Nouvelle Calédonie
  • ENTRETIEN AVEC Victor Alonso, directeur de l'industrie, des mines et de l'énergie (DIMENC)
    Propos recueillis par Yann Mainguet | Crée le 31.05.2019 à 10h33 | Mis à jour le 03.06.2019 à 13h51
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    « Il y a toujours eu un test qui se faisait de façon conjointe entre le capitaine du navire et le mineur : le « can-test » où du minerai est placé dans une cannette puis est secoué, et on observe son comportement », note Victor Alonso, de la Dimenc. Photos Y.M. Photos Y.M.
    Le minéralier New Beginning a rencontré ce mois-ci une difficulté au nord des îles Belep, après qu’une partie du chargement a commencé à se liquéfier. Ce phénomène, redouté par les mineurs, est pris très au sérieux en Calédonie. Les conséquences peuvent être dramatiques.

    Les Nouvelles calédoniennes :

    Qu’en est-il aujourd’hui du minéralier New Beginning qui a fait demi-tour et rejoint la baie de Ngo, après le constat du capitaine le 10 mai qu’une partie du chargement se liquéfiait ?

    Victor Alonso : Une expertise est en cours. La société Maï et son client japonais ont fait venir des experts qui sont en train d’analyser l’état de la cargaison pour essayer de comprendre ce qu’il s’est passé exactement. En parallèle, avec la direction des Affaires maritimes, nous faisons une enquête sur les faits jusqu’au moment du chargement, pour tenter de comprendre quelle est la série d’événements qui ont pu amener à cet incident.

    Le phénomène ne va pas se produire au même taux d’humidité.

    Ce type d’incident est-il fréquent dans le monde ?

    Ce n’est pas extrêmement fréquent. Mais c’est un risque. Les mineurs sont bien conscients qu’ils ne peuvent pas charger n’importe quoi. Ils font normalement attention.
    Ce phénomène n’a vraiment été appréhendé de façon fine que récemment, il y a quelques dizaines d’années. Au début, des bateaux coulaient, et on ne comprenait pas vraiment pourquoi. Depuis quinze à vingt ans, on a mis en place soit de nouveaux bateaux comme ceux de la SLN équipés de systèmes qui permettent d’éviter ce phénomène, soit des procédures pour faire en sorte que ce genre d’événement n’arrive pas. 
    La difficulté est qu’en fonction de la typologie du minerai - granulométrie, comportement chimique, etc - le phénomène ne va pas se produire au même taux d’humidité : 30 %, 40%... Il ne faut donc pas uniquement mesurer le taux d’humidité afin de savoir si le transport est faisable ou non, il faut aussi faire des tests spécifiques sur le minerai pour connaître sa capacité de tenue. Le test instauré en Nouvelle-Calédonie est réalisé à partir d’une table vibrante : TVP, pour table vibrante à pénétration. La réglementation en vigueur ici depuis maintenant deux ans a complètement acté cette procédure. Les mineurs doivent, pour chaque cargaison, faire ce test TVP et mesurer l’humidité du minerai.

    Seulement deux ans ?

    La procédure a été développée depuis une dizaine d’années, mais elle n’était pas officialisée à la fois par le ministère métropolitain compétent et par l’Organisation maritime internationale. 
    Il y a deux ans, sont intervenues toutes les validations qui ont permis d’officialiser cette méthode et permis aux mineurs calédoniens de rentrer dans une procédure officielle, alors qu’auparavant, cela se faisait d’une façon un peu plus officieuse. Le capitaine du navire est « maître » de la décision de charger ou pas.


    Deux cas de figure pour le transport du minerai à la SLN

     

    L'Organisation maritime internationale a renforcé la législation du transport de minerais face au risque de liquéfaction de la charge. Eramet et sa filiale SLN ont pris les devants en s’investissant dans l’examen d’une alternative de convoyage par navire spécialisé. Le groupe tricolore a participé à des études conceptuelles dès 2009 puis à des mesures de densité des minerais l’année suivante. 
    En octobre 2012, arrivait au quai de Doniambo, le Jules-Garnier II, conçu au Japon, un minéralier « anti-carène liquide » unique au monde. Dessiné par Eramet-SLN et l’armateur JX Shipping, le navire d’une capacité de 27 000 tonnes dispose de cales alors jamais vues auparavant, plus étroites et plus hautes. Vu l’enjeu de sécurité, nul brevet n’a été déposé, les plans sont libres de droits. 

    Savoir-faire

    Deux autres minéraliers de ce type ont rejoint Nouméa : l’Amborella (notre photo) en septembre 2017, et l’Araucaria en mars 2018. « Avec 100 % de la flotte locale qui est « anti-carène liquide », le risque de liquéfaction du minerai n'est plus un sujet pour l'approvisionnement de l’usine de Doniambo », explique le directeur technique de la SLN, Marc Mounier-Vehier. L’utilisation de ces trois bateaux particuliers autour de la Grande Terre présente des avantages, tel était le but recherché dans un contexte de rotations courtes et d’une usine en activité permanente : ne pas avoir à faire les tests préalables sur le minerai - donc un gain de temps opérationnel certain -, et pouvoir charger la riche terre rouge quelles que soient ses spécificités.
    Les conditions changent en revanche pour l’exportation. Des navires classiques sont sollicités, vers le Japon par exemple. Dès lors, travaillée il y a plusieurs années par l’ensemble des mineurs locaux, avec l’appui de l'Institut national des risques industriels et le Centre national de recherche technique « nickel et son environnement », une batterie de mesures et de tests s’imposent, avant le chargement : la procédure d'échantillonnage, de détermination de l’humidité limite au regard des caractéristiques du minerai, ainsi que de détermination de l'humidité du produit chargé.
    L’obtention d’un échantillon de dix kilos représentatifs est un exercice fondamental, mais pas évident devant un volume de 50 000 tonnes. La technique exige un savoir-faire.


    Phénomène

    Un minerai très humide, composé de beaucoup de particules fines, peut, sous l’effet des vibrations du bateau et de la houle, être amené à passer dans une phase proche de l’état liquide. La masse devient alors incontrôlable.

    Repères

    Précédents

    En octobre 2017, un navire chargé de minerai de nickel en Indonésie, et en route pour la Chine, a coulé dans la mer des Philippines. Dix marins étaient portés disparus.
    La Nouvelle-Calédonie n’a pas eu à déplorer fort heureusement de tel drame depuis des décennies, de mémoire de mineurs locaux. Toutefois, dans les années 1980, un minéralier sur la côte Est avait commencé à gîter en raison d’un problème de liquéfaction, le navire avait pu s’arrêter dans une baie.

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