Nouvelle Calédonie
  • | Crée le 14.06.2019 à 06h46 | Mis à jour le 14.06.2019 à 16h46
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    NATURE. Ce n’est pas une surprise. A peine annoncée, la décision de tuer vingt requins bouledogues puis de réguler leur population à Nouméa, a suscité une avalanche de réactions. Si la mesure indigne les associations environnementales, elle satisfait certains collectifs.

    Sea Shepherd NC

    « C’est une décision incompréhensible. Jusqu’à ce jour, aucune étude n’a démontré l’efficacité de ces abattages. Il est illusoire de chercher à diminuer le risque en tuant de façon aléatoire une population de requins. Déclarons-nous un « zéro tolérance » aux requins autour de nos côtes ? Il y a un côté hâtif dans cette mesure qui a été prise sans concertation avec les experts », déplore Julien Chable, président de Sea Shepherd, précisément fondée en Calédonie pour protéger les requins. L’association dénonce tout autant l’éventualité de poser un filet anti-requin, « ces rideaux de la mort », envisagées par la mairie en baie des Citrons. « Ce mur dressé sera un serial killer pour bon nombre d’animaux marins non ciblés : tortues, gros poissons, etc. Et ce filet représente un coût exorbitant pour la collectivité de plus de 100 millions de francs annuels. L’utilisation de fonds municipaux trouverait plus d’utilité dans l’amélioration de son assainissement ou la mise en place de tour de surveillance pour nos sauveteurs. » Et de conclure : « Notre opposition à cette tuerie sera sans faille. La sécurité des Calédoniens est une priorité autant que le respect des écosystèmes. »


    SOS Mangroves

    « J’en ai rediscuté avec les jeunes de l’association. Tout le monde est absolument contre l’abattage. Le requin est un animal totémique dans la culture kanak. Ils le prennent très mal », annonce Monik Lorfanfant, à la tête de SOS Mangroves. Le bouledogue fait partie du paysage. J’en ai toujours vu en un demisiècle. Il faut reconnaître qu’il y a aujourd’hui un surplus, mais il faut alors résoudre le problème de fond. » Dans le viseur de cette passionnée : les comportements humains.

    « Les hommes s’en fichent, notamment ceux vivant sur ces squats de bateaux, toujours plus nombreux. On a même vu des gens jeter leur poubelle à la mer. Or les bouledogues attrapent tout ce qui bouge et qui flotte. C’est sur ces gens qu’il faut tomber en tapant dans leur porte-monnaie. Voilà où la bêtise humaine nous mène. Pourquoi ne pas créer une petite police de la mer assistée de drones ? Et mieux régler le problème des rejets liés à l’assainissement ? Et développer les postes de surveillance ? Il y a bien une décision à prendre, mais ce n’est clairement pas la bonne. C’est complètement idiot cet abattage. »


    Nouvelle-Calédonie Requin prévention

    « J’ai vécu à la Réunion où j’ai surfé pendant dix ans. C’était le paradis, on avait peur des barracudas à l’époque, mais on ne pensait jamais aux requins. Puis, lorsque j’étais installé en Calédonie, j’ai suivi de près la crise requins qui a éclaté là-bas dès 2011. J’ai été très touché et me suis beaucoup documenté, raconte Matthieu Loche, à l’initiative de Nouvelle-Calédonie prévention requin, association en cours de constitution et favorable à l’abattage des bouledogues. On félicite l’exécutif car c’est une décision courageuse. Nous sommes pour la protection des requins là où ils sont en danger, mais pas pour la protection systématique de toutes les espèces. En particulier des bouledogues et des tigres dans des zones d’activité humaine. Il faudrait rétablir une pression par la pêche pour que ces requins ne se sentent plus en sécurité et fuient ces zones. » Et pour l’association en devenir, l’heure est à l’action : « Les scientifiques prônent la recherche pour comprendre ce qui se passe. Mais il ne faut pas que cela empêche des actions immédiates. A la Réunion, on a dépensé plus d’un milliard de francs, et le risque bouledogue est toujours présent. On est tellement dans l’émotion avec ce sujet qu’on manque de pragmatisme. »


    Collectif des habitants de Nouville

    « Nouville, c’était notre garde-manger, là où on allait pêcher, mais depuis un an et demi plus personne ne va dans l’eau. Une psychose s’est installée, raconte Jean Hnagéjé, fondateur du collectif des habitants de Nouville, lancé au lendemain de la grave attaque de son neveu Kito par un bouledogue, à six mètres de la plage de l’ETFPA, en janvier 2018. Vu que les bouledogues lâchés au large sont tous revenus, il faut désormais en tuer une partie. Comme pour le cerf, on doit réguler. C’est invivable d’être sur une île où on ne peut plus pêcher. Il ne s’agit pas d’exterminer les squales. Je suis du pays. On vit avec la nature et on veut préserver l’environnement, mais quelque chose ne va plus avec l’espèce bouledogue. A un moment donné, il faut choisir entre l’homme ou l’animal. Pour moi, c’est la sécurité de l’homme qui prime, ne serait-ce que pour nos enfants. Les institutions ne pouvaient pas rester sans rien faire. C’est une décision certes radicale, mais c’est la bonne et elle aurait pu être prise plus tôt. »


    La guerre des pétitions

    Dès l’annonce de la mesure prise mercredi par la province Sud et la mairie de Nouméa, à savoir « prélever » vingt requins bouledogues dans l’immédiat, puis réguler toute cette population durant une période de six à dix-huit mois à Nouméa, les réactions ont fusé. Et sur les réseaux sociaux, les commentaires indignés ont déferlé comme rarement contre une décision de l’exécutif.

    C’est pourquoi une pétition en ligne a été lancée dans la foulée sur la plateforme change.org. Intitulée « Contre l'abattage des requins en Nouvelle- Calédonie », elle recueillait déjà hier soir, plus de 11 700 signatures.

    En réaction, les défenseurs de l’abattage ont alors lancé à leur tour, sur la même plateforme, la pétition « Pour l'abattage des requins identifiés dangereux en Nouvelle- Calédonie ! »

    Et qui peinait, elle, à atteindre la barre des 150 signatures. Soit plus de 100 fois moins que leur concurrent. Pour l’heure, du moins…

    Selon nos informations, un squale aurait été abattu hier, contre sept, mercredi. Photo province Sud/Fabrice Wengerot


    Nina Julié au créneau

    Dans un communiqué, Nina Julié, membre de la Commission de l’environnement à la province Sud, émet bon nombre de réserves sur les décisions prises par l’exécutif. Notamment en raison du peu de connaissances sur les squales à l’heure actuelle.

    « Je m’interroge sur l’efficacité d’abattre vingt requins bouledogues de façon aléatoire. Pourquoi vingt ? Pourquoi à cet endroit et pas ailleurs dans la rade ? Cela ne repose en effet sur aucun argument scientifique tangible. Dans d’autres endroits du monde concernés par le problème, les abattages n’ont pas constitué une solution. » L’élue évoque une décision qui « relève plus de l’émotion que de la raison ».

    « Notre connaissance des requins est encore réduite : nombre, comportement, etc. Il me paraît donc nécessaire de poursuivre l’étude en cours. Nous pourrons ensuite parfaire les dispositifs à mettre en place pour gérer et réduire efficacement le risque requin. Une démarche à laquelle il faudra associer la société civile. »

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