Nouvelle Calédonie
  • | Crée le 01.06.2019 à 10h26 | Mis à jour le 03.06.2019 à 10h27
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    Le Sylviornis neocaledoniae, ou « très gros dindon ».
    Crocodiles terrestres, varans, tortues à cornes, oiseaux géants… Avant l’arrivée de l’homme sur le Caillou, la mégafaune était des plus diversifiées. Des espèces spectaculaires, descendant des dinosaures, qui ont été rayées de la carte en à peine quelques siècles.

    Sylviornis neocaledoniae, le « très gros dindon »

    C’était sans doute l’oiseau le plus impressionnant du Caillou. Mesurant 1,70 mètre de long, du bec à la queue, le Sylviornis neocaledoniae ne passait pas inaperçu. « Il devait peser une trentaine de kilos. Il faut imaginer un très très gros dindon », décrit Christophe Sand, spécialiste de ces espèces locales disparues et ancien directeur de l’Institut d’archéologie de la Nouvelle-Calédonie et du Pacifique (IANCP).

    Cet oiseau coureur, cousin « extrêmement éloigné » des gallinacés, avait un « énorme bec à la forme absolument incroyable qui se serait adapté afin de lui permettre de croquer les grosses racines et les coquilles relativement épaisses des escargots », raconte le scientifique. Cependant, son régime alimentaire devait être essentiellement végétal. « La très forte prépondérance des restes de Sylviornis laisse présumer une composition de la faune telle que si cette espèce avait été carnivore, elle n’aurait rapidement plus rien trouvé à se mettre sous le bec », écrit le paléontologue Jean-Christophe Balouet. En clair, l’espèce semblait relativement abondante et vivait un peu partout sur la Grande Terre, jusqu’au cœur de la Chaîne.

    Avec ses ailes atrophiées, il ne savait plus voler et ses pattes crochues l’empêchaient également de construire de grands nids, ce qui obligeait ce volatile géant à couver ses œufs en s’asseyant dessus. Un animal prisé par les premiers chasseurs du pays. « On est sûrs et certains qu’il vivait encore à l’arrivée des Lapita, vers 1 000 avant Jésus-Christ. Mais sa prédation par l’homme, la destruction de son environnement en raison des feux et l’introduction d’espèces extérieures comme le rat ou les fourmis ont eu rapidement raison de lui, énumère Christophe Sand, qui estime que le Sylviornis, dont la présence pourrait remonter à une trentaine de millions d’années, a été rayé de la carte en cinq cents ans. L’homme n’est pas directement le seul prédateur. Reprenons l’exemple des fourmis qui ont pu être amenées par la terre des pieds de bananiers. Leur invasion peut décimer très rapidement la progéniture dans un nid. »

     

    Meiolania mackayi, la tortue terrestre à cornes de dinosaure

    Les tortues ne manquent pas en Calédonie, mais la Meiolania mackayi est différente à bien des égards de celles que l’on peut croiser aujourd’hui. Tout d’abord, parce qu’il s’agissait d’un animal terrestre qui pouvait atteindre jusqu’à 2 mètres de long.

    Particularité : des pattes, une queue et une carapace recouvertes de plaques osseuses protectrices, mais surtout deux cornes au niveau de la tête. « Comme pour les têtes de bétail, c’est un reliquat de la période des dinosaures. Les autres espèces de tortues les ont perdues afin de pouvoir rentrer leur tête dans leur carapace, explique Christophe Sand. Cet animal avait une zone de répartition relativement importante, car on l’a identifié jusque sur l’île de Walpole, au sud de Maré. On n’a toujours pas d’explication sur comment elles sont arrivées sur des îles aussi éloignées. Peut-être en dérivant sur des radeaux naturels. »

    On retrouvait d’ailleurs des espèces « apparentes » dans l’ensemble du bassin de l’ancien Gondwana, et notamment en Australie et au Vanuatu. Mais c’est sur le Caillou que les derniers représentants de ces tortues préhistoriques ont vécu. Puisqu’elles se sont éteintes, une fois encore, après l’arrivée de l’homme. « Elles devaient être bonnes à manger, car nous en avons retrouvées sur des sites Lapita, précise l’archéologue. Cependant, on a du mal à définir une période de disparition. On manque encore de données sur cette tortue. »

     

    Une espèce de varan récemment mise au jour… qui pourrait encore être présente dans le pays

    Plusieurs ossements avaient été découverts auparavant, mais les fouilles de 2003, dans les grottes de Népoui, ont été décisives. En exhumant les restes d’un squelette vieux de 3 000 ans, elles ont permis de confirmer qu’une espèce de varan a bel et bien peuplé la Grande Terre. Mais rien à voir pour autant avec les inquiétants dragons de Komodo de 3 mètres de long, en Indonésie. Ce varanus calédonien devait mesurer entre 1 mètre et 1,20 mètre, soit le double des plus gros lézards actuellement recensés dans le pays. Un animal bien connu des premiers Lapita. « Quand on voit l’importance du lézard dans la culture et dans les totems kanak, on se dit que, probablement, le point de départ est ce varan », avance Christophe Sand. Une hypothèse que vient compléter Emmanuel Tjibaou : « On retrouve cet animal dans la toponymie, les noms de clans, des personnes et les mythes de la création », déclarait dans nos colonnes le directeur de l’Agence de développement de la culture kanak (ADCK).

    Présence signalée de Canala à Kaala-Gomen

    Quant aux raisons de sa disparition, le mystère demeure. Mais encore faudrait-il que ce gros lézard soit réellement éteint. Et rien ne le prouve formellement. Car de nombreux témoignages d’habitants attestant de sa présence ont été glanés un peu partout ces dernières décennies : à Canala, à Hienghène ou encore à Kaala-Gomen. « On a toute une série de récits en différents endroits. Ce qui donne du crédit à leur version, c’est la description de la manière dont se déplace cet animal, un peu comme un crocodile, qui est typique des varans. Cela ne s’invente pas, assure Christophe Sand. Il est possible que ce grand varan calédonien ne soit pas totalement éteint. Il y a largement assez de forêts, de trous, etc. pour qu’il ait pu s’y abriter. Cette espèce n’aime probablement pas la forêt sèche et se limite à des zones écologiques favorables, humides, qui sont les coins les plus reculés. » Même si cette thèse semble pour le moins optimiste, le doute est permis au vu des zones encore peu ou pas explorées, notamment sur la côte Oubliée.

     

    Mekosuchus inexpectatus, un crocodile terrestre de 2 mètres

    C’était peut-être l’animal terrestre le plus inquiétant auquel ont été confrontés les Lapita. Le Mekosuchus inexpectatus était un crocodile mesurant jusqu’à 2 mètres de long.

    « Cette espèce avait des cousins au Vanuatu qui ont également disparu. Il avait pour particularité d’avoir une mâchoire longue et protubérante tout à fait inattendue, entame Christophe Sand. Ses dents à l’arrière étaient carrées, ce qui ne correspond pas à une forme normale pour un crocodile, dont toute la dentition est pointue. C’est une mutation probablement dictée par la nature, qui s’est opérée sur plusieurs millions d’années, afin de lui offrir une plus grande diversité de nourriture. »

    Comme la Calédonie n’offrait déjà pas de grandes proies à foison, l’aliment carné le plus facile à trouver restait encore les bulimes, comprenez les escargots et autres coquillages terrestres. Ses dents plates lui auraient ainsi permis d’écraser les coquilles afin d’en extraire la chair. Le Mekosuchus inexpectatus vivait dans les grottes et les forêts. On dit souvent qu’il ne savait plus nager, mais cette théorie semble peu probable pour l’archéologue : « Il n’y a aucune raison à cela. Il devait être au moins capable de traverser les embouchures des nombreuses rivières du pays. »

    Des ossements de ce crocodilien ont été retrouvés en plusieurs endroits de la Grande terre (Koumac, Nessadiou, Pindaï, Gilles) et sur l’île des Pins. Chassé par les Lapita, l’animal n’aurait pas survécu bien longtemps à l’homme « L’espèce a probablement disparu il y a 2 500 ans car cet animal n’est connu dans aucun mythe de la culture kanak », analyse Christophe Sand.

    Crocodiles de mer échoués

    Rayés de la carte les crocodiles en Calédonie ? Pas tout à fait. En témoigne Hector, sans doute le spécimen le plus connu des Calédoniens, qui s’est échoué par accident en 1993, sur les côtes de Lifou, à Mou, où il vécut douze ans. Si son étrange périple, probablement depuis le nord du Vanuatu, reste empreint de mystère, il n’est pas si étonnant, selon Christophe Sand. « Il y a en effet des crocodiles de mer aux îles Salomon, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, mais aussi tout au nord du Vanuatu. Et certains peuvent être emportés par les courants. En général, ils s’échouent plutôt au sud du Vanuatu, mais peuvent descendre jusqu’en Nouvelle-Calédonie et même aller vers Fidji. Factuellement, il n’est donc pas impossible de tomber sur un crocodile dans nos eaux. »

     

    Des cagous et des nautous… géants

    On connaît bien ces deux oiseaux emblématiques de la Nouvelle-Calédonie. Ce que l’on sait moins, c’est qu’ils n’étaient pas les seuls représentants du genre, il y a encore quelques siècles. Le nautou et le cagou géants, de son nom scientifique, Rhynochetos oriatus, dépassait de plusieurs têtes leurs descendants que nous connaissons.

    « Ils étaient respectivement une fois et demie et deux fois plus gros que les spécimens actuels, précise Christophe Sand, qui émet plusieurs hypothèses quant à leur disparition. Ces cagous ont bien sûr pu être décimés par de nouveaux prédateurs, comme les rats, mais cela ne tient pas pour le nautou. Sans doute étaient-ils bons à manger. Et la destruction de leur habitat a une nouvelle fois pu jouer. »

    Mais alors pourquoi les deux sous-espèces, plus petites, ont-elles survécu ? « Peut-être que les clans ont géré la quantité d’oiseaux à manger quand ils ont vu la ressource s’amenuiser. Peut-être que les espèces actuelles étaient également plus résistantes, avance l’archéologue. D’une manière générale, les espèces les plus grosses sont les premières touchées et disparaissent très vite par rapport aux animaux plus petits. »

    Repères

    Encore des espèces à découvrir ?

    « Ce serait étonnant de trouver de nouvelles espèces de très gros animaux, mais pas impossible, en particulier sur la côte Est, où il n’y a pas vraiment eu de fouilles, estime Christophe Sand. On a, en revanche, certainement pas découvert l’ensemble des oiseaux et des geckos éteints. Il y a encore du travail en Calédonie pour ceux qui le souhaitent. »

    Hécatombe chez les oiseaux

    Au moins « une bonne trentaine » d’espèces d’oiseaux auraient disparu du Caillou. « Pour ce qui est des oiseaux éteints, la liste est hélas très longue. L’homme est sans doute le premier responsable de cette hécatombe. Sans doute les aura-t-il chassés et aura-t-il indirectement contribué à leur perte en introduisant sans discernement des mammifères aussi variés que le rat, le chien, le chat ou le cochon », peut-on lire dans Le Mémorial calédonien de l’année 1987. Des rapaces nocturnes, comme la chouette, des pigeons et de petits colibris font notamment partie des oiseaux éteints.

    Un bout d’Australie 

    Le Caillou est un fragment de l’ancien continent Gondwana. Il se sépara de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande durant la dislocation du supercontinent.

    Python

    Parmi les récents mystères de la nature : le python de 4 mètres retrouvé et abattu à Tiéta, à Voh. Comment était-il arrivé en Calédonie ?

    Les espèces les plus grosses disparaissent très vite par rapport aux animaux plus petits.

    Christophe Sand, archéologue.

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