Nouvelle Calédonie
  • ENTRETIEN AVEC Jérôme Baudelet, directeur des ventes et du marketing d’Eramet Nickel
    Propos recueillispar Yann Mainguet | Crée le 21.03.2019 à 04h25 | Mis à jour le 21.03.2019 à 07h09
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    « Nous vendons notre ferronickel avec une prime. Du nickel métal de haute pureté pour l’aéronautique se vend avec une prime plus élevée » observe Jérôme Baudelet. Photo Y.M
    Jérôme Baudelet, directeur des ventes et du marketing au sein de la maison Eramet, a vécu quatorze ans en Asie, dont neuf en Chine, une puissance qui continue de dominer le marché du nickel. Toutefois, selon le cadre du groupe tricolore, le ferronickel, par ses atouts propres, capte toujours l’intérêt des clients.

    Les Nouvelles calédoniennes :

    Le marché avait-il vraiment pressenti l'émergence d'une majorité de producteurs à bas coûts ?

    Au début, non, je pense. En 2005-2006, quand commence à apparaître en Chine le nickel pig iron (NPI, ou fonte de nickel, NDLR), les producteurs occidentaux estiment qu'il s'agit d'un épiphénomène. Petit à petit, nous nous sommes rendu compte que la Chine augmentait sa production d'acier inoxydable - l’inox est le principal débouché du nickel - de façon très soutenue, et elle n'avait pas de scrap (déchets d'inox, NDLR). Qu'ont fait les industriels chinois, face à l'absence à l'époque de production domestique de nickel, à part Jinchuan ? Ils ont d’abord utilisé les haut fourneaux et les fours électriques existants, puis ils ont copié les procédés des producteurs de ferronickel comme la SLN ou Pamco. Ils ont suivi un modèle assez simple : l'utilisation de petits fours qui ont une capacité unitaire d'environ 5 000 à 7 000 tonnes de nickel. Ils les ont dupliqués par centaines.

     

    La production de ferronickel va être relativement stable dans les prochaines années. 

     

    Les capacités en Chine se sont installées très rapidement, entre 2010 et 2013. Tout le monde en prenait conscience, la Chine a trouvé le moyen de substituer son déficit de chutes d'inox par de la production de ferroalliages, ce que l'on appelle toujours du « nickel pig iron ».

    Les sites intégrés, comme celui de Tsingshan en Indonésie, sont-ils à votre avis une formule expérimentale ou d’avenir ?

    Tsingshan est effectivement allé plus loin dans la démarche. Le groupe dispose des mêmes fours que ceux construits en Chine. Il en a mis vingt pour l'instant à Morowali en Indonésie, et dix sont en construction. On va donc atteindre 250 000 tonnes de capacité, rien que pour Tsingshan en Indonésie. Le NPI liquide est directement transféré dans le process inox.

    Tsingshan utilise ce procédé de NPI liquide en Chine et en Indonésie. Tout comme un autre industriel, Delong. Et Xinhai travaille sur un projet.

    Je ne sais pas si on peut parler de modèle d'avenir. C'est un modèle chinois qui apporte un gain de coût, mais qui ne peut être appliqué à tous les producteurs d'inox. Je pense que les développements en Indonésie pourraient continuer. C'est un modèle qui sera économiquement viable. Nous ne voyons pas aujourd'hui de nouvelles capacités d'inox qui se construisent en dehors d'Indonésie et de Chine.

    Est-ce une menace ?

    Des acteurs sur le marché en ont peur. Mais, sur le long terme, le modèle axé sur l'utilisation du nickel primaire uniquement - c'est-à-dire 100 % de minerai transformé en NPI pour faire de l'inox - sera-t-il plus intéressant qu'un modèle de type américain où sont utilisées 80 à 85 % de chutes d'inox ? À un moment, le marché peut se rééquilibrer. Parce que plus vous produisez avec du nickel primaire, plus vous générez de chutes d'inox, et plus l'autre pan de l'industrie va en profiter.

    Comment le ferronickel peut-il conserver sa place ?

    La production de ferronickel avoisine aujourd'hui les 430 000 tonnes dans le monde, avec deux sociétés calédoniennes en tête : la SLN puis la SNNC, c'est-à-dire SMSP-Posco en Corée.

    Il n'y a aucun problème pour que ces 430 000 tonnes soient consommées dans l'inox. Le premier marché de consommation, c'est la Chine. Ce qui montre bien que, malgré une abondance de NPI, il existe un besoin de ferronickel.

    La production va être relativement stable dans les prochaines années. Mais ce matériau est très demandé pour l'inox, parce qu'il apporte du fer, qu'il est généralement plus pur que le NPI, et qu'il s'utilise très bien dans l'étape d’affinage…

    Si l'on regarde la structure des consommations de nickel sur le marché de l'inox, les aciéristes achètent tout d'abord des chutes d'inox ou du NPI, et le choix suivant est le ferronickel.

     

    La Nouvelle-Calédonie est perçue comme un producteur sérieux. 

     

    Comment est perçu, plus globalement, le producteur calédonien ?

    Les Chinois sont très au fait des endroits où se trouvent les ressources de nickel. Ils savent qu'en Nouvelle-Calédonie, il y a du minerai haute teneur, de qualité, et surtout, qu’il y a un savoir-faire. La chaîne logistique est très efficace : on est loin, mais la commande arrive « à l'heure », ce qui est devenu très important pour les consommateurs, car le stock coûte cher, le nickel représente 60 à 70 % du coût de production de l'inox. Une particularité, la SLN travaille en direct avec les aciéristes inox.

    Nos clients savent que les coûts de production sont élevés, cela peut parfois les inquiéter, ils posent des questions. La Nouvelle-Calédonie est perçue comme un producteur sérieux, avec une bonne qualité de minerai.

    De nombreux industriels, dont Vale NC, parient sur un boom du marché des batteries pour les véhicules électriques et de la demande de nickel dit premium. Mais quand ? Telle est la question. Quel est votre avis ?

    Le marché du nickel a vu « une lumière » au bout du tunnel : les batteries. Depuis 2016, le marché est en déficit. Les investisseurs ont commencé à croire au potentiel des batteries et à son très fort développement dans les années à venir. Ce qui aujourd'hui est encore confirmé.

    Les Chinois ont multiplié les annonces sur des projets de production de sulfate de nickel. Ce qui a fait redescendre le cours. Depuis quelques semaines, devant la complexité de la technologie de l'hydrométallurgie et l'ampleur de l'investissement, une certaine prudence est en fait observée. Conclusion, et je le pense, il peut y avoir un phénomène de « retard à l'allumage ». Un exemple, Ramu Nickel, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, premier investissement chinois en hydrométallurgie en dehors de Chine dans le secteur du nickel, a mis six à sept ans à atteindre une production stable. Des industriels chinois le disent : « si l'hydrométallurgie prend du temps, nous produirons du sulfate de nickel à partir de NPI ».

    D'après les analystes, dès 2021, la courbe de la demande de nickel pour les batteries va être exponentielle.

    Comment se positionne le projet Weda Bay, développé par Tsingshan et Eramet en Indonésie ?

    Le premier accord porte sur la réalisation d'une unité de production de NPI. NPI que l'on commercialisera, en complément du SLN25. Il n'y a pas de concurrence, ce sont des produits différents. Le NPI est un substitut du scrap, et le ferronickel est le produit premium. Ce modèle permet une diversification, et augmente notre exposition sur le marché. L'unité de « nickel pig iron » est en construction, pour une mise en route à la fin du premier semestre 2020.

    Une réflexion est menée, d'après un analyste, sur un projet hydrométallurgique à Weda Bay, est-ce exact ?

    C'est envisageable. Eramet avait, il y a un moment, un projet hydro à Weda Bay. Aujourd'hui, nous discutons avec Tsingshan sur cette possibilité. Qui viendrait en plus du NPI.

     

    L'Inde : la déception

    Depuis plus de dix ans, analystes, industriels et commentateurs voient l'Inde, pays de plus de 1,3 milliard d’habitants, emboîter le pas de la Chine sur le marché du nickel. En réalité, « c'est la grande déception » note Jérôme Baudelet, de la branche nickel d’Eramet. Désillusion.

    La production indienne d'acier inoxydable est évaluée à 3,3 millions de tonnes, contre 2,4 millions il y a une décennie. Soit une hausse d'un million de tonnes seulement… l'équivalent de la progression de la Chine en un an, en ce moment.

    Le marché mondial d'inox pèse 50 millions de tonnes environ. La contribution de l’Inde est donc une goutte d’eau. Des experts qualifient en outre de « très compliqué » le marché de cette immense nation du Sud de l'Asie.

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