- Propos recueillis par Anthony Tejero | Crée le 11.07.2026 à 16h23 | Mis à jour le 11.07.2026 à 16h24ImprimerMembre de La France insoumise depuis 2016, Mathilde Panot est présidente du groupe LFI à l’Assemblée nationale depuis 2021. Photo Anthony TejeroAlors que les députés de La France insoumise (LFI) Mathilde Panot et Bastien Lachaud achève un nouveau déplacement sur le Caillou, ces élus sont en campagne pour mobiliser les abstentionnistes en promettant un accès à l’indépendance du pays, d’ici 2028, si Jean-Luc Mélenchon remporte l’élection présidentielle. Dans la foulée, dès 2027, le parti politique entend ainsi soumettre un projet d’accord tant au niveau national et local pour "tourner enfin la page de l’histoire coloniale" de la France. Entretien avec Mathilde Panot.
Jean-Luc Mélenchon, candidat à l’élection présidentielle, promet l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie s’il est élu. Vous avancez même la date du 1er janvier 2028. Pourquoi ?
Nous proposons dans le cadre de l’élection présidentielle que la Kanaky-Nouvelle-Calédonie puisse devenir indépendante avec un référendum national qui ouvrirait la voie à un référendum local, avec une indépendance que nous proposons au 1er janvier 2028, dans le cadre, si la Kanaky-Nouvelle-Calédonie le décide en tant qu’État souverain, d’un accord d’association avec la France. Pour cela, il faut que les indépendantistes et les abstentionnistes aillent voter.
En 2022, il avait manqué 420 000 voix à Jean-Luc Mélenchon pour atteindre le second tour. Les territoires ultramarins, et plus spécifiquement la Nouvelle-Calédonie où de nombreux électeurs s’abstiennent pour ce scrutin souvent jugé lointain, représentent-ils un réservoir de voix important pour LFI ?
Lors de la dernière présidentielle, tout le monde imagine que l’ambiance politique du pays aurait été différente si Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon étaient arrivés au second tour. Et donc nous, nous assumons de nous adresser à l’intelligence des gens et de faire campagne aussi ici. C’est pourquoi nous faisons des meetings, notamment celui de dimanche 13 heures à Kaïmolo, à Dumbéa, pour continuer d’aller convaincre sur le fait que ces élections présidentielles ont un enjeu très important sur le devenir de la Kanaky et de la Nouvelle-Calédonie. Si les indépendantistes s’emparent du scrutin présidentiel, il y a, nous le voyons, des voix qui n’étaient pas celles qui s’étaient reportées la dernière fois sur la candidature de Jean-Luc Mélenchon.
La Kanaky-Nouvelle-Calédonie, comme État souverain, pourra décider elle-même de ses interdépendances.
On essaye de faire retrouver le goût de la politique un peu partout, et évidemment de combattre l’abstention. Nous sommes un mouvement politique qui a des liens très forts à l’Assemblée nationale, mais aussi dans la société civile, avec les territoires dits d’Outre-mer, qui ont tous leurs spécificités. Et évidemment, à chaque fois, nous irons faire campagne aussi dans les territoires dits d’Outre-mer, parce que c’est là que se joue aussi l’élection présidentielle.
Ici aussi, nous voulons faire respecter le droit international, le droit à l’autodétermination des peuples dans l’idée de dire que nous voulons garantir l’indépendance de la Kanaky-Nouvelle-Calédonie. C’est aussi tenir un principe qui est important pour le peuple de France : tourner enfin la page de l’histoire coloniale de notre pays.

Séance de selfie avec ces sympathisants des insoumis, ce samedi matin, au village de Magenta. Photo Anthony TejeroSi LFI est au pouvoir l’an prochain, comment comptez-vous parvenir à faire accéder le pays à l’indépendance ?
Notre stratégie, si Jean-Luc Mélenchon est élu avec un second tour, qui aurait lieu le 2 mai 2027, c’est de réunir immédiatement l’ensemble des acteurs calédoniens pour travailler avec eux sur ce que pourrait être l’accord d’association, et en parallèle d’avoir un référendum national qui aurait lieu en septembre 2027, pour ouvrir la voie à un référendum local en décembre 2027, ici en Kanaky-Nouvelle-Calédonie. Ce référendum permettrait d’acter l’indépendance du pays, mais aussi d’acter un accord d’association sur lequel il y aurait un vote et pour lequel nous espérons qu’il y ait un accord. Cet accord d’association laisse tout ouvert sur la table.
Quelle forme prendrait cette indépendance ?
La Kanaky-Nouvelle-Calédonie, comme État souverain, pourra décider elle-même de ses interdépendances. Nous proposerons que cet État souverain puisse décider lui-même de quelles compétences, dans le cadre d’un accord d’association, il laisserait à un autre État souverain qu’est la France.
"60 % des gens ont voté aux provinciales en faveur de forces politiques qui étaient favorables à Deva au projet d’indépendance-association"
Et en cas de refus, lors du référendum national et/ou local, que proposez-vous ?
Si vous avez un accord entre forces politiques, tout devient extrêmement facile. Le référendum national et le référendum local entérinent cet accord qui a eu lieu ici.
S’il n’y a pas d’accord, pour éviter ce qui s’est passé à Deva, avec une minorité de blocage qui a intérêt au statu quo et à ne pas avancer, l’État continuera d’avancer avec les forces qui le souhaitent pour mettre sur la table un projet d’accord d’association. Si on regarde ce qui s’est passé à Deva : deux tiers des forces du Congrès étaient favorables à l’accord proposé d’indépendance-association. Et il y a toujours, au regard des dernières élections provinciales même s’il y a eu beaucoup d’abstentions, 60 % des gens qui ont voté en faveur de forces politiques qui étaient favorables à Deva. Donc, on voit bien qu’on a une majorité qui se crée sur ce projet et qu’il y a à concilier à la fois le droit international avec le droit à l’autodétermination.
Pour autant, lors des dernières élections provinciales, les équilibres politiques se sont polarisés entre loyalistes et indépendantistes, avec une disparition des voix dites du centre, en dehors de l’Éveil océanien, au sein des institutions. Comment analysez-vous ce retour en force de la logique des blocs ?
Oui, certaines de ces voix du centre ont disparu des institutions, mais elles existeraient toujours dans le cadre de discussions.
Vous les intégreriez éventuellement ?
Oui, bien sûr. Je pense qu’il faut décorréler ce qui est le cadre d’un accord politique dans le cadre du Congrès et de la formation du gouvernement en Nouvelle-Calédonie (à savoir l’alliance entre la coalition Les Loyalistes-Le Rassemblement et l’Éveil océanien) de positions politiques. Je crois par exemple que l’Éveil océanien serait, dans le cadre d’une discussion, toujours favorable à une indépendance-association. Je pense que nous avons toujours une majorité sur cette question. Et que le fait de mettre un calendrier ambitieux permet aussi que tout le monde retourne autour de la table et ait un échéancier de discussion.
Au cours de ce séjour, avez-vous rencontré des élus qui ne partagent pas vos positions notamment parmi les loyalistes. Comptez-vous vous entretenir par exemple avec Virginie Ruffenach élue à la tête du Congrès ?
Lors de notre dernier déplacement, on avait demandé à toutes les forces politiques de nous recevoir et les loyalistes avaient refusé. Cette fois-ci, on a rencontré évidemment le FLNKS, mais aussi le Palika, Calédonie Ensemble et diverses listes du centre. Donc on rencontre celles et ceux qui le souhaitent.

Mathilde Panot et Bastien Lachaud ont été chaleureusement accueillis après avoir visité la boulangerie Wakaprod puis répondu aux questions des riverains, au village de Magenta. Photo Anthony TejeroVous évoquez également la possibilité de redonner certaines compétences assurées par l’État progressivement, notamment pour la justice ou la défense. Pouvez-vous détailler votre position ?
Les moyens n’ont pas été mis correctement sur la formation. On le voit, c’est une catastrophe. Un commissaire kanak, une juge kanak, deux avocats Kanak, depuis des accords qui datent de 1988 et 1998. Donc, le rééquilibrage n’a pas été fait. La formation de tous les cadres n’est pas à la hauteur de ce qui aurait dû être fait. C’est pourquoi, dans les discussions sur l’accord d’association, figurera la question des compétences que le pays veut encore déléguer. Je pense à la défense par exemple. Pour la justice, le pays peut décider qu’il récupère la compétence d’ici 5 ans, 10 ans, etc. C’est à lui de décider comme il le souhaite.
À ce moment-là, cela force tout le monde à passer dans une logique inverse, à savoir : on fait de la formation avec une indépendance peut-être à venir. Mais plutôt : on fait une indépendance maintenant avec une formation qui s’organise dans le temps.
Quand vous étiez venue en mai 2025, vous aviez alerté sur le risque de " bombe sociale " que représente le pays après la crise insurrectionnelle. Un an après, quel est votre constat ?
Malheureusement, le constat, c’est une aggravation de la situation. On a commencé notre déplacement en allant à Lifou. Dans les îles, on nous a évidemment parlé très fortement du problème de transport, mais aussi du problème de santé. C’est dramatique et là aussi ça va engendrer des conséquences lourdes puisque des gens qui ne peuvent pas se soigner maintenant arriveront dans des situations bien pires lorsqu’ils devront se faire soigner. Lors de nos déplacements, on nous parle beaucoup de la question sociale, de la question des revenus, de la question de la faim.
Quand on parle de l’annulation des dettes, c’est pour que le pays puisse repartir sur de bonnes bases.
Vous avez d’ailleurs pointé la politique de la province Sud en matière sociale…
Oui et on voit bien que la situation est extrêmement grave. C’est pourquoi nous disons aussi : au 1er janvier 2028, ce n’est pas que la France se débarrasse de la Kanaky-Nouvelle Calédonie pour qu’elle se débrouille elle-même. Je le dis vraiment très fermement : quand on parle de l’annulation des dettes, c’est pour que le pays puisse repartir sur de bonnes bases. Quand on parle d’aider sur le plan économique, c’est pour le secteur du nickel et des nombreuses petites entreprises qui sont en difficulté et qui ont perdu un nombre d’emplois incalculable. Tout ça, la France doit le réparer.

Mathilde Panot et Bastien Lachaud sont en Nouvelle-Calédonie, depuis le 3 juillet, pour un séjour marqué par une visite du Nord, des îles et des quartiers populaires de Nouméa, avant leur "meeting" de cloture, dimanche 12 juillet, à Kaïmolo, à Dumbéa. Photo Anthony TejeroVous évoquiez justement la question de la desserte aérienne des îles, sujet qui relève des compétences locales. Or les autorités aujourd’hui disent qu’elles n’ont plus l’argent pour maintenir ce service à l’aérodrome de Magenta. À votre niveau, notamment si vous accédiez au pouvoir au niveau national, avancez-vous des solutions, des pistes ?
Oui, non seulement il y a ces questions d’annulation de dettes dont je parlais, mais ensuite l’État, tant que le pays n’est pas indépendant, fait des orientations sur l’argent public donné à la Kanaky-Nouvelle-Calédonie, bien souvent sous forme de prêts, ce qui est une aberration absolue. Il faut des subventions, ça c’est la première chose. Et la deuxième chose, c’est que cet argent peut être fléché. Il peut être fléché soit sur des projets, soit sur les besoins sociaux.
Donc la France a aujourd’hui, comme puissance administrante, la possibilité d’orienter l’argent public qui est envoyé. Donc oui, je crois qu’il est possible de faire en sorte d’avoir de nouveau une desserte aérienne qui repermet aux habitants de pouvoir faire l’aller-retour dans la journée. Cette décision paraît brutale parce qu’elle est très rapide, sans aucune préparation mais aussi parce qu’elle est ressentie d’autant plus violemment qu’elle va avec une volonté de certains loyalistes de faire une partition du pays. Et donc elle est ressentie comme une volonté supplémentaire d’exclure les habitants des îles de la ville de Nouméa. Donc c’est ressenti comme un mépris extrêmement violent.
"Envoyer en détention des gens à 22 000 kilomètres de chez eux est vécu comme des méthodes d’un autre siècle"
LFI militait pour la libération, je vous cite, des prisonniers politiques de la CCAT, dont Christian Tein, qui sont depuis rentrés. Et ce, alors qu’un non-lieu a été prononcé par la justice dans cette enquête, décision dont le Parquet a fait appel. Comment réagissez-vous ?
On se réjouit évidemment du non-lieu et de la libération des prisonniers politiques. Ça montre quand même qu’il y a vraiment un problème avec la justice, qui est une justice qui continue avec un fait colonial ici.
S’il y a pu y avoir un non-lieu, c’est parce qu’il y a eu un dépaysement de l’affaire. Il faut quand même comprendre qu’avoir des gens qui sont envoyés à 22 000 kilomètres de chez eux pour être détenus pendant un an contribue à continuer un fait colonial qui est insupportable et qui est là aussi vécu comme des méthodes d’un autre siècle.
Je suis fière d’avoir un groupe parlementaire qui a fait le tour des prisons pour aller voir les prisonniers politiques, qui les a soutenus, qui a continué d’exiger à chaque moment leur libération. Et maintenant, il faudrait qu’ils aient une réparation pour ce qui a été fait.
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