- Baptiste Gouret | Crée le 07.05.2026 à 05h00 | Mis à jour le 07.05.2026 à 05h00ImprimerLe budget primitif 2026 de la province Sud s’élevait à 50 milliards de francs, auxquels se sont ajoutés 8,7 milliards de francs votés le 24 avril dans le cadre du budget supplémentaire. Photo Archives LNC / Julien MazzoniL’idée que la Maison bleue serait financièrement lésée par rapport aux deux autres provinces et qu’elle devrait sa bonne santé budgétaire à sa seule gestion "rigoureuse" est mise en avant par les Loyalistes. Cette analyse ne prend pas en compte la concentration des richesses en province Sud et la différence dans la structure des recettes des trois collectivités. Décryptage avec Loïc Steffan, professeur d’économie à l’Université de la Nouvelle-Calédonie et spécialiste des finances publiques.
La bataille des chiffres est lancée et, à quelques semaines des élections provinciales, les premiers arguments de campagne s’immiscent dans le débat public. C’est ce qu’illustre la récente controverse autour des finances de la province Sud, provoquée par le vote du budget supplémentaire de la collectivité, le 24 avril en assemblée de province.
Attaquée au sujet de cet excédent de 8,7 milliards de francs, que certains attribuent en partie à des économies faites sur les aides sociales, la Maison bleue a riposté avec une idée, relayée par les médias acquis à la cause loyaliste : la province Sud, défavorisée dans le fléchage des deniers publics, ne devrait cet excédent budgétaire qu’à la seule rigueur de l’exécutif en place. Au contraire, les difficultés financières rencontrées par la province Nord et des Îles, pourtant mieux loties, seraient la preuve d’un manque de sérieux des responsables indépendantistes et d’un échec de la politique de rééquilibrage menée ces trente dernières années. Une rhétorique qui ne résiste toutefois pas à l’examen des chiffres.
La clé de répartition dans le viseur
L’argument n’est pas nouveau, mais il a récemment fait le tour des réseaux sociaux après la publication d’une infographie par le site pro-loyaliste La Dépêche de Nouméa. Le visuel, rapidement partagé par le député Nicolas Metzdorf, prétend que la province Sud percevrait "trois fois moins de budget par habitant" : 262 000 francs au Sud, 825 000 francs au Nord, 839 000 francs aux Îles.
L’objectif ici : dénoncer la "clé de répartition", mécanisme inscrit dans la loi organique de 1999 afin de répondre au principe de rééquilibrage voulu par les accords. Ainsi, les ressources versées aux provinces sont réparties non pas selon leurs démographies respectives, mais en fonction de pourcentages fixes censés prendre en compte les retards de développement du Nord et des îles.
La province Sud touche, par exemple, 50 % de la dotation de fonctionnement dédiée aux provinces, alors qu’elle compte 74,5 % d’habitants, quand la province Nord, qui représente 18,4 % de la population calédonienne, perçoit 32 % de la somme. Un écart intentionnel entre démographie et ressources allouées, sur lequel se base La Dépêche de Nouméa pour construire son analyse.
Une fiscalité propre 16 fois plus importante en province Sud
Si cette conclusion se fonde sur des données bien réelles, elle omet de nombreux paramètres qui la rendent largement inexacte. La réalité est, en effet, bien plus complexe, relève Loïc Steffan, professeur agrégé d’économie-gestion à l’Université de la Nouvelle-Calédonie et spécialiste des finances publiques, domaine pour lequel il a récemment consacré une série de publications.
Premier biais, selon lui : cette analyse ne prend pas en compte la structure des recettes, très différente d’une province à l’autre. Ainsi, en 2026, la province Sud intègre à son budget, en plus de la somme issue de la fiscalité de répartition, "6,35 milliards de fiscalité additionnelle" provenant des centimes additionnels, de l’impôt foncier, sur les patentes, les contributions téléphoniques… Ce montant "est l’expression directe de la richesse économique du territoire provincial, parce qu’elle frappe l’activité réelle qui s’y déroule", fait remarquer l’économiste.
La province Nord, elle, lève au budget primitif 2026 seulement "397 millions de francs de fiscalité propre". Entre les deux collectivités, le rapport "est de 16 pour 1" en faveur de la province Sud. L’écart s’explique par un nombre plus faible d’entreprises, de transactions immobilières ou encore de droits d’enregistrement dans le Nord, confronté à une "quasi-absence d’assiette taxable". La politique de rééquilibrage a justement vocation à gommer cette inégalité à travers une redistribution compensée.
À cette première disparité s’ajoute une autre : la capacité d’emprunt largement supérieure de la Maison bleue. Six milliards de francs de prêts nouveaux sont inscrits à son budget 2026, loin des 500 millions prévus par la province Nord. En cause : la capacité d’autofinancement plus faible de la province Nord, qui limite sa possibilité d’emprunter.
Des flux financiers concentrés dans le Sud
L’autre omission dans le calcul du budget par habitant : la concentration géographique des flux financiers. Sur les 155,7 milliards de francs votés au budget primitif 2026 de la Nouvelle-Calédonie, "75 % est géolocalisé sur le Grand Nouméa", souligne Loïc Steffan.
Même constat concernant l’argent de l’État, qui verse environ 180 milliards de francs chaque année au territoire. "Cette enveloppe finance les salaires des fonctionnaires d’État (Fanc, gendarmerie, justice, douanes, vice-rectorat, enseignants de l’Éducation nationale), mais aussi tous les opérateurs publics et agences (AFD, IEOM, IRD, Météo France, Ifremer, BRGM, UNC, Institut Pasteur), liste le professeur d’économie, qui ont leur siège, leur masse salariale et leurs dépenses de fonctionnement à Nouméa."
Troisième flux identifié par Loïc Steffan : la défiscalisation Girardin, créée en 2003 pour permettre aux contribuables métropolitains à hauts revenus de réduire leur impôt en finançant des investissements productifs ultramarins. "Elle injecte environ 149 millions d’euros [17 milliards de francs, NDLR] par an dans le territoire, dont la quasi-totalité est captée par des bénéficiaires installés en province Sud", note ce dernier.

Infographie Loïc SteffanL’addition de l’ensemble de ces données aux budgets propres des provinces met en lumière un montant par habitant plus élevé au Sud, à 1,59 million de francs, contre 1,55 million au Nord et 1,50 million dans les îles.
Par conséquent, l’idée selon laquelle les habitants du Sud seraient défavorisés est trompeuse. Un discours "calibré pour activer un sentiment d’injustice territoriale", souvent utilisé à des fins politiques, note Loïc Steffan, qui plaide pour "que les citoyens disposent d’un diagnostic factuel partagé, à partir duquel ils peuvent débattre des choix politiques".
Une gestion pas moins rigoureuse en province Nord
En comparant les budgets 2026 de la province Sud et de celle du Nord, Loïc Steffan bat en brèche un autre préjugé persistant : la province Nord n’est pas moins rigoureuse dans la gestion de ses recettes fiscales. C’est vrai sur l’ensemble des ratios prudentiels "utilisés par les chambres régionales et territoriales des comptes", indique l’économiste.
Ainsi, la collectivité dirigée par Paul Néaoutyine est "nettement en deçà du seuil d’alerte" concernant les dépenses de personnel (34,59 % de ses recettes de fonctionnement contre 49 % pour la province Sud) et affiche un endettement maîtrisé (58 % de ses recettes de fonctionnement contre 51 % pour la province Sud).
Seuil critique concernant la capacité de désendettement
En revanche, elle atteint le seuil critique concernant sa capacité de désendettement. Celle-ci s’élève à 21 ans (5 à 6 ans en province Sud), et s’explique par "une fiscalité propre faible". "Sa dette est modeste en valeur absolue, mais elle pèse lourd rapportée à ses ressources." Un écart est également constaté du côté des dépenses de fonctionnement par habitant : 573 748 francs contre environ 215 000 francs au Sud. Il traduit un coût unitaire des services publics plus élevé, "dans un territoire à faible densité et à dispersion géographique, où l’amortissement des équipements collectifs (internats, centres de santé, infrastructures de transport) se répartit sur une population beaucoup plus restreinte".
Un travail de comparaison que l’économiste n’a pas pu étendre au budget de la province des Îles, qui n’est pas accessible. Or, la Chambre territoriale des comptes avait épinglé la collectivité en novembre 2024 pour son pilotage budgétaire "déficient" et le manque de fiabilité de ses comptes.
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