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    Nouvelle Calédonie
  • Des propos recueillis par Anne-Claire Pophillat | Crée le 25.08.2026 à 18h00 | Mis à jour le 25.08.2026 à 18h01
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    Pendant sa conférence, Richard Werly va notamment questionner la stratégie et les moyens politiques, diplomatiques et militaires dont disposent les États-Unis pour maintenir leur présence dans la région. Photo Anne-Claire Pophillat
    Auteur du livre "Cette Amérique qui nous déteste", en référence aux Américains pro-Trump, le journaliste et éditorialiste franco-suisse Richard Werly, de passage sur le Caillou, animera une conférence à l’Université de Nouvelle-Calédonie le mercredi 26 août, intitulée "Donald Trump, la Chine, le Pacifique… et nous", dans laquelle il explorera notamment le rôle de la région, théâtre majeur de confrontations stratégiques pour les deux pays, ainsi que la place de la Nouvelle-Calédonie. Entretien.

    Vous êtes parti plusieurs mois suivre la campagne présidentielle aux États-Unis en 2024, puis en 2025, après l’élection de Donald Trump. Ce voyage a donné naissance à un livre, "Cette Amérique qui nous déteste". Qu’est-ce qui l’a inspiré ?

    J’étais aux États-Unis pendant la campagne présidentielle américaine de 2024, que j’avais choisi de suivre en camping-car à travers le pays, de Chicago à Mar-a-Lago, en Floride. C’est en constatant le niveau de détestation, d’incompréhension et de rancœur des Américains Maga (pour "Make America Great Again"), qui soutiennent Donald Trump, vis-à-vis de l’Europe, auquel je ne m’attendais pas du tout, que j’ai compris qu’il y avait un sujet. Je me suis donc mis à enquêter sur ce thème : "Mais pourquoi détestez-vous autant l’Europe, qu’est-ce qu’elle vous a fait ?"

    À travers quoi se manifeste cette détestation ?

    Elle se manifeste essentiellement à travers trois réflexions qu’on entend, et qui, depuis l’accession au pouvoir de Donald Trump, sont devenues presque des constantes de son action politique. Première chose, et ça concerne aussi le Pacifique dans des territoires français, l’Europe est faible : "On ne peut pas vous faire confiance. On est dans un monde ou c’est le plus fort qui gagne, et vous, comme vous faites confiance au droit, vous êtes structurellement des faibles."

    La deuxième chose, c’est que les Européens sont des traîtres. "On vous a sauvé en 1945, et vous n’avez pas la reconnaissance du ventre que vous devriez avoir vis-à-vis des États-Unis. Vous devriez d’abord nous remercier, et ensuite payer."

    Et le troisième élément, c’est l’affaissement des valeurs occidentales. Ça, c’est le refrain de J.D. Vance [vice-président des États-Unis NDRL], de dire que l’Europe, parce qu’elle est ouverte à l’immigration, parce qu’elle est islamisée, parce qu’elle n’est plus blanche occidentale et chrétienne, n’est plus la défenseure des valeurs occidentales. La seule puissance qui, aujourd’hui, les défend, sous-entendu anti-wokiste, anti-communautaire, etc., ce sont les États-Unis.

    Quelles sont les valeurs occidentales auxquelles Donald Trump fait référence ?

    Aller à l’église, respecter la famille, et donner la prime ou privilégier les Blancs. Est-ce que c’est ça, les valeurs occidentales de 2026 ?

    Et puis, le droit international que les Américains nous reprochent aujourd’hui de respecter, pendant très longtemps, ce sont eux qui l’ont mis en place.

    Les pays européens sont des vassaux. Dans l’esprit de Trump, ils doivent obéir.

    Quelle place occupe aujourd’hui le Pacifique dans la politique de Donald Trump ?

    Le Pacifique est le théâtre majeur de confrontations pour les États-Unis par rapport à la Chine, et Donald Trump, contrairement à ses prédécesseurs, est persuadé que la confrontation a lieu maintenant. Et d’une certaine manière, il la provoque, puisqu’il augmente les droits de douane, il fait pression sur Taïwan dans beaucoup de domaines, etc. C’est une course assumée avec la Chine.

    Le paradoxe, c’est que le Pacifique est incontestablement le grand champ de bataille stratégique pour les États-Unis, mais ils n’ont, pour l’instant, pas complètement décidé de leur stratégie. Vis-à-vis de l’Europe, il y a un choix très clair. Les pays européens sont des vassaux. Dans l’esprit de Trump, ils doivent obéir.

    Mais dans le Pacifique, c’est plus compliqué pour les États-Unis. D’abord, parce que l’économie américaine a besoin de la Chine. Donc, c’est quand même compliqué de se confronter avec un adversaire que vous voulez endiguer, alors que vous en avez besoin. Ce que voudrait Donald Trump, c’est que la Chine, d’elle-même, renonce à un certain nombre de choses. Mais elle est prête à assumer la confrontation, et ça, Donald Trump ne l’avait pas envisagé.

    Le deuxième élément, qui est lié à la guerre en Iran, c’est que l’Amérique est en position de fragilité. C’est-à-dire que dans le Pacifique, on n’est pas dans une situation de démonstration de force. Quand la Chine regarde les États-Unis, elle voit une puissance qui n’a peut-être plus les moyens de se ravitailler en armement comme elle en aurait besoin. C’est là, la grande difficulté par rapport au théâtre européen, d’avoir un champ de bataille prioritaire, pour lequel Donald Trump découvre qu’il n’est pas aussi bien armé que cela.

    Et puis les Européens ont une fragilité supplémentaire, et je mets la Nouvelle-Calédonie dedans : on est otages numériques des Américains. Tous nos services sont quasiment Américains. Ce n’est pas le cas en Chine qui, comme la Russie, a ses propres solutions.

    Est-ce que les États-Unis manquent de moyens pour s’imposer dans le Pacifique ?

    Les États-Unis courent trop de lièvres à la fois. Donald Trump a choisi de mener trois guerres en même temps. Une guerre commerciale, d’abord, qui avait été promise à ses électeurs. Or, quel est le bilan ? Plus de 1 000 milliards de dollars ont été remboursés à un certain nombre de pays après la décision de la Cour suprême qui avait invalidé les tarifs promulgués par Donald Trump. La Chine n’a pas reculé, contrairement à ce qui était prévu. Et par ailleurs, un certain nombre de zones tarifaires ont augmenté, elles aussi, leur droit de douane. Pour l’instant, cette opération n’a pas été aussi performante sur le point de vue financier que Trump l’avait dit.

    Une guerre énergétique, ensuite. On va faire monter le prix du pétrole et du gaz pour pouvoir vendre notre gaz de schiste, puis prendre le contrôle des principaux bassins d’hydrocarbures, le Venezuela et l’Iran. Là aussi, on voit que, comme la guerre commerciale, il ne la gagne pas. Et que la Chine, dont il pensait qu’elle serait affaiblie à court terme par le manque d’énergie, tient plutôt bon pour l’instant.

    Et, enfin, une guerre de renversement de régime, celle qu’il mène en Iran, alors qu’il avait dit qu’il ne ferait jamais ça. Et en plus, il le fait au service d’un État, Israël, qui est de plus en plus impopulaire aux États-Unis.

    C’est beaucoup trop pour une Amérique qui, certes, reste la première puissance mondiale, mais qui a de gros défauts dans sa carapace. Et ça, les Chinois le voient.

    Paradoxalement, la guerre que Donald Trump est peut-être en train de gagner, ce n’est pas la guerre commerciale, ce n’est pas la guerre stratégique, ce n’est pas la guerre navale, c’est la guerre économique, qui vient largement de la faiblesse structurelle de la Chine.

    Dans ce contexte, le Pacifique reste-t-il une priorité ?

    Oui, c’est toujours une priorité, mais c’est une priorité pour laquelle Donald Trump est en train de perdre des moyens. C’est-à-dire que les obus et les missiles qui sont tirés à Hormuz, les équipages et les vaisseaux qui sont utilisés ne seront pas disponibles en cas de conflit en Asie. Et sur le front commercial, on voit que ça ne se passe pas comme il le voulait. Donc, pour l’instant, on pourrait dire que sa guerre du Pacifique vis-à-vis de la Chine, il est en train de la perdre. Sauf sur un terrain. La Chine est quand même en train de perdre des marchés, les indicateurs économiques chinois ne sont pas bons, le taux de chômage augmente chez les jeunes et, petit à petit, les États-Unis sont en train de se découpler économiquement de la Chine.

    La guerre que Donald Trump est peut-être en train de gagner, ce n’est pas la guerre commerciale, ce n’est pas la guerre stratégique, ce n’est pas la guerre navale, c’est la guerre économique qui vient largement de la faiblesse structurelle de la Chine. C’est une économie qui est en situation de surproduction chronique, et si on lui coupe le robinet des exportations, elle s’asphyxie.

    Les États-Unis sont quand même moins puissants qu’ils ne l’étaient quand Trump est arrivé au pouvoir. Il a affaibli le pays.

    Une des solutions, pour les États-Unis, est de s’appuyer sur des alliés, notamment l’Australie. Est-ce que la présence de collectivités françaises constitue également un avantage ?

    Je pense qu’il y a une contradiction d’intérêt entre la relation France-États-Unis sur le théâtre européen, et la relation France-États-Unis sur le théâtre du Pacifique.

    Sur le théâtre européen, on peut dire que la France est en situation de confrontation géopolitique avec les États-Unis. Emmanuel Macron défend la souveraineté européenne et, à chaque fois qu’il le peut, se présente un peu comme l’opposant en chef à Donald Trump. Pourquoi ? Parce que Donald Trump veut affaiblir l’Union européenne, et qu’Emmanuel Macron en est un défenseur.

    Donald Trump sait que la réserve de nickel est entre de bonnes mains, et qu’elle n’est pas dans celles de la Chine.

    Quand on passe de l’autre côté du globe, c’est complètement différent. Parce qu’ici, les intérêts de la France et des États-Unis se rejoignent. Premièrement, endiguement de la Chine : la France veut la même chose que les États-Unis, même si elle ne le dit pas de la même manière et que les intérêts ne sont pas les mêmes.

    Deuxièmement, le maintien d’une présence française sur le territoire. Donald Trump n’est pas décolonial, ça lui convient très bien que des Occidentaux gèrent un territoire. Donc, c’est bon pour le gouvernement français.

    Et troisièmement, la France occupe un espace dans le Pacifique Sud que, de toute manière, les Américains considèrent comme leur base arrière, puisqu’ils sont essentiellement déployés dans le Pacifique Nord.

    Cette contradiction n’est pas simple à gérer pour la France. Donald Trump, auquel on s’oppose en Europe de manière frontale, est pour l’instant un ami de la présence française dans le Pacifique.

    Ça nous amène à la question du nickel. Donald Trump identifie les ressources. Il sait que grâce à la France, il y a cette réserve de nickel. Que la France rencontre des problèmes pour l’exploiter, il s’en moque, mais il sait que cette réserve est entre de bonnes mains, et qu’elle n’est pas dans celles de la Chine.

    Et si des usines métallurgiques devaient être achetées par des Chinois ?

    Les Français n’y sont pas favorables, et je pense que les États-Unis le sont encore moins.

    La question, c’est comment le gouvernement français peut gérer des intérêts aussi contradictoires.

    La politique de la Chine, et c’est assumé, est de dégager tous les Occidentaux de ce qu’elle considère comme sa zone naturelle d’influence.

    Est-ce que la Chine constitue une menace dans le Pacifique Sud ?

    Quand on parle de la menace chinoise, il faut s’entendre sur le terme. Menace pour qui ? Au Vanuatu, ils sont à pleins d’égards contrôlés économiquement par la Chine. Est-ce qu’ils sont plus malheureux ?

    Après, est-ce que la Chine fait peser une menace sur les intérêts français dans le Pacifique ? Oui, incontestablement. Dès que la France laissera une petite faille s’ouvrir, la Chine s’y aventurera, d’une manière ou d’une autre. La politique de la Chine, et c’est assumé, est de dégager tous les Occidentaux de ce qu’elle considère comme sa zone naturelle d’influence. Et puis il y a la question de Taïwan. Plus on contrôle le Pacifique, plus on encercle Taïwan.

    Par contre, est-ce que la Chine est une menace existentielle pour les peuples autochtones de la région ? Ou est-ce que la Chine a fait disparaître quiconque ? Est-ce que la Chine a fait des pogroms ? Non. Mais, ce qui est sûr, c’est que la Chine ne promeut pas la démocratie. Et on le voit, ces îles qui basculent les unes après les autres à l’ONU en faveur de la Chine ne sont pas tout à fait libres.

    Le Pacifique est ainsi pris en étau entre la Chine et les États-Unis…

    Oui. Dans le cas des territoires français ou qu’on pourrait appeler occidentaux du Pacifique, il y a une variable, qui est celle de la liberté individuelle. Si vous êtes sur un territoire plus ou moins contrôlé ou associé à une puissance occidentale, vous avez le respect d’un minimum de liberté pour vous, votre famille, etc. Si vous êtes sous la domination chinoise, tout peut se passer et personne ne viendra vous défendre. Je ne crois pas que la Chine soit une menace pour les Papous de Nouvelle-Guinée, mais je pense qu’elle ne viendra jamais les aider à organiser un scrutin d’autodétermination ou autre.

    La question posée à ces peuples ne porte pas sur la menace, mais plutôt de savoir s’ils sont prêts à abandonner leurs libertés pour une indépendance qui serait quand même sous contrôle.

    La stratégie Indo-Pacifique ne repose sur rien, mais c’est du vent indispensable dans l’arsenal d’une grande puissance.

    Face à cet étau, la stratégie Indo-Pacifique, notamment promue par la France, peut-elle exister ?

    La stratégie Indo-Pacifique ne repose sur rien, mais c’est du vent indispensable dans l’arsenal d’une grande puissance. Cela fait partie de ce génie d’Emmanuel Macron, dont la France paiera peut-être le prix cher, d’avoir gonflé tous les attributs de la puissance, mais derrière, la tendance ne suit pas. La stratégie Indo-Pacifique de la France ne repose sur pas grand-chose, mais elle permet à la France de dire qu’elle est présente et de théoriser sa présence, avec quand même un petit problème.

    L’un des principaux partenaires de la France dans la région n’est autre que l’Indonésie, et Macron s’enorgueillit d’avoir des relations excellentes avec ce pays qui achète des Rafales. Donc on a pour partenaire stratégique l’Indonésie qui ruine le nickel en Nouvelle-Calédonie. C’est tenable combien de temps, ça ? Normalement, si la France tenait à la Nouvelle-Calédonie, elle ferait pression sur l’Indonésie pour que son nickel ne soit pas systématiquement en concurrence déloyale. Ce n’est pas le cas.

    Donc qu’est-ce que la stratégie Indo-Pacifique de la France ? Est-ce que c’est une stratégie de vendeur d’armes ? On vend des sous-marins à la Malaisie, on vend des avions à l’Indonésie, à l’Inde. Ou est-ce que c’est une stratégie de puissance ? Est-ce qu’on cherche des clients, ou est-ce qu’on cherche à assumer sa puissance ?

    "Il y a un vrai vide sur l’Outre-mer dans la classe politique française"

    La France ne sait plus et n’est plus capable de gérer ses Outre-mer. Je suis correspondant à Paris, et je constate deux choses. La première, c’est que je n’entends personne parler d’Outre-mer, théoriser son importance. Pas seulement les dirigeants politiques, mais aussi les intellectuels, les auteurs… Ce qui m’inquiète, c’est qu’il y a un désintérêt profond des Outre-mer, que je sens également à travers le prisme culturel. Et à chaque fois que j’en entends parler, c’est pour les problèmes.

    Et deuxièmement, qui connaît les Outre-mer dans les responsables politiques français ? Macron ne comprend pas les Outre-mer. C’est un paradoxe. Il a une vision, à mon avis, géopolitique juste de la France, mais quand on rentre dans le détail, ça ne l’intéresse pas. Il n’a pas le goût de ces confins éloignés. Et autour de lui, il n’y a personne qui s’y intéresse.

    Et dans le cadre de la campagne présidentielle, on va s’apercevoir que les deux seuls qui ont un discours sur l’Outre-mer, sont Le Pen et Mélenchon. Traditionnellement, au Rassemblement national, il y a des vieux colonialistes. Donc, les DOM-TOM, c’est quelque chose qui compte. Ils connaissent, ils ont des liens, de vieilles connexions, des infos. Du côté de Mélenchon, c’est la décolonisation. Et au milieu, personne n’a d’idées.

    Je crois qu’il y a un vrai vide, en ce moment, sur l’Outre-mer dans la classe politique française. Et je pense que c’est regrettable.

    Note

    Conférence de Richard Werly à l’Université de la Nouvelle-Calédonie, intitulée "Donald Trump, la Chine, le Pacifique… et nous ", le mercredi 26 août, à 18 heures, dans l’amphithéâtre 400.

    "Cette Amérique qui nous déteste" a été publié en 2025, et va sortir en édition de poche le 8 octobre avec un nouvel avant-propos, une nouvelle conclusion et une version réactualisée.

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