois un, Kishan Sami, 19 ans, un défenseur latéral. Il est blessé, mais j’espère l’avoir cette semaine.

    En attendant, vous avez un pro, l’attaquant Roy Krishna. Sera-t-il là ce lundi ?

    Non, parce qu’il était ce week-end avec son club (Wellington Phoenix), mais il devrait être là pour notre deuxième match, samedi contre l’Île Maurice : c’est un super joueur avec une super mentalité. Ce sont des mecs comme ça qui te font gagner !

    Il n’y en a pas d’autres à l’étranger ?

    Je cherche, j’active des réseaux, je demande aux Fidjiens de regarder, notamment aux États-Unis où la communauté est importante. Pour le moment, j’ai repéré au Canada un milieu, Nicholas Prasad, qui n’est pas pro. Et en Angleterre, un défenseur chez les jeunes à Stoke City, Scott Wara, mais il ne sera pas là.

    Vous alignerez tout de même une équipe compétitive, non ?

    L’équipe est diminuée, mais bon, c’est une équipe… Déjà, toute la colonne vertébrale n’est pas là, du gardien jusqu’aux attaquants ! Sur les côtés aussi, j’ai des absents. C’est simple : par rapport à notre dernier match, j’ai onze garçons en moins. J’ai vraiment eu du mal à trouver des joueurs.

    Comment comptez-vous jouer ce lundi ?

    La Calédonie, on connaît : c’est costaud, c’est bon, ça va vite, ça pose des problèmes avec leurs renversements de jeu sur les ailes… Une sélection avec un gros potentiel, qui a de quoi inquiéter tout le monde en Océanie ! J’aime beaucoup leur coach, Thierry Sardo, un bon mec ! On va essayer de sécuriser la défense et le milieu. On joue plutôt en 4-5-1 ou en 4-4-2.

    En deux ans, avez-vous pu imposer un style ?

    À Fidji, on dit que j’ai changé la façon de jouer de l’équipe… Au niveau tactique, on a bien progressé. Quand je suis arrivé, ça ne faisait pas trois passes ! C’étaient de longs ballons devant, les athlètes couraient, essayaient de rentrer dedans et de gagner comme ça… Aujourd’hui, on cherche à jouer un football de possession et d’aller vers l’avant, parce qu’avoir le ballon, c’est bien, mais si tu n’en fais rien, c’est inutile ! Ce sont ces phases de transition qu’on doit développer dans le futur.

    Vous restez sur plusieurs matchs sans victoire. Est-ce inquiétant ?

    On a fait de bons matchs, surtout en Asie, mais il y a un fossé entre le niveau international et celui de notre championnat, où le jeu est très lent… Ce n’est pas simple ! Surtout qu'à Fidji, il n’y a pas vraiment de passion pour la sélection. Les joueurs préfèrent leurs clubs, qui parfois offrent un travail ou un peu d’argent. Ou alors ils peuvent ne pas aller en équipe nationale et jouer un tournoi de quartier ! Aussi parce qu’ici, c’est très familial, communautaire, religieux. Et le football n’arrive que derrière le rugby et l’athlétisme. On a des jeunes qui ne se rendent pas compte de leur chance : ils se retrouvent vite en sélection nationale et peuvent se faire remarquer au niveau international ! Où est-ce que tu vois ça ailleurs ? Pour nous, Français, c’est énorme, parce qu’on est patriotes, mais à Fidji, c’est différent.

    Le sélectionneur court donc après les joueurs, et non l’inverse ?

    C’est ça ! Les joueurs que j’ai cette semaine, je ne suis pas du tout sûr de les avoir aux Jeux du Pacifique (en juillet, aux Samoa). Pour certains, il va falloir leur courir après… Et je le saurai au dernier moment ! Au final, je n’ai pas forcément les meilleurs, mais j’ai ceux qui sont sérieux et qui ont vraiment envie de jouer pour Fidji !

    Il semblerait que certains cherchent à vous faire quitter votre poste… C’est parti d’un article du Fiji Sun, le 16 janvier, citant des joueurs vous accusant de les avoir insultés, voire giflés, après un contrôle antidopage positif. C’est bien ça ?

    Oui, et ce sont des choses infondées ! Ou alors les preuves, il va falloir qu’ils me les amènent ! C’est une cabale, le journaliste a un lien de parenté avec un club historique (Ba, NDLR) qui veut dicter sa loi et me créer des problèmes. En fait, j’ai mis en place un contrôle antidopage à chaque rassemblement de la sélection, c’est d’ailleurs pour ça que certains ne viennent pas. Là, j’ai onze suspendus, dont neuf U23. Ça ne plaît pas à tout le monde, mais je ne vais pas baisser mon froc devant des drogués ! Si tu laisses faire, le joueur perd en consistance, en régularité et c’est foutu ! Et puis, si un gars se fait prendre pendant une compétition internationale, de quoi on aurait l’air ? Ça décrédibiliserait tout le travail du président de la Fédération et de son équipe pour faire progresser le football à Fidji.

    Toujours selon la presse fidjienne, il y aurait aussi eu un problème avec des filles…

    Toujours du même club ! Elles me reprochent d’avoir été dur, par exemple la gardienne, à qui j’aurais dit qu’elle est en surpoids. Mais je confirme : elle est en surpoids ! Et je l’ai répété quand on m’a interrogé ! Dans cette histoire, dont on n’a plus entendu parler au bout d’une semaine, je pense que des familles pauvres ont été payées pour foutre le feu. À Fidji, le football est très politique et c’est dommage.

    Avez-vous déjà reçu des menaces ?

    Oui, mais je n’y prête pas attention ! Je suis là pour travailler.

    On imagine que l’idée de partir vous a effleuré l’esprit, non ?

    Parfois, tu te poses des questions. À un moment, ça a été difficile à vivre. J’attends ces deux matchs et on verra ensuite… J’ai reçu des offres de l’étranger, mais j’ai envie de rester fidèle à ce projet, avec des idées qui me tiennent à cœur. J’ai élaboré un plan stratégique sur plusieurs années, pour que Fidji soit à la Coupe du monde 2026. Si ce n’est pas avec moi comme sélectionneur, ce sera avec un autre.

    Quoi qu’il arrive, cela restera une grande expérience pour vous…

    C’est sûr ! L’Océanie est à des années-lumière de ce que j’ai pu connaître ailleurs. Il y a ce côté familial, de partage, d’entraide, des choses qu’on a perdues en Europe et qu’on aurait dû garder. Mon poste de sélectionneur à Fidji est très dur, mais fantastique, j’ai une vraie chance parce que je vis des moments exceptionnels, par exemple quand les joueurs chantent… D’ailleurs, on refait le haka, mais uniquement dans le vestiaire : on le fera en direct quand on ira dans une grande compétition.

    Vous êtes confiant ?

    Oui. Quand je suis arrivé, j’ai commencé par la formation des entraîneurs. Les filles ont joué l'an dernier la finale de la Coupe d'Océanie. Et il y a un an, on a lancé le projet d’un championnat semi-pro à Fidji, avec 6 équipes. Ce serait super ! Il faut ouvrir les capitaux, avoir des investisseurs étrangers ou des Fidjiens ayant bien réussi hors du pays. On espère que ça se concrétisera dans un ou deux ans. Tout ça est bon pour l'avenir du football à Fidji.


    Savoir +

    La Calédonie, 154e mondiale est invitée dans ce tournoi amical, avec deux matchs à jouer : aujourd'hui face à Fidji (169e) à Suva, puis jeudi (14 heures) contre l'île Maurice (156e) à Lautoka.

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