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    Nouvelle Calédonie
  • Propos recueillis par Marion Durand pour Outremers360 | Crée le 25.08.2026 à 07h50 | Mis à jour le 25.08.2026 à 07h51
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    Thierry de Greslan, directeur médical et Leslie Levant, directeur général du Centre hospitalier territorial Gaston-Bourret. Photo Outremers360 et DR
    Notre partenaire Outremers360 donne la parole aux directeurs des centres hospitaliers ultramarins. Dans le cadre de cette série, Leslie Levant, directeur général, et Thierry de Greslan, directeur médical du Médipôle reviennent sur les spécificités de la Nouvelle-Calédonie en matière de soins. Ils pointent la fragilité globale du système de santé sur le Caillou, deux ans après les émeutes qui ont entraîné une importante crise sociale, politique et économique sur l’île.

    Vous avez souhaité répondre à cette interview à deux voix. Pourquoi ?

    Leslie Levant : La nouvelle gouvernance de l’hôpital est une des évolutions majeures de notre établissement. En tant que directeur général du CHT, j’ai choisi d’intégrer les médecins à la prise de décision c’est pourquoi la gouvernance est partagée. Depuis que j’ai été nommé, en 2020, on essaie d’évoluer vers une gouvernance ouverte où toutes les parties prenantes de l’hôpital sont impliquées dans la prise de décision et la gestion de l’établissement.

    Dr Thierry de Greslan : On a créé le poste de directeur médical en novembre 2025, il est issu de la séparation des rôles de président de CME (représentant des médecins sur le plan institutionnel). Depuis la nomination de Leslie Levant, on travaille ensemble. L’objectif est d’impliquer des médecins au plus haut niveau des décisions dans tous les services. Nous, personnels soignants, nous avons besoin de comprendre les contraintes pour faire fonctionner au mieux l’hôpital, on a besoin de se responsabiliser. On est dans la coconstruction, on avance ensemble, on dialogue.

    Comment se porte le Centre hospitalier territorial de Nouvelle-Calédonie ?

    Leslie Levant : On est toujours en difficulté sur le plan du recrutement car, durant l’été métropolitain, on a du mal à recruter du personnel soignant. Une partie de notre ressource soignante, notamment les infirmiers, vient de l’Hexagone donc nous sommes actuellement en tension sur ce point-là.

    Dr Thierry de Greslan : Environ 17 % du personnel n’est pas fixe, ce sont des contractuels de passage. Cette ressource est assez fragile car ce sont des saisonniers, quand ils ont un souci ils s’en vont, on a vu ça pendant les émeutes. Mais nous avons tout de même un socle ancien et stable. On a de la chance d’avoir des médecins hospitaliers présents depuis longtemps, c’est la colonne vertébrale de l’hôpital. Du côté des professionnels paramédicaux, comme les aides-soignants ou les brancardiers, nous avons essentiellement des locaux. En résumé, je dirais que l’hôpital se porte bien, on remonte la pente de la période des émeutes avec des perspectives positives de recrutement.

    C’était un défi incroyable, on a été solidaires et imaginatifs dans notre capacité à s’adapter.

    Quel a été l’impact des émeutes pour votre hôpital ?

    Leslie Levant : La circulation de la population était bloquée, c’était dangereux et difficile de circuler avec des barrages un peu partout. La difficulté pour nous était de maintenir l’activité, de gérer la fatigue des équipes, on a dû héberger des centaines de personnes car elles ne pouvaient pas rentrer chez elles. C’était une situation exceptionnelle et éprouvante. On a dû gérer toute la logistique, ce qui implique les tenues, l’alimentation, les médicaments alors que le pays était bloqué durant deux semaines. Pour nous, c’était une expérience collective hors du commun.

    Mais notre objectif était d’être en capacité d’accueillir les patients, dans les urgences notamment et au sein de la maternité. C’était un défi incroyable, on a été solidaires et imaginatifs dans notre capacité à s’adapter. On a reçu de l’aide de l’armée pour nous livrer de la nourriture, on a utilisé des bateaux pour accéder à l’hôpital. La situation a été extrêmement difficile pour l’hôpital et pour le territoire, on a essayé de la surmonter.

    Les locaux ont-ils subi des dégradations ?

    Dr Thierry de Greslan : Les locaux de l’hôpital n’ont pas été dégradés mais les logements des internes ont été détruits. On n’a pas ressenti d’agressivité contre l’hôpital même si certains soignants ont été agressés sur le trajet en allant au travail. Je dirais que nous l’avons tout de même vécu comme une prise d’otage de nos patients et de nos soignants pendant plusieurs semaines. C’était une situation complexe avec beaucoup de permanence de soins, les équipes travaillaient trois voire quatre jours ou nuit avec des repos sur place à l’hôpital, la situation était exceptionnelle. On a été attentifs aux fragilités humaines, l’hôpital est resté très soudé, notamment entre les populations mélanésiennes et les populations européennes. Mais derrière cette crise, les conséquences sont importantes.

    Lesquelles ?

    Dr Thierry de Greslan : Les émeutes ont créé une situation de méfiance par rapport à la sécurité dans le pays, on a pu observer des névroses post-traumatiques au sein de la population, les CDD sont partis et les soignants qui devaient rejoindre l’hôpital ne sont jamais venus. Pendant un an après les émeutes, il manquait 20 % des effectifs. En parallèle, il y a eu aussi moins de recours aux soins donc on a eu une baisse d’activité.

    Beaucoup de Calédoniens n’ont plus d’argent pour payer des médicaments.

    Comment ça se passe aujourd’hui ? La crise économique actuelle a-t-elle un impact sur les activités du CHT ?

    Leslie Levant : D’un point de vue organisationnel pour l’hôpital, nous avons ajusté les effectifs et essayé d’innover sur nos phases de recrutement. Le gros problème reste en effet la situation économique du pays avec une crise sociale importante. Il y a aujourd’hui une fragilité globale du système de santé car l’offre de soin en ville est également très fragile, notamment au niveau de certains dispensaires, où il manque des médecins.

    L’absence de recours aux soins durant la période des émeutes a-t-elle encore des conséquences aujourd’hui ?

    Dr Thierry de Greslan : On observe une vraie aggravation des maladies chroniques du fait de cette absence de soins durant cette période. Certains patients ont arrêté de prendre leurs médicaments donc leur état s’est aggravé. On découvre des cancers à des stades trop élevés. Le niveau social des patients s’est dégradé, notamment en lien avec les pertes d’emploi. Beaucoup de Calédoniens n’ont plus d’argent pour payer des médicaments.

    Vous vous attendez à une dégradation de la santé des Calédoniens ?

    Dr Thierry de Greslan : La situation est déjà compliquée, on ne s’attend pas à pire mais plutôt a la poursuite d’un phénomène qu’on peine à inverser. Aujourd’hui, on hospitalise les patients parce qu’ils vont mal, on est loin de faire de la prévention.

    Ici, les maladies apparaissent en moyenne dix ans avant si on compare avec l’Hexagone.

    Quelles sont les spécificités de votre territoire en matière de soins ?

    Dr Thierry de Greslan : Toutes les îles ont en commun l’insularité avec une population ayant un taux de maladies chroniques important. L’incidence des maladies est toujours la même et nous avons des vagues épidémiques (maladies respiratoires, dengue…).

    En Nouvelle-Calédonie, les patients sont plus touchés par les insuffisances rénales, par le diabète et l’obésité, on a aussi beaucoup de dialyses. On fait face aux addictions (tabac, alcool, cannabis) et il y a beaucoup de violence liée à ces additions, notamment intrafamiliale. Tout cela raccourcit le nombre d’années en bonne santé. Ici, les maladies apparaissent en moyenne dix ans avant si on compare avec l’Hexagone.


    La crise économique a fortement compressé la trésorerie du Médipôle. Photo DR

    Le CHT Gaston-Bourret bénéficie d’infrastructures récentes et d’un plateau technique de haut niveau. Qu’est-ce que ça apporte aux soignants et aux patients ?

    Leslie Levant : On a déménagé sur notre nouveau site il y a dix ans. L’objectif était de soigner le plus de Calédoniens sur place et de réduire le nombre d’évacuations sanitaires, notamment vers l’Australie. Aujourd’hui, on est confrontés à des problématiques de ressources, comme tous les hôpitaux, mais nous avons les moyens techniques pour pouvoir réduire encore ce nombre de transferts.

    La crise économique a un impact direct sur la trésorerie. Nous avons un retard d’investissement qui devient de plus en plus important. C’est une situation complexe à laquelle on fait face.

    Exercer la médecine sur une île du Pacifique a ses contraintes. Lesquelles ?

    Leslie Levant : L’approvisionnement en médicaments est très contraignant, les coûts du fret aérien et maritime sont très importants et ont largement augmenté. Pour gérer ce risque on a un important stock de médicament disponible. On a mis en place cette stratégie pendant l’épidémie de Covid-19 ce qui nous a permis de ne jamais être en rupture de stock. Cela implique néanmoins d’avoir un espace physique conséquent pour pouvoir stocker autant de médicaments.

    L’hôpital doit être un moteur sur la prévention.

    Comment se sont déroulés ces premiers mois de 2026 pour le CHT ?

    Leslie Levant : Depuis que je suis nommé, j’ai essayé de trouver le temps entre les différentes crises pour travailler sur la transformation de l’hôpital, notamment pour moderniser l’administration mais ce n’est pas facile d’impulser des changements quand on gère les urgences en priorité. Alors depuis 2026, j’ai réimposé des programmes de modernisation sur le fonctionnement et le pilotage du CHT.

    Quels sont les enjeux majeurs pour votre hôpital ?

    Leslie Levant : Les enjeux pour nous c’est d’être davantage impliqué vers l’extérieur de l’hôpital, de produire plus de transversalités avec tous les acteurs pour créer un vrai système de santé global. On essaye de participer au développement du numérique en santé, à la régulation du coût des évacuations sanitaires, de maîtriser les dépenses sur les médicaments coûteux. À l’échelle du territoire, le CHT participe à la réflexion sur l’émergence d’un meilleur système de santé calédonien plus performant.

    Dr Thierry de Greslan : Un des points importants pour la santé en Nouvelle-Calédonie c’est la prévention, on doit travailler sur le sujet. L’hôpital doit être un moteur sur la prévention : dans la prise en charge des addictions mais aussi dans la diminution des risques. Le meilleur moyen de soigner, c’est d’éviter qu’on soit malade. Il y a un gros travail d’investissement à faire sur ce sujet pour avoir, à terme, une réduction pérenne du coût de la santé.

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