Nouvelle Calédonie
  • Par Jean-Alexis Gallien-Lamarche / jeanalexis.gallien@lnc.nc | Crée le 26.06.2019 à 04h25 | Mis à jour le 26.06.2019 à 06h37
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    Willy Gatuhau a dénoncé « un dossier vide » et clamé son innocence. Il a fait appel, tout comme Harold Martin, absent à l’énoncé du délibéré, hier. Photo Archives LNC
    L’élection au fauteuil de maire de Païta était faussée. Le tribunal a estimé qu’Harold Martin avait acheté des voix en 2014. Son directeur de cabinet d’alors, aujourd’hui premier magistrat de la ville, Willy Gatuhau, a écopé de sursis et d’une peine d’inéligibilité. Il a fait appel et peut donc rester maire. Mais les cartes pourraient être rebattues pour le scrutin municipal de l’année prochaine.

    À la clôture du procès d’Harold Martin et de Willy Gatuhau, le 7 juin dernier devant le tribunal correctionnel, accusés d’avoir acheté des voix dans l’entre-deux tours du scrutin municipal de Païta, en 2014, le dossier avait pu paraître fragile à certains égards. Pas ou peu de preuves matérielles, des accusateurs aux déclarations parfois contradictoires… Hier matin, la juridiction a, au contraire, signifié qu’elle n’avait pas de doute sur la culpabilité de ces responsables politiques. En condamnant Harold Martin, le maire sortant de l’époque, à deux ans de prison, dont la moitié ferme, assortis d’une amende de 1,6 million de francs et de cinq ans d’inéligibilité, les magistrats ont ainsi considéré que le deuxième tour avait été faussé par la distribution d’enveloppes d’argent liquide, de promesses de postes et du financement d’une cloche d’une église d’un village de Wallis. Un deuxième tour qui s’était joué à 286 voix d’écart entre la liste de Martin et de son adversaire, Frédéric De Greslan.

    Harold Martin absent

    Les juges sont allés au-delà des réquisitions d’Alexis Bouroz qui avait requis un an de prison dont six mois avec sursis. Lors de l’audience, le procureur de la République avait assuré que « les achats de voix […], c’est ce qu’il y a de pire pour la démocratie ».

    Les enveloppes n’ont jamais été démontrées

    S’adressant à Harold Martin, il avait lancé : « l’action que vous avez menée, et notamment avec les Accords, est un étendard mais pas un bouclier, pas un permis de corrompre, pas une amnistie ». Ce dernier avait clamé son innocence et affirmé que « les enveloppes n’ont jamais été démontrées ». Harold Martin, 65 ans, ne s’est pas rendu au palais de justice, hier. Son avocat, Me Philippe Reuter, a annoncé sa décision d’interjeter appel du jugement, ouvrant la voie à un second procès.

    La justice a, en revanche, eu la main plus légère pour ceux qui accusaient Harold Martin et son directeur de cabinet d’alors, Willy Gatuhau, de leur avoir donné de l’argent pour inciter les membres de la communauté wallisienne à voter en leur faveur : un mois avec sursis. « Harold Martin m’a donné 500 000 et 200 000 francs. Il fallait que j’aille voir les gens pour leur dire de voter pour lui. Je savais que c’était mal, que c’était de l’argent sale », avait raconté un des accusateurs. Avant qu’un autre ne rappelle que le maire « sait que quand on fait une coutume chez les gens, on ne vient pas les mains vides, il faut de l’argent ».

    Willy Gatuhau reste maire

    C’est la singularité de ce procès. En révélant cette affaire au grand jour, ceux qui ont entraîné la chute de l’ancien premier édile se sont retrouvés pris, eux aussi, dans la vague judiciaire. Harold Martin, qui n’a plus de mandat électif, n’est pas le seul à chuter. Le nouvel homme fort de Païta n’a pas non plus été épargné. Willy Gatuhau, maire depuis février après la démission de son mentor, écope d’un an de prison avec sursis et de 700 000 francs d’amende. La peine est accompagnée d’une inéligibilité de trois ans.

    Les membres de la liste d’Harold Martin […] sont receleurs d’un délit

    À neuf mois des prochaines élections municipales, cette décision tombe au plus mal (lire ci-contre) pour le secrétaire général des Républicains calédoniens (RC). « Le mauvais polar continue. Je le redis, je n’ai rien à me reprocher. J’ai ma conscience pour moi », a-t-il déclaré dans la salle des pas perdus du palais de justice. Ajoutant que « le dossier est vide », il s’est insurgé contre « la leçon de moral au dernier procès » et critiqué le fait que « les auteurs de ce polar, à savoir notre adversaire Frédéric De Greslan, ne soient pas inquiétés ». L’avocat de Willy Gatuhau a aussitôt fait appel. Me Fabien Marie a évoqué un « dossier monté de toutes pièces », des « faits purement imaginaires et totalement orchestrés. C’est une machination politique. Une véritable mise à mort ». Reste que cette condamnation risque de provoquer colère et incompréhension chez les administrés. Willy Gatuhau a déjà prévu « de s’expliquer devant les habitants dans le cadre des réunions de proximité prévues dans deux semaines ».

    De son côté, Frédéric De Greslan, victime « de la fraude » (partie civile), a indiqué : « c’est à cause de comportements comme celui qu’ils ont eu que les citoyens perdent confiance en la politique. C’est grâce à des décisions comme celle-là que les citoyens retrouvent confiance en la justice ». Il a demandé aux « membres de la liste d’Harold Martin de démissionner car ils sont receleurs d’un délit, l’élection ayant été jugée illégale ».

    Il y aura donc un match retour devant la cour d’appel. Et sûrement un troisième rendez-vous devant la cour de cassation, plus tard. C’est ainsi dans les feuilletons politico-judiciaires. Dans ce genre d’affaires, les protagonistes reconnus coupables ont tendance à épuiser toutes les voies de recours, étirant ainsi dans le temps les procédures.


    Les conséquences pour la commune

    Par J.-A.G.L. et Philippe Frédière

    Qui prendra les rênes de la mairie de Païta, aux municipales de 2020 ? Photo A. T.

     

    Quel avenir pour Willy Gatuhau ? La condamnation du tribunal entraîne son lot d’interrogations. Condamné à une peine d’inéligibilité de trois ans, l’actuel maire peut-il rester au pouvoir, à Païta ? La réponse est oui. Willy Gatuhau a, en effet, interjeté appel. Il avait dix jours pour le faire. Il a préféré utiliser cette voie de recours immédiatement après l’annonce du jugement. L’appel est donc suspensif car le tribunal n’a pas assorti sa décision de l’exécution provisoire (effet immédiat). Autrement dit, et même s’il est sous le coup d’une condamnation, il peut continuer à exercer ses fonctions. Dans l’immédiat.

    Devenu le premier maire wallisien du Caillou en février dernier, Willy Gatuhau pourra-t-il se présenter aux prochaines élections municipales, en mars 2020 ? Impossible, pour l’heure, de savoir quand la cour d’appel se penchera sur l’affaire.

    La campagne municipale risque d’être plus difficile

    Elle aurait la possibilité de se réunir et d’évoquer le dossier avant le scrutin. Si la juridiction du second degré confirme la condamnation, le maire pourra se pourvoir en cassation. S’il est relaxé, il ne fait guère de doute que le parquet général demandera à la plus haute juridiction française de statuer. Dans les deux cas, la voie de recours est suspensive. Qu’il soit condamné ou pas, Willy Gatuhau pourrait donc, en toute logique, se présenter aux futures municipales. « La cour d’appel risque de se prononcer avant les élections. Et, c’est une bonne chose. Mais, la campagne risque d’être plus difficile, c’est certain », indique Me Fabien Marie qui affirme que son client est « touché dans son honneur ».

    Une peine aménageable

    Pour l’heure, Les Républicains calédoniens, dont Willy Gatuhau est l’un des secrétaires généraux, n’ont pas officiellement réagi. À neuf mois du scrutin, il est bien difficile de savoir qui serait le candidat idéal au sein de la formation de Sonia Backès. Willy Gatuhau ? Mais cette affaire ne risque-t-elle pas d’être un caillou dans la chaussure de celui-ci pendant la campagne électorale ? Ou bien, Thierry Santa, dont les rumeurs faisaient état d’un intérêt particulier pour prendre les rênes de la commune avant qu’il ne soit en pôle position pour tenir le gouvernement.

    Concernant Harold Martin, il faut rappeler que son casier judiciaire est toujours vierge. Et qu’avec l’appel du jugement qui l’a sanctionné de deux ans de prison dont une année avec sursis (et le reste en partie ferme), il est toujours présumé innocent. Le tribunal n’a pas décerné de mandat de dépôt, synonyme d’incarcération immédiate. Puisque la peine est inférieure à deux ans ferme, elle peut être aménagée par un juge d’application des peines (JAP). Pour l’heure, ce n’est pas le débat car la peine n’est pas définitive.

    Par ailleurs, Harold Martin a un rendez-vous avec la justice prochainement. En novembre prochain, il sera jugé par la cour d’appel pour favoritisme dans l’affaire de la 3G. Tandis que sa relaxe pour prise illégale d’intérêt dans la procédure dite des « terrains de Païta » n’est pas définitive, le parquet général ayant formé un pourvoi en cassation.


    Anticor en victime

    Pour la première fois ici, l’association s’est constituée partie civile. Martin et Gatuhau ont été condamnés à leur verser 500 000 francs au titre du préjudice moral.


    286 voix d’écarts

    séparaient la liste d’Harold Martin, sortie vainqueur, et celle de Frédéric De Greslan, au second tour des municipales de Païta en 2014.


    23 ans

    à la tête de la mairie de Païta. Harold Martin y a été élu en 1995. Deux fois président du gouvernement, trois fois du Congrès, il totalise près de 35 ans de mandats.


    « Les seules enveloppes que j’ai vues, ce sont celles des électeurs dans les urnes. »

    Willy Gatuhau, le 7 juin dernier.

    « C’est ce qui se dit depuis des années »

    Hier, dans les rues du village, l’annonce de la condamnation de l’ancien et du nouveau maire n’a pas surpris grand monde. Un brin fatalistes, la plupart des habitants rencontrés avaient déjà eu vent de ces « rumeurs » d’achats de voix. «C’est ce qui se dit depuis des années. C’est bien fait pour eux. Quand on agit pour une commune, c’est pour le bien de tout le monde, pas uniquement pour l’intérêt de certains, déplore Yannick. Je ne suis pas étonné non plus que ça tombe sur Willy Gatuhau. Il a été à bonne école pendant des années. Et pourtant, s’il se présente aux prochaines élections, il risque de passer, malgré les affaires. Ça se passe toujours comme ça à Païta. On aurait bien besoin de changement…» Même son de cloche pour Kusi, assis sur la place du village : «C’est toujours pareil ici, rien ne change. Ça me déçoit, mais je crois que tous les politiques font de même. Et puis ces achats de voix, on en entendait parler partout : sur les chantiers, sur les réseaux sociaux etc. ça ne me choque même plus. » Un peu plus loin, Marie esquisse un sourire désabusé : «C’est écoeurant. C’est un manque de respect pour l’ensemble des citoyens. Aux prochaines élections, ce sera sûrement un bulletin blanc pour moi. »

    Pourtant, cette décision de justice est comme une douche froide pour certains : «Ça m’étonne, j’ai du mal à y croire. Si c’est vrai, c’est la honte pour toute notre ville, estime Manueva. Je connaissais les « on-dit » sur Harold Martin, mais pas sur Willy Gatuhau. Ça me décevrait beaucoup si c’est vrai. Je suis de la même origine que lui et c’est un peu un exemple son parcours. Notre communauté est très nombreuse à Païta et nous étions très fiers de son élection. Je préfère attendre le verdict final après les appels pour me faire un avis. »

    Hier, à Païta, la plupart des habitants interrogés avaient déjà entendu parlé de ces histoires d’achats de voix. Photo A. T.

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