- Aurélia Dumté | Crée le 22.05.2026 à 13h30 | Mis à jour le 22.05.2026 à 13h35ImprimerLe navire Persévérance de Jean-Louis Étienne est à quai à Nouméa jusqu'à la fin du mois de juillet pour le moment. Maintenance, missions pédagogiques, scientifiques, et surtout, un repos bien mérité pour ce navire scientifique qui écume les pôles depuis trois ans. Photo Aurélia DumtéNé de l'imagination de Jean-Louis Étienne, le Persévérance est bien plus qu'un simple voilier. Ce laboratoire flottant, spécialisé dans les missions scientifiques en océan Austral, fait escale plusieurs mois en Nouvelle-Calédonie avant de repartir vers les glaces antarctiques. Reportage à bord du plus grand voilier scientifique du monde.
Depuis plusieurs jours déjà, un drôle de voilier est amarré au quai de Nouméa, vers les docks d’Arti’féés et des Pilotes maritimes. Une goélette en aluminium de 42 m de long, nommée Persévérance. Ce navire est le plus grand voilier scientifique du monde, né de l’imagination - et de la persévérance - de Jean-Louis Étienne, explorateur et médecin français passionné des pôles.
Le Persévérance est à l’origine le bateau ravitailleur d’un projet bien plus ambitieux, le Polar Pod (lire ci-dessous). Mais cette innovation scientifique, imaginée elle aussi par Jean-Louis Étienne mais portée par l’Ifremer et près d’une quarantaine d’institutions à travers le monde, tarde à entrer en chantier. Le Persévérance, lui, a été mis à l’eau en 2023. "Depuis, il a parcouru 90 000 milles nautiques", précise le capitaine, Lucas Zamecnik, soit plus de 166 000 km.

Le capitaine Lucas Zamecnik dans la timonerie. L'équipage est relevé tous les deux mois. Photo Aurélia DumtéUn navire conçu pour affronter l’océan Austral
La Nouvelle-Calédonie est donc le nouveau port d’attache de ce beau voilier. Déjà pour que le Persévérance se repose un peu et que les équipages – deux équipages qui se relaient à peu près tous les deux mois – puissent effectuer une maintenance poussée du navire. Mais également pour que ses nouvelles missions lui soient assignées.

Lucas Zamecnik, capitaine du Persévérance, devant une carte du continent Antarctique, destination privilégiée du navire. Photo Aurélia DumtéLe Persévérance est un navire conçu pour affronter les eaux déchaînées de l’océan Austral, pour naviguer dans les cinquantièmes hurlants, une zone où les tempêtes sont permanentes et les vagues immenses, ou sillonner le pack, une mer de glace dense et particulièrement dangereuse. Ses missions scientifiques sont donc orientées dans cette zone du globe.
Le Persévérance revient ainsi de plusieurs mois de mission en mer de Ross, "une mission exigeante et engagée, au départ de Nouvelle-Zélande et qui s’est finie en Tasmanie, détaille le capitaine. Nous avons effectué des inventaires de colonies de manchots, des prélèvements, des relevés, une calibration avec un satellite de la NASA, des états des lieux…"

Lors de son escale à Nouméa, le Persévérance est visitable par le grand public. Un membre d'équipage présente aux visiteurs le chemin parcouru par le navire depuis son départ de la Manche mai 2025. Photo Aurélia DumtéEn 2027 débutera sa prochaine mission, "plus vaste, le programme Quatre saisons, qui va nous amener à quatre reprises dans les mêmes zones de l’océan Antarctique à quatre époques différentes". Pour mener à bien ces missions, le Persévérance est donc équipé de nombreux équipements scientifiques, appartenant à des laboratoires de nationalités différentes. "Même si nous ne partons pas en missions, à partir du moment où on navigue, le Persévérance fait de la science", explique Lucas Zamecnik à un groupe de visiteurs.

Le Persévérance est équipé de nombreux appareils scientifiques installés par différents laboratoires autour du monde. Photo Aurélia Dumté
Le pont arrière, avec le zodiac et les appareils de navigation et scientifiques. Photo Aurélia DumtéAllier science et grand public
Le navire va donc rester à Nouméa encore quelques mois, au moins jusqu’à la fin du mois de juillet. Durant cette période, des visites sont organisées jusqu’à trois fois par jour, quatre jours par semaine, jusqu’au 21 juin. "Maintenant, l’idée est de faire connaître le bateau aux Calédoniens, d’établir des liens avec l’ifremer, l’IRD, l’université, et autres organismes scientifiques, mais aussi des autorités locales et des pouvoirs coutumiers, pour mettre en place des croisières à visée pédagogique et scientifique. L’objectif est d’allier le public et la recherche," explique le capitaine.

Visites guidées à bord du Persévérance, avec, au premier plan, les énormes winch hydrauliques sur le piano. Photo Aurélia DumtéPour allier grand public et recherche scientifique, le Persévérance propose donc les visites grand public, des soirées dînatoires avec l’équipage, des programmes dédiés aux scolaires, mais surtout, il peut accueillir jusqu’à 12 passagers, logés dans ses huit cabines dédiées. Chaque cabine porte le nom d’un grand explorateur qui a marqué l’histoire des pôles et inspiré Jean-Louis Étienne.

Huit cabines passagers sont disponibles à bord du navire. Photo Aurélia Dumté
Les cabines passagers portent le nom de grands explorateurs, dont celui de Jean-Louis Étienne. Photo Aurélia DumtéDans la coursive des cabines passagers, une belle photo du navire de Sir Ernest Shackleton, l’Endurance, coincé dans le pack de l’océan Austral, photo de la mission éponyme de 1914, rappelle les influences de l’explorateur français. Les passagers qui ont le courage - et les moyens - de s’engager auprès de l’équipage du Persévérance se voient embarquer dans une navigation particulièrement complexe et mouvementée dans les mers les plus difficiles de la planète. Mais leur participation, forme de mécénat, permet de faire avancer la recherche. Et de leur laisser des souvenirs exceptionnels.

Le capitaine Lucas Zamecnik dans le carré, lors d'une visite au public. Photo Aurélia DumtéLors de la dernière expédition, Lucas Zamecnik parle de leur escale sur l’île de Ross avec émotion. "Nous avons visité la cabane de laquelle Sir Ernest Shackleton et Robert Falcon Scott sont partis pour leur expédition vers le pôle." Boîtes de conserve, bougies, liquette, matelas et autres objets d’époque sont figés dans le temps et dans le froid. Les Calédoniens ne pourront pas se rendre sur l’île de Ross visiter la cabane, mais ils pourront découvrir ce navire unique au monde, et avoir le sentiment, l’espace d’une petite heure, de mettre leurs pas dans ceux des grands explorateurs.

Une photo de l'Endurance, navire de l'explorateur Sir Ernest Shackleton, prit dans les glaces du pack de l'océan Austral en 1915. Le navire n'a pas résisté à la pression des glaces, et son équipage a dérivé sur les glaces durant plus de deux ans avant d'être secouru. Photo Aurélia DumtéJean-Louis Étienne, un explorateur pour la planète

Jean-Louis Étienne lors d’une mission en Géorgie du Sud au début des années 1990. Photo @jeanlouisetienne.comLa goélette Persévérance et le navire Polar Pod sont des projets portés par l’explorateur Jean-Louis Étienne. À bientôt 80 ans, ce médecin et grand aventurier français a porté de nombreuses explorations, accompli des exploits, et est un grand défenseur de l’écologie. Le 11 mai 1986, Jean-Louis Étienne traversait le pôle Nord à pied, en solitaire, en 63 jours. "Un exploit mythique qui marquait le début d’une vie dédiée à la planète", souligne le site Internet jeanlouisetienne.com.
Cette traversée, dans les pas des grands explorateurs comme Roald Amundsen, Robert Falcon Scott ou encore Sir Ernest Shackelton fait entrer Jean-Louis Étienne dans la légende. Le médecin porte de nombreux projets au travers de son association Océan Polaire. Son grand projet depuis plus d’une décennie est le Polar Pod, un navire scientifique semi-immergé qui permettra d’explorer l’océan Austral. Si ce bateau scientifique n’est pas encore entré en construction, son bateau support, la goélette Persévérance, elle, navigue depuis 2023. "La persévérance, c’est quelque chose que je cultive depuis toujours, persévérez dans la voie de vos envies," souligne l’explorateur dans une vidéo.
Et pour cause, le navire porte évidemment le bon nom. Persévérance, c’est sans aucun doute ce qui a porté l’aventurier dans la traversée de sa vie. Lui qui a débuté par une formation de tourneur-fraiseur avant d’entrer en médecine. "Il met ensuite ses compétences de médecin au service d’un rêve : explorer, arpenter le monde" lit-on sur le site Internet officiel, qui déroule ses exploits :
- Il fait ses premières traversées de l’Atlantique sur le Bel Espoir du Père Jaouen pour la réhabilitation des toxicomanes, puis avec Alain Colas pour un record de l’Atlantique.
- En 1977-78, il est médecin sur le Pen Duick 6 d’Éric Tabarly pour la Course autour du monde.
- Il effectue de nombreuses expéditions en Himalaya, en Patagonie, au Groenland
- Le 11 mai 1986, il est le premier homme à atteindre le pôle Nord en solitaire, tirant lui-même son traîneau pendant 63 jours. Fort de cette expérience, il se lancera dans l’organisation de ses expéditions.
- Entre juillet 1989 et mars 1990, il est co-leader avec l’Américain Will Steger de l’expédition internationale Transantarctica et réussit en traîneaux à chiens la plus longue traversée de l’Antarctique jamais réalisée : 7 mois, 6 300 km.
- Jean-Louis Étienne a mené entre 1990 et 1996 plusieurs expéditions à vocation pédagogique et scientifique pour faire connaître les régions polaires et comprendre le rôle qu’elles jouent sur la vie et le climat de la terre.
- Il fait construire le voilier polaire Antarctica, aujourd’hui Tara, et part en 1991-1992 pour la Patagonie, la Géorgie du Sud et la péninsule Antarctique. En 1993-1994, c’est l’expédition au volcan Érébus, en 1995-1996, l’hivernage au Spitzberg.
- Au printemps 2002, il réalise la Mission Banquise, une dérive de trois mois sur la banquise du pôle Nord, à bord du Polar Observer pour un programme de mesures et d’informations sur le réchauffement climatique.
- De décembre 2004 à avril 2005, il dirige une expédition sur l’île Clipperton avec des chercheurs du Muséum, IRD, CNRS, pour réaliser un inventaire de la biodiversité et un état de l’environnement de cet atoll français du Pacifique.
- De septembre 2007 à octobre 2008, il est directeur général de l’Institut Océanographique – Fondation Albert 1er, Prince de Monaco.
- En avril 2010, il réussit la première traversée de l’océan Arctique en ballon rozière.
Sa prochaine expédition devrait être "une mission de trois ans autour de l’Antarctique à bord du Polar pod, Station Océanographique Internationale, pour l’étude du courant circumpolaire Antarctique, un acteur majeur du climat de la Terre et une immense réserve de biodiversité marine encore méconnue."
Le Polar-Pod, un navire flottant autour de l’Antarctique

Vue 3D du Polar Pod, un navire vertical qui doit dériver durant trois ans autour du continent Antarctique pour collecter des données scientifiques. Photo @PolarPod"Le Polar Pod est une plateforme innovante dédiée à l’exploration des mystères de l’océan Austral. Sa nacelle, située à environ dix mètres au-dessus du niveau de la mer, constitue le cœur de cette structure audacieuse. Elle peut accueillir un équipage constitué de huit membres pour des rotations d’environ 3 mois. L’équipe sera constituée de trois marins professionnels, quatre ingénieurs scientifiques spécialisés dans divers domaines comme l’acoustique et le climat, et un membre supplémentaire, qui pourra être un journaliste, un artiste, un cinéaste ou un écrivain, selon les besoins du programme." Ce texte est à lire sur le site Internet du projet scientifique.
Navy Flip
Le Polar Pod est un navire vertical imaginé par l’explorateur Jean-Louis Étienne, inspiré par le Navy Flip (floating instrument platform), un navire vertical semi-immergé américain sur lequel l’explorateur a eu l’occasion de séjourner. Le navire Flip a été construit en 1962, et sauvé du démantèlement en 2024 par la société américaine Deep pour lui offrir une nouvelle vie de missions scientifiques après plusieurs mois, voire années de chantier. Flip est actuellement à La Ciotat, en France, pour ce grand chantier de rénovation.
Station océanique internationale
Le Polar Pod était d’abord un navire de recherche scientifique, il est devenu au fur et à mesure un projet porté par près de 43 institutions et universités dans 12 pays différents. Le Polar Pod est devenu une "station océanique internationale ", coordonnée par le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) en partenariat avec le Centre national d’études spatiales (Cnes) et l’Ifremer, également maître d’œuvre de la construction. Le chantier du Polar Pod n’a pas encore commencé, il était espéré pour débuter en 2015. Il est financé par l’État français et des investisseurs privés. En 2019, le budget était alors estimé à 28 millions d’euros (3,3 milliards de francs), 15 millions pour le chantier, et 13 millions pour exploiter la station.
Dériver durant trois ans
Le navire doit mesurer 90 mètres de long et tracté jusque dans l’océan Austral. Une fois arrivé, des ballasts se remplissent d’eau et poussent la nacelle à la verticale, avec un tirant d’eau de 75 m. Une fois en position, le Polar Pod doit dériver dans le courant circumpolaire durant trois années et faire ainsi le tour du continent Antarctique en recueillant de précieuses données dans un océan peu étudié car secoué en permanence par des vents extrêmement forts.
Il doit se concentrer sur quatre types de recherches : étude des échanges atmosphère-océan, recensement de la biodiversité (de l’ADN au microscope en passant par l’acoustique, validation des mesures satellites, micro-plastiques, contaminants et pollution sonore). Toutes les données et observations collectées seront accessibles à l’ensemble de la communauté scientifique internationale. Si le navire doit dériver, il sera tout de même possible de déployer près de 260 m2 de voilure pour permettre au Polar pod d’augmenter sa vitesse, de maintenir son cap ou d’éviter toute collision.
Note
Pour réserver une visite du Persévérance : helloasso.com
Pour en savoir plus sur le Persévérance : bateauperseverance.com
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