Nouvelle Calédonie
  • Entretien avec Christel Bories, PDG du groupe Eramet
    Propos recueillis par Samuel Ribot / ALP | Crée le 21.02.2019 à 13h21 | Mis à jour le 22.02.2019 à 11h03
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    Pour Christel Boreis, l’heure est à l’action : « Il y a un temps pour la discussion et un autre pour la mise en oeuvre et l’exécution des décisions qui ont été prises. » Photo Thoams Laisne Photo Thomas Laisne / ConvertImage
    Face aux nouvelles pertes enregistrées par la SLN et aux tensions sociales, la patronne du groupe Eramet rappelle l’urgence qu’il y a à appliquer le plan de sauvetage et à obtenir de nouvelles autorisations d’exportation.

    Les Nouvelles calédoniennes : 

    Comment jugez-vous les résultats 2018 du groupe Eramet ?

    Les chiffres de 2018 sont élevés. Après 2017, c'est une deuxième année de création de valeur pour le groupe. Nous avons à la fois bénéficié d'un environnement de prix favorable et réalisé des records de production, notamment dans nos activités minières liées au manganèse, qui a bénéficié d'un prix de minerai élevé et d’un record de production à la Comilog, au Gabon. Cela a concouru à maintenir nos résultats à un bon niveau. En revanche, nous avons connu des difficultés dans certaines de nos activités opérationnelles, notamment dans le nickel, à la SLN et à Sandouville, ainsi que dans la branche alliages. Certaines activités n'ont donc pas été au rendez-vous par rapport aux prévisions.

     

    Nous comptions sur des résultats améliorés au niveau de la SLN et nous nous retrouvons avec des résultats dégradés. 

     

    Quel est votre regard sur les performances de la SLN ?

    Nous comptions sur des résultats améliorés au niveau de la SLN et nous nous retrouvons avec des résultats dégradés. Ceci est le produit de deux facteurs. Le premier, et le plus important, c’est ce que nous appelons les facteurs externes comme le prix du fioul, qui a augmenté, et la parité eurodollar, qui a été négative. Ceci a affecté notre coût de production (cash cost) d’environ 0,50 $ par livre. Le deuxième facteur, ce sont les éléments intrinsèques à l’entreprise et notamment le blocage de Kouaoua, qui a coûté environ 11 millions d’euros (1,32 milliard de francs CFP) en 2018. Les grèves ont également pénalisé la productivité de l’usine comme des mines, ce qui a entraîné une détérioration de notre productivité par rapport à 2017.

    Comment voyez-vous la situation alors que les grèves se poursuivent ?

    Nous avions signé premier un accord sur le temps de travail qui n’a pas pu être mis en place. Nous en avons conclu un deuxième qui a été signé par 5 organisations syndicales sur 7 au mois de novembre dernier. Ce plan de 147 heures est officiellement en place sur mine depuis début janvier. Plusieurs centres miniers travaillent déjà sur ce modèle, mais les deux syndicats qui ont refusé de signer ont lancé des mouvements de grève, plus ou moins suivis certes, mais qui nous impactent. Les plus grandes difficultés se situent au niveau du centre minier de Thio, qui est très important pour la chimie de l’usine.

    N’est-ce pas rageant de voir les efforts fournis par la SLN et ses salariés ruinés par ce mouvement ?

    C’est frustrant. Parce que la SLN a des atouts, avec des actifs de bonne qualité et beaucoup de compétences parmi son personnel. Or, la situation dans laquelle elle se trouve n’est pas du tout en ligne avec ce potentiel. La SLN a encore enregistré des pertes importantes en 2018, et le début 2019 n’est pas très bon. Or, si nous ne parvenons pas à appliquer le plan de sauvetage qui a été défini, nous allons nous retrouver à court de trésorerie courant 2020, échéance à laquelle les prêts accordés par l’État et Eramet seront épuisés. Et il faudra évidemment agir avant que cela ne se produise.

    Pouvez-vous nous détailler ce plan ?

    Il se décline en trois axes. D’abord à travers un volet productivité, qui passe par la mise en place effective et entière des 147 heures sur mine et la réorganisation de l’usine. La conjugaison de ces deux actions permettra d’économiser 0,40 $ par livre. Le deuxième axe, c’est le nouveau modèle économique que j’avais présenté en novembre lors de ma visite en Calédonie, avec un meilleur équilibre entre la mine et la métallurgie et une meilleure valorisation de nos mines. Aujourd’hui, celles-ci sont essentiellement utilisées afin d’alimenter nos fours, en extrayant les très hautes teneurs qui sont ensuite traitées à Doniambo. Ce qui fait qu’on manipule huit tonnes de minerai pour en envoyer seulement une à l’usine. Or, dans les sept tonnes que nous n’envoyons pas à Doniambo, il y a du minerai qui contient entre 1,6 et 2 % de nickel, qui ne peut pas aller dans nos fours mais qui a une vraie valeur économique sur le marché. Ce minerai a donc vocation à être exporté car il y a une réelle demande. Aujourd’hui, il est mis en verse, avec un coût économique pour la SLN et un coût environnemental pour la Calédonie.

     

    Mais nous avons peu de temps : chaque semaine, chaque mois comptent

     

    Si nous exportions ce minerai, nous aurions des revenus supplémentaires significatifs et un coût d’extraction par tonne qui baisserait mécaniquement. Avec un objectif de 4 millions de tonnes à l’export en 2021, l’impact sur le cash cost serait de 0,60 $ par livre. Enfin, le troisième volet de ce plan concerne les coûts de l’énergie, qui sont pour la SLN les plus élevés de la profession. Or, on ne peut pas cumuler les handicaps : on a déjà une main-d’œuvre chère par rapport à un certain nombre de nos concurrents, et comme nous n’allons pas baisser les salaires calédoniens, il nous faut absolument travailler sur le prix de l’énergie. Cette discussion doit absolument être rouverte avec notre fournisseur d’énergie. Ces trois axes sont non seulement importants mais nécessaires pour bâtir une SLN robuste et passer cette année 2019 qui s’annonce difficile et éviter la cessation de paiement en 2020. On ne peut pas avoir une SLN qui est en faillite tous les cinq ans.

    Ce plan, qui fait appel aux salariés, au gouvernement et à Enercal, paraît difficile à appliquer, non ?

    La voie est étroite, en effet, parce que tout ne dépend pas de nous. Il nous faut des autorisations d’exportation pour notre plan 4 millions de tonnes et une ouverture des discussions sur les tarifs de l’électricité. La SLN fait sa part avec ses employés, et il faut que toutes les parties prenantes en Calédonie se mettent au travail pour rendre ce modèle viable. Mais nous avons peu de temps : chaque semaine, chaque mois compte, et nous devons avoir mis en place ce plan à la fin du premier semestre de cette année. Je serais très frustrée si nous n’y arrivions pas car nous avons un plan solide, crédible, qui nous donne les moyens de rendre la SLN rentable.

    La SLN doit se redresser au plus vite. C’est une question de survie de l’avis de la patronne d’Eramet. Photo Cyril Terrien

     

    Seriez-vous prête à accueillir un médiateur afin de sortir de la grève sur mine ?

    Ce n’est pas à l’ordre du jour. Nous avons un accord qui a été signé par 75 % de nos organisations syndicales, et beaucoup d’entre elles voudraient que cela soit déjà derrière nous et qu’on puisse enfin mettre en œuvre ce qui a été signé. On ne peut pas en permanence remettre en cause les signatures. Nous estimons qu’il y a eu énormément de discussions, que toutes les voies du dialogue ont été ouvertes et que nous avons pris en compte beaucoup de suggestions qui nous avaient été faites par les organisations syndicales. Aujourd’hui, le temps est à la mise en œuvre.

     

    Pendant que nous discutons, d’autres construisent des usines. 

     

    A l’issue du conseil d’administration de la SLN du 15 février, les syndicats contestataires ont accusé la SLN de jouer un double jeu… Qu’en dites-vous ?

    Je dirais d’abord que ce n’est pas exactement ce qui nous a été dit en conseil d’administration… Ensuite, je pense qu’il est temps de nous mobiliser. Il y a un temps pour la discussion et un autre pour la mise en œuvre et l’exécution des décisions qui ont été prises. Cela fait 18 mois que nous discutons du temps de travail. En 18 mois, les Chinois de Tsingshan ont construit une usine qui fait trois fois la capacité de Doniambo… C’est ça la réalité : pendant que nous discutons, d’autres construisent des usines. Il faut que nous nous remettions dans un espace-temps qui est celui du monde d’aujourd’hui. 

    Où en sont les discussions autour des demandes d’exportation de la SLN ?

    Nous allons les déposer très prochainement. J’espère que nous n’essuierons pas de refus. Nous avons passé beaucoup de temps, avec l’ensemble de la direction et du management de la SLN, à expliquer les fondements de ce nouveau modèle, les retours positifs qu’il aurait non seulement pour la SLN mais pour la Calédonie en général avec notamment les emplois que cela pouvait générer. Nous espérons que nos demandes seront rapidement acceptées. 

    Si ce plan ne fonctionnait pas à l’issue du premier semestre, que feriez-vous ?

    Ça a déjà été compliqué en 2015, ce serait très compliqué d’expliquer cinq ans plus tard aux actionnaires de la SLN et à ceux qui lui ont prêté des fonds qu’ils doivent en remettre alors qu’il n’y a pas de plan crédible de retour à meilleure fortune. C’est même contraire à l’intérêt social des actionnaires. C’est pourquoi nous sommes focalisés sur la réussite de ce plan. Si nous ne réussissons pas il faudra envisager autre chose, mais ce ne sera rien de très joyeux.

     

    Philippe Gomès : « La grève doit cesser »

    Philippe Gomès, qui assistait mercredi matin au conseil d’administration du groupe Eramet, partage les choix arrêtés par la direction de la SLN pour redresser la barre. En matière sociale, il considère que la page doit maintenant être tournée : « Ce conflit est en phase terminale et doit maintenant cesser, estime le député. Les 147 heures fonctionnent à Koniambo depuis cinq ans et permettent une activité 21 heures sur 24. A Goro, ils sont à 168 heures, avec une usine qui fonctionne 24 heures sur 24, ce qui est la norme internationale. Il n’y a pas de raison que ce qui marche ailleurs ne fonctionne pas à Thio ! »

    Le deuxième volet du plan de sauvegarde, c’est-à-dire les autorisations d’exportation demandées par la SLN, est également soutenu par le parlementaire, qui considère qu’« il est temps aujourd’hui pour la SLN de réviser son modèle en profondeur en exploitant les tonnes de minerai qui ne peuvent pas être enfournées à Doniambo. » Bien sûr, pour cela, il faut revoir le rapport historique entretenu par les Calédoniens avec l’activité minière et métallurgique. « Le temps où il fallait absolument valoriser la ressource sur le territoire est révolu. Ce qui compte, c’est de bien comprendre que la SLN peut être viable si on lui donne la possibilité d’être exportatrice de minerai dans des proportions différentes de ce qu’elle faisait jusqu’à présent. »

    Et Philippe Gomès de rappeler qu’en exportant 4 millions de tonnes de minerai à faible teneur chaque année, la SLN réduirait de 0,60 $ par livre son coût de production. Raison pour laquelle « Calédonie ensemble soutiendra ces demandes d’exportation. » Concernant la question énergétique, en revanche, l’élu calédonien est plus circonspect. « Le véritable gain, on l’obtiendra avec la centrale à gaz en 2022 », rappelle-t-il.

    Tout en se disant favorable à l’ouverture de discussions entre la SLN et Enercal, le député ne croit pas à une renégociation drastique du tarif du kilowatt en provenance du barrage de Yaté, principal point d’achoppement entre la SLN et la Calédonie.

     

    - 7,680 milliards :

    c’est le résultat opérationel courant de l’année 2018 pour la SLN. C’est tout de même 3,720 milliards de mieux qu’en 2017, notamment grâce à la progression du cours du nickel.


    Sandouville

    pose aussi des problèmes à Eramet, puisque l’usine a perdu 6,84 milliards en 2018.


    Eramet en forme

    Malgré les déboires de sa branche nickel, Eramet se porte bien avec près de 70 milliards de résultat opérationnel courant.


    0,6 euro

    Soit 72 francs vont être versés cette année pour chaque action Eramet, soit un taux de distribution de 30%.

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